RABELAIS
comme est de présent, et n'avais copie* de tels précepteurs, comme tu as eu. Le temps était encore ténébreux, et sentant rinfélicité et calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature. Mais par la bonté divine la lumière et dignité a été de mon âge rendue es lettres, et y vois tel amendement que de présent à difficulté serais-je reçu en la première classe des petits grimaud^ qui en mon âge viril étais, non à tort, réputé le plus savant dudit siècle.
« Ce que je ne dis par jactance vaine,... mais pour te donner affection de plus haut tendre.
« Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées,... les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont été inventées de mon âge par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par inspiration diabolique. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples.... Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prêcheurs de mon temps.
« Que dirai-je? Les femmes et filles ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine.... Par quoi, mon fils, je t'admoneste que emploies ta jeunesse à bien profiter en étude et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont Tun par vives et vocales instructions, l'autre par louables exemples te peut endoctriner. J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement;... qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t'aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts lil)éraux, géométrie, arithmétique, et musique, je t'en donnai quelque goût quand tu étais encore petit en l'âge de cinq à six ans ; poursuis le reste, et d'astronomie saches-en tous les canons. Laisse-moi l'astrologie divinatoire et l'art de
/. Abondance {copia).
Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire el laissons Tentendement et la conscience vides . Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du grain, et le portent au bec sans le tdler pour en faire becquée à leurs petits, ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent.
.... Si noire âme n*en va un meilleur branle, si nous n'en avons le jugement plus sain, j'aimerais aussi cher que mon écolier eût passé le temps à jouer à la paume : au moins le corps en serait plus allègre. Voyez-le revenir de là, après quinze ou seize ans employés; il n'est rien si mal propre à mettre en besogne ; tout «e que vous y reconnaissez davantage, c'est que son latin et son grec Font rendu plus sot et présomptueux qu'il n'était parti de la maison. 11 en devait rapporter l'âme pleine, il ne l'en rapporte que bouffie et l'a seulement enflée, au lieu de la grossir.
...Il ne faut pas attacher le savoir à l'âme, il l'y faut incorporer; il ne l'en faut pas arroser, il l'en faut teindre; el, s'il ne la change et améliore son état imparfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là; c'est un dangereux glaive, et qui empêche et offense son maître* s'il est en main faible, et qui n'en sache l'usage : « ut fueri t melius non didicisse. »
....On demandait à Agésilas ce qu'il serait d'avis que les enfants apprissent : « Ce qu'ils doivent faire étant hommes «, répondit-il.
{Essaia, livre P% chapitre xiv, du Pédantisme,)
GHAMPFLEURY. . 185