DE L'AUTORITÉ EN ÉDUCATION
Madame de Bémusat
Claire de Yergennes, comtesse de Rémusat, naquil à Paris en 1780 cl mourut en 1821. Elle était petite-nièce du comte de Yergennes, ministre de Louis XYl. Élevée dans la retraite par sa mère (son père était mort sur Téchafaud en 1794), elle épousa à seize ans M. de Rémusat, ancien avocat à la cour des aides de Provence. En 1802 Mme de Rémusat devint dame d'honneur de Joséphine Bonaparte, et son mari fut nommé en même temps préfet du palais. Tous deux restèrent à leur poste jusqu'à l'époque du divorce, et suivirent Joséphine dans la retraite.
M"' de Rémusat, dont le salon était devenu le rendez-vous d'une société d'élite, cultivait les lettres. Elle écrivit en 1820, une année avant sa mort. Un Essai sur l'éducation des femmes^ qui fut publié par son fils en 1824; nous empruntons à ce livre le morceau reproduit ci-dessous, et^deux autres fragments, qu'on trouvera p. 197 et 406.
Tout récemment la publication des Mémoires laissés par Mme de Rémusat, où elle peint avec un grand talent d'observation Napoléon et la cour impériale, a appelé de nouveau l'attention sur cette femme distinguée et charmante.
Nous façonnons nos petites filles pour leur attirer le plus tôt possible les louanges de cette société où elles tiennent une si petite place. Elles sont si bien apprises, que j'en connais qui sauraient au besoin représenter très passablement leur mère absente, faire toutes les révérences d'usage, et même placer avec tact toutes les formules de la civilité. On se hâte de les convertir en jolis automates qui se
meuvent dans la cadence universelle. Cette cadence prend la place de la véritable harmonie morale. Tous les caractères s'égalisent, tous les esprits se nivellent, tout s'efface, tout s'affadit; et peut-être est-ce à l'application d'une même convention à tous les âges et à toutes les situations de la vie qu'il faut attribuer cette disproportion frappante entre les événements dont nous sommes témoins et les hommes qui ont à les porter.
« Un article de notre éducation qui me parait mauvais et ridicule, dit M. Turgot, est notre sévérité à l'égard de ces pauvres enfants;... ils font une sottise, nous les reprenons comme si elle était bien importante. 11 y en a une multitude dont ils se corrigeront par l'âge seul; mais on n'examine point cela : on veut que son fils soit bien élevé, et on l'accable de petites règles de civilité, souvent frivoles, qui ne peuvent que le gêner parce qu'il n'en sait pas les raisons. Je crois qu'il suffirait de l'empêcher d'être incommode aux personnes qu'il voit ; le reste viendra petit à petit. Inspirez-lui le désir de plaire, il en saura bientôt plus que tous les maîtres ne pourront lui en apprendre. On veut encore qu'un enfant soit grave, on met sa sagesse à ne point courir, on craint à chaque instant qu'il ne tombe. Qu'arrive-t-il? on l'ennuie et on l'affaiblit. »
Si j'avais ^ane fille à élever, je ne commencerais point par la déposséder de son individualité et, certaine qu'elle saurait toujours assez tôt faire ce que tout le monde fait, je n'ujserais ni sa patience ni mon autorité à le lui enseigner. Mais la laissant vivre d'abord comme une enfant et non comme une petite grande personne j ne fût-ce que pour faire connaissance avec elle, je n'attenterais pas dès le début à sa liberté. Sûrement elle n'aurait aucuil succès dans les salons, mais cela n'est pas très-fâcheux; à la vérité, il lui arriverait quelquefois d'y être importune, et l'importunité nedoitêtre tolérée à aucune époque de la vie. Nous pourrions en conclure comme Rousseau, qu'il ne faut guère tenir un enfant dans un salon ; mais ne poussons pas comme lui la