MADAME DE RÉMUSAT
conséquence jusqu'à le transporter dans la solitude; plaçons-le sous nos yeux, au milieu d^enfants de son âge qui auraient droit et goût à la même liberté que lui. Cependant, comme une mère ne peut arranger toute sa vie pour son enfant, ainsi que le conseillent les auteurs de quelques romans d'éducation ^ réservons Tautorilé, c'est-à-dire les défenses, pour le moment où notre petite fille sera forcément en présence de personnes étrangères; n'exigeons pas qu'elle fasse rien qui mérite leurs éloges, mais seulement qu'elle ne les gène point. 11 est facile de persuader à un enfant qu'il ne doit point gêner ; il est facile de lui interdire Timportunité, non pas en lui disant que c'est une impolitesse, mais en lui faisant comprendre que c'est une injustice.
Je suis loin de dire qu'en éducation il faille exclure absolument l'autorité, mais c'est un moyen qu'il faut ménager, parce que son effet se borne au présent et qu'il satisfait celui qui l'emploie plutôt qu'il n'avance celui qui en est l'objet.
Dans l'éducation, il s'agit moins de faire faire le bien que d'apprendre à le vouloir et à le faire. En commandant toujours, nous vaquons seulement au présent. Sans doute une mère a titre pour commander, et l'obéissance aux parents est un devoir qu'il no faut pas laisser sans exercice; mais il n'est pas le seul; il faut songer au temps où l'enfant sera séparé de ses parents, indépendant, du moins, supérieur peut-être. Que fera-t-il des croyances et des maximes qu'il ne se sera pas appropriées, et dont la vérité ne lui sera garantie que par le témoignage de ceux qu'il respecte toujours, mais enfin qu'il juge? Pour sa sûreté comme pour sa dignité il vaut donc mieux, dés ses premières années, lui inspirer le devoir que le lui dicter.
Cela est si vrai, que la plus impérieuse des mères, la plus implicite dans ses commandements, raisonne encore bien souvent avec sa fille et qu'une éducation toute d'autorité est impossible. Aussi, ce qu'on attaque ici, est-ce
l'éducation où Tautorilé prévaut, dont elle est le grai^d ressort, la dernière raison, tandis qu'elle ne doit être qu'un moyen accessoire que les circonstances forcent d'employer provisoirement.
Ce système a, pour les filles, un inconvénient particulier : il tient leur jeunesse tellement oisive que nécessairement leur préoccupation se fixe sur l'avenir qui seul leur promet une existence libre et vive, tandis qu'on ne poursuit chacune de leurs fautes que dans ses effets présents.
Cependant il n'est pas fort important que dans le jeune âge on fasse mal ou bien, qu'une petite fille soit toujours ce qu'on appelle bien sage ; mais elle mérite d'apprendre de bonne heure qu'il y a un mal et un bien, et qu'elle doit éviter J'un et pratiquer l'autre.
(Essai sur V Éducation des femmes,)
OBÉISSAnCE VOLONTAIRE OU RÉFLÉCHIE
Madame Negker de Saussure^
Il est deux sortes d'obéissance qui se succèdent chez l'enfant. L'une, involontaire et presque machinale, est une habitude qui a dû se contracter dès le bas âge; l'autre est le sentiment du devoir qu'il a l'intention de remplir. Il avait d'abord obéi sans y penser, il pense ensuite qu'il doit obéir. Quand tous les plaisirs de l'enfant dépendaient de nous, et qu'il n'avait sans nous ni sécurité ni joie, alors, par une sorte d'échange implicite, il se conformait à nos désirs ; son intérêt l'y aurait porté s'il eût calculé ; mais soit qu'il en eût l'idée confuse, soit qu'il se soumît par instinct, par imitation, par l'effet de l'ascendant qu'une âme faible laisse prendre à une âme plus forte, toujours
i. Voir la notice, p. 143.
formait-on en lui la docilité, si Ton cherchait à Tobtenir avec un peu de suite et d'insistance. Le sentiment de malaise et d'embarras qu'éprouvait le petit enfant lorsqu'il ' avait enfreint nos ordres, était déjà un éveil de la conscience chez lui.
Lors donc que vous avez attaché à cette première éducation l'importance nécessaire, votre empire a été fondé d'abord sur l'habitude, ce qui est beaucoup, puis sur une idée de devoir, ce qui est bien plus.
Toutefois, si la docilité enfantine ne conduisait pas à l'obéissance voulue et préméditée, une telle disposition favorise dans la suite la faiblesse, l'apathie, le penchant à voir par les yeux des autres. Rien de tout cela n'est à craindre quand la soumission à l'autorité paternelle paraît être l'accomplissement d'un devoir sacré. L'enfant imbu de la piété de son âge comprend peu à peu qu'il est des \ obligations imposées à tous les êtres, et que celle qui le concerne en particulier, c'est l'observation des lois imposées par ses parents. L'obéissance ainsi conçue devient une vertu comme une autre, et demande de la fermeté. Loin de demander de l'énergie, elle en communique. L'enfant qui résiste à une tentation pour ne pas contrevenir à l'ordre de son père est ferme et soumis à la fois.
Néanmoins aucune vertu n'est tout à fait acquise dans le premier âj^e, et aucune n'est longtemps pratiquée si les circonstances n'en favorisent la conservation. Celle dont je parle est, chez un enfant, l'effet ordinaire des qualités de ses parents. Fruit de l'estime qu'il a pour eux, sa docilité lui fait mériter la leur à son tour. Quand une fois il a découvert que leur conduite est toujours dictée par la justice et l'affection, il respecte une autorité tutélaire; il obéit avec joie, avec confiance. Se sentant constamment protégé, ou dans sa sûreté, ou dans son bonheur, ou dans sa moralité naissante, il aurait une certaine crainte de s'émanciper. La certitude de trouver ^'dans ses parenla el \e% ç,wvmw sances et la prévoyance qu'il n'a pas» jomVe^ ^ ^VV^ ^^'ûr
dresse infinie dont tous ses souvenirs lui offrent la preuve, celte certitude, dis-je, le fait voler au-devant de leurs vœux'. Un ordre peut être pénible, il s'y soumet; la résistance lui paraîtrait, je ne dis pas un tort, mais une imprudence, une folie dont il aurait lieu de se repentir. Non seulement il fait ce que vous lui demandez, mais il le fait bien ; il y met du soin et du zèle ; sa volonté prend le cours de la vôtre, et il est libre en obéissant.
Ce sentiment ne s'inspirera point à Tenfant en motivant chaque ordre que vous lui donnerez; c'est le résultat de l'impression qu'a dû produire votre vie entière, de l'idée de justice qui s'attache à votre rapport avec tout le monde, de celle d'affection qui se lie à vos relations avec lui. Justifier sans cesse vos commandements, c'est vous mettre sur le pied de l'excuse, c'est en appeler à son jugement et en provoquer les objections. Et, si votre ton impératif interdit ensuite toute réplique, vous tombez dans une sorte de contradiction; car lorsqu'un raisonnement est tellement évident qu'il n'y a rien à y répondre, pourquoi commander? Vous vous défiez de cette même raison que vous érigez en juge; autant valait la laisser dormir en paix.
Dans ces éternelles explications, l'intérêt personnel des enfants est presque toujours le motif des ordres qu'on donne; mais alors l'autorité en est affaiblie; le considérant de la loi tend à l'annuler. Ici se trouve ce que j'ai dit à propos de l'enseignement. Alléguez- vous le plaisir présent? l'enfant le nie. L'utilité future? il s'en soucie peu ou croit avoir de reste le temps d'y pourvoir. Ensuite, il prétendra qu'il suffît d'entrer dans vos intentions sans suivre vos ordres à la lettre. Si je dis par exemple, à mon fils : « Je vous défends de manger de ce fruit, parce qu'il vous ferait du mal)), l'enfant, qui sait fort bien qu'une petite quantité ne lui en fera pas, manquera aisément à l'obéissance qui, lorsqu'elle n'est pas ponctuelle, n'est rien.
De plus l'obéissance doit être prompte.
Tout le temps qui s'écoule entre l'ordre et l'exécution
est une révolte d^amour-propre. Commandez d*un seul mot, et qu'il soit sans appel. Plus on met de douceur dans Téducalion, plus il est nécessaire que la fermeté y soit quelque pari; et rien ne donne de la considération aux parents comme le sentiment qu*iis ont de leurs droits. Cela seul les distingue des autres personnes qui conseillent, exhortent, avertissent toute la journée.
Compatissantes de leur nature et souvent timides, souvent préoccupées de la crainte de n*étre pas aimées, les mères sont sujettes à employer Thumble forme de la prière pour obtenir ce qu'elles veulent de leurs enfants ; mais un grand inconvénient est attaché à cette forme. La prière, adressée par les mères, renverse les rapports naturels et produit un échange de rôles. A force de s'entendre solliciter, les enfants se croient faits pour accorder des faveurs; ce sont eux qui ont pour nous des bontés, et c'est nous qui sommes des ingrats. De là vient qu'ils ont rarement de la reconnaissance pour leurs parents, et qu'ils n en ont pas surtout pour leur mère.
Sans doute une sensibilité raffmée peut nous faire trouver de la douceur à voir qu'ils regardent comme parfaitemeut naturels tous les sacrifices que notre tendresse nous impose ; mais de là naissent bientôt chez eux l'exigence, l'envie de dominer, l'orgueil, mille défauts enfin ; et toujours on a lieu de se repentir quand on laisse s'affaiblir le respect filial, qui est un devoir, dans le vain espoir de favoriser des affections aimables sans doute, mais indépendantes de la conscience.
Une chose que la mère ne comprend pas assez, c'est qu'elle répond des devoirs de ses enfants envers elle-même comme de tous leurs autres devoirs. 11 s'agit de former en eux la moralité, et dés lors, combien serait blâmable la subtilité qui les dispenserait de remplir leur première obligation sur la terre! Je ne veux pas, dit une mère, prescrire à mes enfants de venir m'embrasser le matin, ou de m'ccrire régulièrement durant l'absence; il faut qu'ils la
fassent par sentiment. C'est fort bien, s*ils le font ; mais si par hasard ils ne le font pas, vous ne leur aurez inspiré ni cet attachement romanesque que vous désirez, ni, ce qui est bien autrement important, la ferme résolution de remplir religieusement tous leurs devoirs^ à commencer par ceux de la piété filiale.
L'idée qui justifie à nos yeux les rigueurs nécessaires de l'éducation, c'est celle de notre responsabilité inévitable, immense, et il n'est pas du tout difficile de mettre cette idée à la portée de l'enfant. De tous les motifs qu'on peut donner à' la gêne qu'on est obligé de lui imposer, celuilà, souvent rappelé, et toujours le même, vaut mieux que d'infinies explications de détail.
€ Je réponds de vous, mon enfant, peut dire un père. Quand un enfant est colère, entêlé, qu'il se rend insupportable aux autres, que dit-on de lui? On dit qu'il est mal élevé ; c'est donc son père qu'on blâme, c'est le père qui porte la peine de toutes ses fautes, et s'il faisait untort réel à quelqu'un, ce serait au père à le réparer; cel même n'est point iiyuste, puisque Dieu et les lois ont confiŒ aux parents le gouvernement de leur famille. Il faut don que je m'y prenne de façon à rendre bonne votre conduit dont je réponds. Si vous m'aidez dans cette tâche, touiH^t ira bien, je n'aurai nul besoin de vous contraindre >, vous en serez plus libre et moi plus heureux. Mais r li vous n'entrez pas dans mes vues, si vous faites du m^^ai à vous ou aux autres, il faudra bien que j'use SHe rigueur, mon enfant, et nous serons tous deux fort à plaindre. »
Convaincus comme ils le sont de notre supèrioiûté, nomJ3s voyant occupés de tant d'objets au-dessus de leur intelligence, les enfants ne sont guère portés à croire qvMO leurs actions aient de l'importance pour nous. Le fait le p}us certain, le plus saillant à leurs yeux, c'est qu'ils ^'^nflndent de nous et que tvou^ tv^ dépendons pas d'eux.
Privés de tout moyen d*influer, ils se persuadent trop aisément qu'ils sont des êtres sans conséquince , persuasion confuse, impression fugitive sans doute, mais qui nuit aux progrès de la moralité, et tend à relâcher les liens de père et de fils. Il faut donc leur montrer la relation telle qu'elle est, dans toute son importance, et dissiper le sentiment de leur insignifiance en leur faisant envisager la dépendance intime de notre existence et de la leur. Alors, de cette solidarité mutuelle de tous les biens comme de tous les maux ici-bas, naîtra pour eux Tidée d'un bien dont ils comprendront la force. Mais qui peut espérer de faire concevoir à un enfant ce qu'est l'amour paternel, ce sentiment auprès duquel les intéérts si vifs de la responsabilité s'évanouissent et disparaissent?
Les objets précis des ordres et des défenses paternelles, ce sont les obligations innombrables qu'impose la société ei que l'éducation doit imposer en conséquence. La nécesfiité de remplir ces obligations n'est pas évidente, et souvent par mille raisons on ne peut entreprendre de la démontrer.
C'est donc ici que s'interpose le père; ses droits étant sacrés aussi, et sa responsabilité les rendant également incontestables, il les étend à volonté sur toutes les actions ^'un enfant qui, sous divers rapports, est son bien propre. Celui-ci, de lui-même, reconnaît la légitimité de sa dépendance; et si jamais il en doutait, ce serait bien sûrement *^ faute de l'éducation.
Il est donc en notre pouvoir d'ériger en délits certains ^cies, pourvu toutefois que ces actes soient bien désignés, ^t que l'enfant soit averti d'avance de ce qu'il risque en les ^omfaettant. Il nous est facile également d'attacher l'idée ^e sagesse à certains efforts d'activité ou d'attention dont l'«nfant ne comprend pas Tutilité de lui-même; et c'est U ce qui rend possible l'enseignement. Mais dans cette
1d6 LECTURES PÉDAGOGIQUES
partie arbitraire de réducation, nous devons modérer nos moyens d'agir : on est mal secondé par le sentiment intérieur, pour oser en appeler aux principes les plus sévères. C'est par le lien indirect de l'obéissance filiale que l'application aux études et plusieurs de nos injonctions se rattachent à la moralité. Là sans doute la révolte serait un tort grave, puisque l'autorité paternelle est de droit divin. Hais pour les fautes d'irréflexion, d'entraînement, de légèreté, il ne l'aut pas à tous moments s'adresser à la conscience ni faire intervenir ie devoir religieux pour un thème mal fait, ou une révérence oubliée. Que les parents ne profanent pas des noms sacrés, ci ils auront en réserve pour l'occasion des armes non encore usées.
Quand on soutient le courage et la bonne volonté d'un enfant, la docilité lui devient aussi salutaire par ses motifs que par ses effets ostensibles. On ne voit point en lui de crainte servile, et point non plus cet acquiescement passif qui pourrait provenir de la faiblesse. 11 a, pour ainsi dire, une obéissance active inspirée par l'amour, parla confiance, par le respect et le sentiment du devoir qui sanctifle Tâme entière. Les grandes rigueurs de l'éducation sont épargnées, et le père n'est pas même souvent obligé à faire prévaloir son autorité. Qui ne sait que les droits les plus sacrés perdent à être mis en avant par celui qui les exerce?
Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, à l'âgo dont nous par Ions (i\ sept ans), ce n'est encore que la soumission à l'autorité qui fonde toute sa conduite. L'esprit de Tobéissance peut être bon, moral même, mais ce n'est qu'un esprit d'obéissance. L'enfant n'entre pas, ou ne se soucie pas d'entrer bien profondément dans l'intention même de nos lois. 11 se prend au sens littéral des ordres sans s'étendre au delà de son immédiate application. Tout ce qui n'est pas défendu est à ses yeux légitime; quand on lui dit de ne pas grimper sur les arbres, monter sur une échelle lui paraît permis. Il vise à la lègalilê ç\ire et simple. A la vérité, son