DES MOYENS DE DÉVELOPPER LA CONSCIEUCE
Madame de: Rémusat ^
Nous naissons avec le sentiment du bien et du mal, c'est rinstinct moral : ne pourrait-on pas dire que le devoir de l'éducation est de transformer ce sentiment ou cet instinct en une connaissance raisonnée?
Pour donner la connaissance du mal aux enfants, elle commence ordinairement par interdire quantité de choses ; il vaudrait mieux donner d'abord la connaissance du bien
i. Yoirlanoiice, p. 187.
dont successivement on montrerait que le mal est le contraire; ainsi, supprimant les leçons oiseuses, on metirait en liberté le jeune enfant, on n'emploierait Tautorité que lorsqu'elle est indispensable. Un peu plus tard, mais très promptement, on s'efforcerait d'exciter le contentement de soi-même à la suite d une bonne action. Si nous nou&. trompons souvent dans l'éducation de nos enfants, c'est que nous ne voulons employer que les bonnes qualités de leur nature et que nous annulons les autres. On pourrait au contraire se servir de celles-ci et les faire concourir au bien; en attendant qu'on pût démontrer à une fille que le complément de la vertu est d'être désintéressée, on pourrait employer son amour-propre à la tenir dans l'habitude du bien. S'il est insensé de vouloir imposer des sensations, il n'est pas très difficile de les faire naître, et l'on peut facilement amener un enfant à être content, quand il a bien fait ; une louange peut être donnée, une récompense accordée, de telle manière qu'elle excite la satisfaction de soi-même ; et on peut très impunément multiplier les unes et les autres, de manière encore que cette satisfaction devienne un état habituel, une situation qui sera bientôt un besoin. Rousseau dit qu'il faut rendre les enfants heureux; j'ajouterai qu'il faut les rendre contents; car le contentement est le sentiment du bonheur.
Si l'on veut bien comprendre qu'un enfant peut commettre beaucoup de fautes sans faire mal, il faut avoir le ' courage de ne point prétendre pour lui aux compliments de la société. Elle ne le loue d'ordinaire qu'autant qu'on a pris soin de lui donner l'extérieur et comme les gestes des qualités qu'il n'a point encore, mais dont les apparences le mettent à l'unisson avec elle. Ce soin prématuré lui semble une nouvelle preuve de soumission à ses ordres; elle applaudit sa nouvelle conquête; mais à quel prix s'achète pour l'enfant cette réputation d'enfant bien élevé I Que n'y perd-il pas en bonheur, en naturel, en abandon, en indépendance ! Si on laisse l'enfant, en-
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fant, c'esl-à-dire ignorant des usages et des règles du savoir-vivre, il se présente très peu d'occasion de le gronder, hors le cas où il peut nuire à sa conservation, ou gêner par le petit despotisme qu'il ne faut pas lui laisser la possibilité d'élablir. Et encore, comme il n*est pas mal de faire ce qu*on ne sait pas être mal, on peut assurément empêcher un enfant de se nuire à lui-même ou d'importuner, sans le réprimander sévèrement. Ainsi, au risque d'avoir dans le monde la réputation d'une mère qui gâte son enfant, je crois qu*on ferait bien de s'appliquer à lui fournir les occasions de bien faire, sans laisser échapper celle de l'en louer après. La récompense accordée à l'enfant est le matériel de la louange, la preuve de l'approbation; mais il est nécessaire d'y ajouter ce qui ouvre l'esprit à la réflexion et, le plus tôt qu'on pourra, exercer les bonnes intentions en y donnant de l'importance. Ainsi, qu'un enfant en lisant ses lettres ou en faisant des o, ait mal lu ou griffonné, si cependant il a montré quelque désir de bien faire, quelque application, traitez-le comme si son attention eût produit un bon résultat, dites-lui : a Vous ne vous tromperez plus, ou vous ne saurez écrire que quand vous aurez beaucoup lu et beaucoup écrit, mais vous a^ez été bien appliqué, cela est bien; je suis contente de vous, vous devez l'être. » Puis ayez soin de le tenir dans un état prolongé de satisfaction, en rapportant les petites complaisances que vous aurez au bien-être dans lequel sa bonne volonté vous a mise aussi. Ce procédé a cela de commode, que s'il lui arrive ensuite de faire quelque faute, d'avoir un mouvement d'humeur ou de colère, vous pourrez lui dire avec douceur, ou même avec gaîté, qu'il doit prendre garde de déranger quelque chose à cet état de bien-être dans lequel vous êtes tous deux, et que vous aurez eu soin de rendre sensible par des amusements. Je suis très persuadée qu'on finirait ainsi par familiariser un enfant avec l'idée que la bonne conduite donne une joie intérieure, et tout est là. Qu'importe, quand sa
conscience naissante se contenterait à bon marché? il ne serait pas temps encore de la rendre difficile, c'est l'affaire de la raison développée ; il suffit d'avoir évité que la crainte du châtiment ait seule excité le désir de bien faine.
Il y aurait grand avantage à faire tourner ainsi la première attention du jeune âge sur cet état de jouissance intérieure, senti par la mère ainsi que par la fille, commun à deux êtres entre lesquels la nature a établi tant de liens, et qui contribuerait encore à les resserrer de la manière la plus touchante. Une fois que la petite fille aurait compris l'effet de sa propre disposition sur celle de sa mère, leurs regards, leur sourire mutuel, toujours en intelligence, leur retraceraient à diverses occasions ce que toutes deux auraient éprouvé en même temps; les douces faiblesses de la maternité pourraient se satisfaire sans inconvénient, car les complaisances apparaîtraient comme un remercîment indirect du contentement produit. Une telle intimité, fondée sur la joie de la vertu et de la sympathie qu'elle inspire, prépare pour l'avenir la connaissance du mal et celle du chagrin qu'il cause. Elle jette les fondements de la grande et belle leçon qui doit un jour découvrir toute la chaîne des devoirs entre les créatures; car cette même intimité excite aussi la souffrance, quelquefois même le remords chez une mère, à la première faute grave chez un enfant.
Une petite fille mise seulement en contact avec sa mère, avec une bonne bien avertie et des enfants de son âge sous les yeux de l'une ou de l'autre, contracterait l'habitude do l'observation d'elle-même. 11 existe dans les relations avec les enfants une commodité que Ton ne rencontre plus chez les personnes faites; c'est qu'ils trouvent un grand plaisir dans la répétition. Comme la faiblesse de leur intelligence et la mobilité de leur nature les empêchent de compi^ndre sur-le-champ et de rien épuiser, on n'a rien à craindre en leur redisdini souvent uue m^meiiVvo^e. SI Ton n'excitaii pas en eux et presque malgré e\v^\e ^q\vV ^^X^^wxH'wssiîjji:.