‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 9 sur 226 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

cette partie; et que, de belle arrivée ^ selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commençât à la mettre sur la montre*, lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d'elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et qu'il parle seul; je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour... Il est bon qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son train, et juger jusques à quel point il se doit ravaler pour s'accommoder à sa force. A faute de cette proportion, nous gâtons tout ; et de la savoir choisir et s'y conduire bien mesurément, c'est une des plus ardues besognes que je sache, et est l'effet d'une haute âme et bien forte, savoir condescendre à ces allures puériles et les guider. Je marche plus sûr et plus ferme à mont qu'à val.

Ceux qui, comme notre usage porte, entreprennent, d'une même leçon et pareille mesure de conduite, régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille si, en tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline. Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance ; et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers sujets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien fait sien.... C'est témoignage de crudité et indigestion, que de regorger la viande comme on l'a avalée ; l'estomac n'a pas fait son opération, s'il n'a fait changer la façon et la forme de ce qu'on lui avait donné à ,cuire. Notre âme ne branle qu'à crédit', liée et contrainte à l'appétit des fantaisies d'autrui, serve et captive sous

Page 1