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Le plus sûr, pour une mère vigilante, c*est de supposer toujours que les pleurs sont motivés ; si elle en recherche la cause avec soin, elle trouvera bien plus de douleurs fondées qu^elle n'imagine. Les petits enfants, quoi qu'on dise, n*ont pas de caprices : un espoir déçu, une souf-france sentie ou prévue sont presque toujours cause de leurs cris.
Un des moyens de les leur épargner, sera de mettre, autant qu'il se pourra, de la régularité dans l'ordonnance de leur vie ; ce n'est pas durant le premier âge qu'on peut contester Tutilité des habitudes. Quand les mêmes impressions se succéderont dans le même ordre, à la longue» les plus pénibles s*adouciront, et l'attente de celles qui seront agréables ne sera jamais trompée. Les mécomptes sont extrêmement sensibles aux petits enfants; c'est là la source de larmes améres. Les passions trop fortement excitées s'expriment aussi par des pleurs, et il convient de les tenir à l'abri des grandes émotions, fussent-elles agréables. Ce sera par conséquent une attention salutaire que d'éviter de les rendre témoins des préparatifs de leurs repas. Le désir, excité par la vue de l'objet qui peut l'apaiser, devient chez eux d'une vivacité douloureuse. La certitude que ce désir sera satisfait ne les calme point, et l'espérance est alors une peine plutôt qu'un plaisir pour eux.
Avec ces soins et d'autres pareils, on maintiendra chez ' les enfants le calme habituel de l'âme, bien immense et facile à perdre, le plus nécessaire peut-être à leur constitution morale encore si frêle et si indécise. Lès nerfs, une fois ébranlés, sont longtemps à se remettre ; la santé et le caractère s'altèrent également. Mais ce n'est pas seulement de prévenir le mal que je m'occupe. Il est tout un ordre de facultés, et les plus élevées peut-être, qui ne croissent et ne mûrissent qu'à l'ombre tutélaire du repos : ceci regarde nos plus beaux dons, ainsi que nos vertus mêmes. Il n'est rien d'admirable, rien de grand dans la nature morale dont la sérénité ne favorise le développement.
Sérénilô ! mot charmant qui ne s*applique qu*au ciel et à Târoc, et semble établir des rapports entre eux : état d'une exislence où régne l'harmonie, où le cœur est en paix avec lui-même et l'univers. Dans cet équilibre parfait, une volonté sage exerce aisément son empire; nos divers ^ mouvements s'ordonnent et s'accordent avec l'ordre éternel. Pourquoi cette disposition est-elle aujourd'hui si rare? Pourquoi faut-il aller chercher dans les souvenirs de l'antiquité ce je ne sais quoi de pur, d'élevé, de tranquille qui repose l'âme et qui l'agrandit? D'où vient qu'on le rencontre plutôt parmi les simples cultivateurs des campagnes que chez des esprits plus exercés? Dans des rapports sociaux moins compliqués, l'homme prend-il plus aisément la teinte si douce de cette nature qui l'entoure, et ne pourrait-il pas retrouver l'harmonie dans la plénitude même de son développement?
Quoi qu'il en soit, si nous ne la troublons pas, cette heureuse disposition se retrouvera toujours dans le premier âge. Elle brille d'un pur éclat dans les yeux de l'enfant, elle siège sur son front épanoui. Un enfant chez qui règne une douce sérénité semble bien aise de vivre : respirer, voir, remuer ses petits bras, est déjà un bonheur pour lui. Il accueille la nature entière avec reconnaissance ; il Semble que celte âme nouvelle prenne l'essor et vole audevant de ses bienfaits. N'y touchons pas; laissons l'enfance se lier avec elle; craignons d'altérer le doux accord qui se forme au dedans de lui. Tant que son regard plein d'intelligence prouve que son esprit est occupé, ne rompons jamais le cours de ses idées. Gardons-nous de troubler son activité intérieure : elle est plus salutaire que celle qui lui vient de nous.
(Éducation progressive,)