‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 94 sur 226 · LEVY. — A. VINET · texte numérisé non relu

LEVY. — A. VINET

que ses premiers actes reçoivent une salubre direction, que le corps et Tesprit contractent des dispositions conformes aux lois de Thygiène et de la raison ! La virilité consolide les habitudes acquises et laisse peu de place aux habitudes nouvelles; la vieillesse les repousse comme elle repousse toute innovation; son regard, attaché sur le passé, ne se reporte qu'à regret sur les tableaux du jour.

{Hygiène publique et privée,)

L'HABITUDE ET L'imTATION

A. ViXET

Alexandre Vinet, liltératcur et Ihéologicn protestant, ne près de Lausanne en 1797, mort en 1847, fut successivement professeur à Baie, puis ù Lausanne. On lui doit un recueil de morceaux choisis, intitule ChrestO' niathie française, et divisé en trois parties, à l'usajçe de l'enfance, de l*adolescence, et de la jeunesse (V. plus loin, pngc 335). Il a laissé de remarquables Études sur la littérature française^ où il a fait preuve, comme critique, d'un jugement sûr et d'un goût délicat. Le morceau que nous donnons ci-dessous, et ceux que l'on trouvera plus loin (p. 270 et 409), sont .extraits d'un ouvrage posthume, Véducatioiu la famille et la société, public à Paris en 1855(1 vol. in-8°, Fisclibaciicr).

Plus on réfléchit et l'on observe, plus on a lieu de se convaincre du rôle important que Thabitude est appelée à jouer dans la vie humaine. Elle est le second des deux éléments non rationnels et non moraux qui entrent bon gré mal gré dans la nature de notre activité, dans la composition de nos destinées, dans notre individualité même. L'autre de ces deux éléments est l'imitation. L'imitation et Thabilude sont deux obéissances. L'imitation nous assujettit à l'exemple d'autrui; l'habitude nous lie à nos propres actes et enchaîne notre présent à notre passé. Ce sont, en elles-mêmes» deux dispositions passives, à la puis-

sance desquelles on peut se soustraire pins ou moins, mais qu*on ne saurait absolument renier, et sans lesquelles il est douteux que la société eût pu persister, si même sans elles la société eût pu se former.

On donne, il est vrai, le nom d'imitation à un acte exprès de la volonté, qui s'applique é reproduire certains effets ou certains actes. Mais le même nom désigne le résultat involontaire d'une espace d'aimantation, dont nos semblables semblent doués à notre égard, un penchant irré-

, sistible à nous assimiler à eux sous certaines conditions données, une absorption continuelle des individualités dans l'ensemble, une infusion réciproque des êtres que les circonstances ont mis en contact. 11 est presque inutile d'en citer des exemples et des preuves. L'imitation, telle que nous l'avons définie, l'imitation irréftéchie, instinctive et mutuelle peut seule expliquer la communauté parfaite de langage, d'accentuation, d'habitudes physiques, de mœurs et de préjugés qui se prononce entre les membres d'une même famille, les habitants d'une même ville et les citoyens d'un même Élat. 11 est étrange, et pourtant indubitable, que les opinions se contractent comme les maladies, qu'on 'prend une idée comme on prend une fièvre, qu'il y a des erreurs endémiques, qu'il y en a d'épidé^niques; et que, dans certains temps plus agités et plus passionnés, la contagion devient si rapide, si instantanée, qu'elle semble exclure tout à fait la résistance et la réflexion. L'habitude a les mêmes caractères d'irréflexion et d'iiistinctivité que l'imitation, et elle n'influe pas moins sur les destinées publiques et particulières.

Sa puissance est si bien reconnue qu'on l'a, de tout temps, mise en réquisition pour le service de l'éducation. Donner de bonnes habitudes a semblé à plusieurs le résumé de la science pédagogique. D'après ce principe, l'homme devrait être, ce qu'on a si heureusement nommé un faisceau d'habitudes. Joignez-y le mobile de l'imitation,

qui tend à faire de l'homme un simple reflet d'indivi-

dualités étrangères, ou plutôt la réflexion de la masse dansTindividu^et vous aurez rhomme-automate, Thommemacbine, dans lequel les passions mêmes ne feront pas exception à la règle; car ces passions elles-mêmes seront dans le sens de l'habitude et de Timitation. La passion appartient bien à Tindividu; mais la direction, la forme de la passion sont dominées à son insu par la puissance occulte de ces deux agents. Et vraiment il est heureux que Thabitude ait besoin du temps, et que, dans Tinlervalle des actes involontaires qui la caractérisent, la liberté puisse encore, pendant quelque temps, jeter ses propres actes, et devenir elle-même une sorte d'habitude; sans cela, il ne resterait rien de Thomme dans Thomme.

Mais le même agent qui ne' vaut rien comme roi peut être précieux comme ministre. L'habitude, mise au service du bien, est une dès grandes forces de la faiblesse. Il n'y a peut-être pas de volonté si forte, ni de conscience si constamment éveillée, qui s'en puisse passer absolument. Recourir expressément, pour chacun de nos actes, à une raison qui le dicte, à un sentiment qui l'inspire, ne serait peut-être pas toujours possible. On dit que marcher à contre-mont est chose aisée à l'amour ; mais l'amour a ses défaillances; l'habitude, pour ces moments, nous enti*aîne sur la pente douce qu'elle a formée. Qui sait même si l'habitude n'est pas un élément subordonné de l'amour? Ce qui est certain, c'est que l'affection est le point de départ de l'habitude.

L*habitude ne remplace pas le bien, mais le bien ne peut guère se passer de l'habitude. Elle n'est pas la gerbe du blé nourricier, mais elle est le lien qui serre la gerbe et empêche les épis de s'éparpiller et de se perdre.

{V éducation, la famille et la société.)

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