‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 95 sur 226 · H0TEN8 D'ÉMULATION · texte numérisé non relu

H0TEN8 D'ÉMULATION

F. GoizoT*

Des bonbons dans le premier âge ; plus liird, des plaisirs, de Targent, les jouissances de l'araour-propre : voilà les ressorts à Taide desquels nous faisons marcher les enfants dans une route qui, disons-nous, leur déplairait sans cela. Les bonbons me paraissent avoir peu d'inconvénients : Tenfant, à cet âge, n'attache à la gourmandise aucune idée d'immoralité ; le goût lui en passera sans peine si nous ne lui eh faisons pas une habitude, et l'importance qu'on a mise quelquefois à défendre l'usage de ces petits moyens, souvent les seuls dont on puisse se servir a\ec des êtres qui n'ont encore qu'une existence de sensation, est, selon moi, fort exagérée. C'est à l'époque où le raisonnement commence à prendre de la suite et de l'étendue, où l'enfant devient capable de distinguer les idées de devoir et de plaisir, qu'il ne faut user du ressort de l'intérêt qu'avec une extrême précaution. Je ne saurais trop insister ici sur une distinction trop sou-* vent négligée : faire d'une récompense promise à l'enfant, s'il remplit bien sa tâche, la source de son zèle, le mobile de sa volonté, et le récompenser quand il a bien fait, sontdeux choses totalement différentes. Je vois beaucoup d'avantage et nul inconvénient à ce que le plaisir, qui est le bonheur de l'enfance, se place, pour elle, à la suite du devoir satisfait : c'est le meilleur moyen de faire aimer la vertu à l'enfant jusqu'à ce qu'il puisse l'aimer pour elle-même, indépendamment de ses résultats : accoutumé ainsi à trourer sa vie agréable, lorsqu'il a bien agi, l'importance qu'il met à bien agir s'accroît pour lui de tout le bonheur qui

/. Vor la nolicCi p. 13.

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accompagne sa jeune vertu, sans qu'il Tait calculé ni arrangé d*avance. Il aime à être sage, parce qu'il aime à être heureux; mais Tidée du bonheur ne se sépare jamais de celle du devoir, celle du devoir marche toujours la première, et elles se fortifient ainsi mutuellement. Promettez au contraire à un enfant tel ou tel plaisir, telle ou telle récompense s'il s'acquitte bien de sa tâche, toute idée de devoir disparaît ; un calcul intéressé en prend la place, occupe seul son esprit; la tâche pourra être bien faite, mais il n'aura point appris à bien faire ; ses efforts de volonté ne seront que momentanés, et le lendemain, si vous ne lui proposez pas un nouveau plaisir, vous courrez risque de le voir travailler fort mal. Que l'enfant s'amuse parce qu'il a bien fait, rien de plus juste; mais qu'il ne fasse bien que pour s'amuser, rien de plus dangereux. Accoutumez les enfants à voir non l'amusement de quelques heures, mais le bonheur de tous les moments dépendre de leur bonne conduite; ils se plairont à se bien conduire, et le devoir leur paraîtra si impérieux, si nécessaire, que son accomplissement sera l'objet des efforts libres et soutenus de leur volonté.

De tous les mobiles qu'on peut employer pour inspirer aux enfants un véritable zèle, Y amour-propre est, sans contredit, le plus puissant. Il agit directement sur la volonté, et la pousse à chercher, dans les facultés qui sont les instruments dentelle dispose, toutes les ressources qu'elle y peut trouver, pour les diriger ensuite vers un seul but, objet des désirs de l'élève. De là résultent, dans les efforts de (îe dernier, cette spontanéité, cette concentration de forces sans laquelle ses progrès ne sont jamais ni grands, ni sûrs, ni rapides. Ébranlé dans tout son être par un sentiment naturellement actif et inquiet, il se meut de sa propre impulsion, et déploie, pour le satisfaire, tout ce qu'il possède de liberté et de puissance. Ce sentiment n'aspire point d'ailleurs à des plaisirs bas et matériels; les désirs dont il se compose, quelque

inférieurs qu'ils soient aux intentions désintéressées de la vertu, quelque dangereux qu'ils puissent devenir par leur dérèglement et par leur excès, sont beaucoup plus nobles que les désirs grossiers et sensuels qui gouvernent la plupart des hommes; ils sont fondés, en dernière analyse, sur la dignité reconnue de notre espèce; et rimportance que nous mettons quelquefois à Topinion des juges les moins éclairés, toute ridicule qu'elle est, n'en est pas moins un hommage rendu à la nature humaine, comme l'admiration presque involontaire que nous inspire le courage guerrier, souvent si machinal et si aveugle, semble une voix secrète qui nous avertit de ce que vaut la vie d'un homme, quelque médiocre et quelque obscur que soit celui qui la sacrifie.

On aurait donc grand tort de croire que l'éducation ne doive jamais mettre l'amour-propre en jeu; ce serait la priver d'un des plus puissants ressorts dont elle dispose, et l'en priver gratuitement; car tôt ou tard ce sentiment se développera et viendra exercer, sur notre conduite et sur notre bonheur, une influence que nous pourrons gouverner, mais que nous ne saurions détruire. Il ne s'agit donc encore ici que d'employer avec discernement une disposition qui peut tourner au profit de tout ce qui est bien, et à laquelle il importe d'autant plus de faire prendre dés l'enfance une bonne direction, qu'elle est plus indestructible et plus énergique. Je conviens que la difficulté est grande: l'amour-propre est un sentiment personnel, un égoïsme de l'esprit, et il faut empêcher qu'il ne fasse tort aux sentiments désintéressés, aux émotions généreuses du cœur; il faut le soumettre à la voix de la raison, à celle de la conscience; le garantir des préventions qu'il est toujours enclin à concevoir en sa faveur, le rendre clairvoyant sur lui-même, prendre garde qu'il ne dégénère en orgueil, en présomption, en susceptibilité, en envie, en rétrécissement d'esprit, en opiniâtreté, en siisceptibiliié. Ce sont là autant d'écueils sur lesquels

Tamour-propre peut nous conduire si nous lui laissons le gouvernail; mais si nous*le plaçons à la rame, il poussera la barque plus loin et plus vite que nous ne pourrions le faire sans lui; c'est à d'autres sentiments à le diriger.

Tout se réduit donc à savoir jusqu'à quel point et de quelle manière on peut se servir de Tamour-propre comme moyen d'émulation, sans exercer sur le développement moral de Tenfant une influence fâcheuse.

Le désir d'être loué, en général, est un sentiment naturel et nécessaire, un principe d'action et de sociabilité qu'on doit se garder de combattre. Les enfants en ont encore un plus grand besoin que les hommes : dépourvus d'opinions, souvent même d'idées sur le mérite et la valeur de ce qu'ils font ou de ce qu'ils voient, ils ne sauraient trouver en eux-mêmes ces points d'appui qui, dans un âge plus avancé, nous dispensent d'en chercher ailleurs : peines, plaisirs, jugements, tout leur vient du dehors; c'est au dehors qu'ils demandent ce qu'ils doivent penser et faire; ils sont curieux de saVoir ce qui peut leur valoir des éloges, attirer sur eux l'attention : de là cet esprit d'imitation que nous remarquons en eux; faisant comme une grande personne, ils croient bien faire et leur amourpropre en est flatté.

Au lieu donc de chercher à diminuer en eux ce besoin d'éloges, cette dépendance de notre opinion si bien d'accord avec leur situation et leur ignorance, profitons-en pour les animer à tout ce qui est bien et leur en inspirer l'amour : si nous nous en servons dans un autre but, il pourra s'en suivre des conséquences fâcheuses, mais ce sera notre faute; l'amour-propre, tant qu'il se borne au désir d'être loué en général et sans se comparer avec personne, ne serait jamais qu'utile si l'on savait bien de quoi il faut et de quoi il ne faut pas louer les enfants.

[Conseils d'un père sur V éducation,)

LES CaATIHElITS CORPORELS

E. Legouvé^

Uien ne donne lieu à des opinions plus contradictoires que la question des châtiments corporels.

Les uns disent : « On ne frappe plus les enfants. »

Les autres : « II est utile de les frapper, pourvu que ce goit très modérément et à titre de correction. »

C'est une double erreur.

Sans parler des classes ouvrières, où la violence et la grossièreté des parents changent trop souvent les enfants en victimes et les pères en bourreaux, on frappe encore quelquefois les enfants dans les maisons d'éducation : on les frappe encore beaucoup dans les familles.

La vie commune avec les enfants, leur séjour à la maison, leur présence à table, leur turbulence indisciplinée, les gâteries dont ils sont l'objet, l'intervention continuelle des parents dans leurs études et leurs plaisirs, amènent à chaque instant des conflits, des mouvements d'irritation qui se traduisent en coups, ou si l'on aime mieux, en tapes.

On père arrive pouç le déjeuner? Il est de mauvaise humeur parce qu'un débiteur qui lui avait promis un remboursement manque à sa parole ou bien parce qu'il a échoué dans quelque entreprise. A ce moment l'enfant commet une étourderie, il brise une tasse, il fait une réponse peu convenable à sa mère. Le père se lève avec impatience et le frappe. L'enfant paie pour le débiteur qui n'a pas payé.

Une mère donne une leçon à son fils, une leçon de musique par exemple (rien n'irrite les nerfs comme de

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mer des leçons de musique). L'enfant est distrait, ou la ire est contrariée. Une toilette de bal qui n'arrive pas, mémoire de couturière qui lui a attiré des reproches son mari. L*enfant fait une fausse note? Malheur à ses igts ! J*ai vu des mères, admirables de dévouement dans irs fonctions de répétitrices, en arriver par impatience la paresse de Tenfant ou par désir passionné de ses xès, à le frapper non seulement avec la main, mais avec e régie. Supposez des parents violents, ces châtiments avent devenir un danger pour l'enfant; la colère ne me- *e pas ses coups. Enfin, légers ou graves, ils sont touirs une faute, car ils amoindiûsssent le père aux yeux fils.

3uant au prétendu principe de la correction paternelle, ïxige dans le correcteur une telle impassibilité, une telle iiité, une telle modération, qu'aucun père aujourd'hui m juge personne capable excepté lui, et qu'il en est moins )able que personne, y étant plus intéressé que tout le ►nde. D'ailleurs, un mot tranche la question. Ce n'est is de notre temps. C'est un reste de ces époques grosres où Ton conduisait les soldats à coups de plat de )re, les marins à coups de garcette, les enfants à coups férule» les domestiques à coups de canne, les paysans oups de pied) les femmes parfois à coups de cravache, lit-on pas dans Saint-Simon que le fils de Louis XIV it tellement battu par le sage Montausier, devant le ux Bossuet» que sa plume échappait à ses petits doigts iflés et tout bleus de coups? Rejetons tout ce qui resable à ces odieux principes I Us dégradent plus encore ui qui les applique que celui qui les subit. Nous respi- LS un autre air ! Nous vivons dans un autre monde I et is ne voulons pas plus de la terreur pour gouverner les ants que pour gouverner les hommes.

{Les pères et les enfants au dix-neuvième siècle.)

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