E. BERSOT
Le GRikND-pÈRE. — Alors tu as été content quand j*ai été nommé maire?
Jean. — Oui, et j'étais très fier. Ce jour-là, j'ai mieux appris mes leçons et mieux fait mes devoirs.
Le grand-père. — Tu as cru que, toi aussi, tu étais nommé maire.
Jean. — Un peu.
Le grand-père. — Et quand Louis a été nommé sergent?
Jean. — J'avais envie de mettre des galons.
Le grand-père. — Ainsi te voilà déjà maire et sergent; tu fais bien ton chemin; tu iras loin. Tu n'es pas toujours si content: je t'ai vu bien triste quand ta maman a été malade.
Jean. — Ah! elle souffrait et j'ai cru tout de suite qu'elle allait mourir, comme notre voisine, et que nous resterions tout seuls.
Le grand-père. — Tu es un bon fils, tu es un bon frère aussi. Je t'ai vu, au lieu de l'amuser avec tes camarades, promener ta petite sœur et jouer avec elle. Nous ferons quelque chose de bon de toi. Mais il me semble que, si tu nous aimes, tu aimes beaucoup aussi le cerisier, au temps des cerises.
Jean. — Ah! le cerisier est à nous, et quand je suis [nonté dedans, je suis chez moi.
Le grand-père. — Je vois que tu es plus content de vivre ivec nous dans notre maison que dans la maison des voiuns avec les voisins, et que tu ne te trouves tout à fait )ien qu*avec nous.
Jean. — Certainement.
Le grand-père. — Ëh bien, mon enfant, quand on vit ensemble, quand on s'aime les ins les autres, quand cha- ;un aime les autres plus que soi, quand il est heureux de ;e qui leur arrive de bien, malheureux de ce qui leur rrive de mal, prêt à les défendre si on les attaque, [uand il aime -mieux souffrir que de les voir souffrir, et [u'on n'est tous ensemble qu'un seul cœur, cela, c'est la imille.
Jean. — Oui, grand-père; mais tu ne m'as pas encore dit ce que c'est que la patrie.
Le grand-père. — Patience, petit, tu es bien pressé; lisons, pour nous reposer, la lettre de ton frère.
« Cher grand-père,
« Je regrette toujours beaucoup la famille; il fautpour- « tant que je te dise que j'en ai retrouvé une ici. Mes (( camarades et moi sommes au mieux ensemble; Jean a sera jaloux, mais j'ai une quantité de frères. Le colonel a est un vrai père pour nous, tant il a soin de nous. Ce « qui manque ici, c'est la mère et la grand'mère ; si elles a y étaient, le lit serait mieux fait, la cuisine de tous les « jours y gagnerait et il y aurait une galette le di- « manche. On n'a pas eu encore l'idée de nous en offrir. « Malgré tout, nous sommes contents puisque nous ser- « vons le pays.
« Nous venons d'avoir une aventure. L'ennemi nous a (( surpris au moment où il était le plus fort; mais nous (( étions furieux et nous l'avons reconduit plus vite qu'il f n'aurait voulu. Vive la France ! »
Jean. — Vive la France I
Le grand-père. — Ma foi! j'avais toujours envie de crier comme ça quand j'ai été à l'Exposition universelle. J'étais fier de voir l'exposition de notre pays ; je me disais : 11 y en a chez nous qui ont de belles inventions que tout je monde n'a pas, et nos ouvriers sont de fameux ouvriers. Je trouvais aussi de bien belles choses dans l'exposition des autres pays, mais je ne les voyais pas avec le même plaisir; j'en étais jaloux et j'aurais voulu les apporter dans le nôtre. Malgré tout, j'étais glorieux en pensant que tous les peuples s'étaient donné rendez-vous à Paris et que c'était nous qui avions bâti ces palais et planté ces jardins pour les recevoir, et que nous faisions bonne figure. Qui aurait dit gu'on était dans ce Paris qui était en ruines il n'y avait pas plus de sept ans, et que c'ëlavlce «éme peuple qui