E. BERSOT
avait perdu alors tant d'argent et tant de ses enfants, qui avait, si bien travaillé et étalait tant de merveilles. A tout moment, si je ne m'étais pas retenu, pour ne pas être ridicule, j'aurais crié : Vive la France! Et songe que tous les Français qui étaient là étaient comme moi. Tu le vois, il y a une famille plus nombreuse que la nôtre, qui se compose de sept personnes, une famille comme la nôtre pourtant, où on se connaît, où l'on s'aime, où Ton est joyeux quand on est vainqueur, où Ton pleure quand on est vaincu, où Ton est fier quand quelqu'un a fait quelque chose de bien, où Ton est honteux quand il a fait quelque chose de mal ; cette famille habite un pays qui s'étend depuis la mer jusqu'à telle montagne, tel fleuve; si la moindre partie est blessée, tout souffre, comme toi quand tu te piques ou que tu te coupes au bout du doigt; c'es partout un seul corps, une seule âme, et le pays a beau être très grand, couvrir des milliers de lieues, si l'ennemi en enlève un morceau, on y étouffe. Cela, mon cher Jean» Id c*est grande famille, c'est la patrie. On l'a mise sur ma poitrine, parce qu'elle était dans mon cœur quand je me suis battu pour elle. Toi aussi, mon enfant, peut-être un jour tu auras à te battre pour elle ; mais si elle ne te demande pas,tu auras toujoursà travailler pour elle, à faire de toi un bon ou vrier,unboncitoyen,unFrançaisquifassehonneur[àlaFrance.
Jean. — Oui, grand-pére.
Le grand-père. — Tu es si raisonnable aujpurd'hui, que j'ai envie de causer encore un moment avec toi. T'es-tu dit, un beau matin : Je suis si intelligentetj'ai tant appris que je n'ai plus rien à apprendre ; il est impossible qu'on lise mieux, qu'on écrive mieux, qu'on sache mieux l'orthographe, que l'on calcule mieux que moi, je ne veux plus rien faire?
Jean. — Oh non!
Le grand-père. — Tu aurais été un sot.
Jean. — Je crois bien. 11 y a des camarades plus forts que moi, et puis il y a la classe supérieure, et puis il y a le maître, qui en sait encore plus.
Le grand-père. — Et de semaine en semaine, tû dégringolerais et tu arriverais à être le dernier de la classe. Vois-tu, il y a des sots partout. Ils se croient supérieurs en tout à tous les autres peuples, et s'imaginent qu'ils n'ont plus qu'à s'admirer et à se faire admirer. Pendant qu'ils font la roue, les autres peuples travaillent et, un beau jour, c'est leur tour d'être les premiers. Quand, on aime bien son pays, il ne suffit donc pas de chanter du matin au soir qu'il est le premier de tous; il faut sans cesse travailler pour qu'il mérite de l'être.
Tiens, je finis, car j'aperçois un de tes amis qui vient te chercher ; mais dis-moi encore ; Quand tu te bats avec un camarade et que tu es le plus fort, et que tu l'as jeté par terre, est-ce que tu t'acharnes après lui?
Jean. — Non, grand-père; personne ne fait cela.
Le grand-père. — Et s'il a du mal?
Jean. — On est bien fâché; on lui dit que ça ne sera rien et on tâche de le remettre.
Le grand-père. — Sais-tu que tout le monde ne fait pas comme vous autres. Il y a des sauvages qui, lorsqu'ils ont abattu un ennemi, le tuent, plusieurs même le mangent.
Jean. — Mais ce sont des sauvages?
Le grand-père. — Ils le traitent comme on traite un loup; et ils croient qu'ils en ont le droit; le crois-tu?
Jean. — A la bonne heure, si c'était un loup, mais ce n'est pas un loup, c'est un homme.
Le grand-père. — Et celui qui fait cela n'est pas un homme, c'est un loup. Tu seras un jour soldat, comme ton frère Louis ; s'il t'ârrive de te battre, tu te battras en conscience, parce que c'est ton devoir; mais une fois le combat fini, si ton ennemi est blessé, ne vois plus en lui qu'un frère malheureux. Vous n'avez pas la même patrie, mais vous en avez chacun une, et il a fait sou devoir envers la sienne, comme toi envers la tienne ; vous ne parlez pas la même langue, mais il a des sentiments. pareils aux tiens; il a un pays comme toi, une famille comme toi, et