‹ Législation française concernant les ouvriersChapitre 69 sur 79 · DU COMPAGNONNAGE · texte numérisé non relu

DU COMPAGNONNAGE

En m'occupant des délits qui peuvent être* commis plus spécialement par les ouvriers et des peines qui en assurent la répression, j'ai déjà dit que dans notre législation actuelle , le compagnonnage était une illégalité. Qu'on me permette , en m'occupant des diverses sociétés de secours, de revenir sur ce sujet , pour établir que les associations de cette nature seraient inutiles dans l'intérêt des ouvriers , si elles n'étaient dangereuses et illégales.

L'esprit d'association sur lequel se base lecompagnonnage est loin de s'affaiblir dans notre époque; son développement est appelé à rendre les plus grands services au commerce , à l'industrie et à nos populations , et à modifier les sociétés modernes. Mais cet esprit d'association si puissant de nos jours reçoit son impulsion d'idées bien différentesdecellessous le régime desquelles s'est produit le compagnonnage. Le compagnonnage est né

pour la défense du corps des associés; en grandissant, il est devenu agressif ; tandis que les associations modernes sont nées sous l'influence des idées de paix et de fusion, non seulement entre toutes les corporations, mais encore entre toutes les classes. D'un côté, nous trouvons au fonJde l'institution la résistance et la violence, de l'autre la fusion et la paix.

Utile et même indispensable à son origine, le compagnonnage ne répond plus aujourd'hui aux besoins de la société moderne; proscrit par nos lois, il disparait de nos mœurs et ne doit plus exciter d'intérêt qu'au point de vue historique.

Quelques mots sur cette histoire.

Le compagnonnage remonte à une époque très reculée: on place le berceau commun du compagnonnage et de la franc-maçonnerie, chez les Égyptiens et les Juifs, d'où ces institutions seraient passées aux Grecs et aux Romains.

Sans rechercher quel était le fonctionnement de ces sociétés à ces époques reculées, nous retrouvons cette institution dans le moyen -âge ayant pour objet de proéurer aux membres de chacune de ces sociétés ou devoirs l'assistance dont ils pouvaient avoir besoin et qu'ils pouvaient se prêter entre eux.

L'idée était en elle-même excellente : elle devait être féconde en heureux résultats. L'ouvrier appelé, pour faire son éducation professionnelle ou pour trouver du'travail, à voyager dans les pays qui lui étaient les plus inconnus, était on ne peut plus heureux de rencontrer des compagnons qui pussent le défendre contre les agressions dont

il était l'objet et qui passent lui servir de guide utile pour trouver un atelier qui employât ses bras. Le besoin de résister aux oppressions des maîtrises faisait du compagnonnage une institution utile pour ceux-là même qui ne changeaient pas de résidence.

Le compagnonnage méritait donc de réussir. Malheureusement cette institution renaissante dans les temps de barbarie du moyen-âge fut bientôt détournée de son but utile par Finfluence des mœurs barbares du temps et l'esprit de lutte et de passion qui agi te les époques d'enfantement. Chaque profession eut plusieurssociélés qui devinrent bientôt des sectes rivales et ennemies entre lesquelles la guerre la plus implacable et la plus sanglante fut déclarée, et lorsque dans les temps modernes, au milieu des progrès de la civilisation , l'institution n eut plus à à atteindre le but utile qu'elle s'était proposée à l'origine, lorsqu'il n'y eut plus à craindre pour les ouvriers voyageurs les attaques des personnes étrangères à leur corps; les sociétés créées pour la défense ne restèrent plus que comme des corps aggressifs , versant sur les routes et dans les villes le sang des membres divers du même corps de métiers. Aussi , déjà avant la révolution , l'Église et les Parlements, frappés de ces abus, poursuivirent le compagnonnage. La révolution de 1789 , en abolissant les maîtrises et les jurandes, ne laissait plus au compagnonnage aucune raison d'être. Il semble disparaître alors, et ce n'est que comme reste d'un passé déjà loin de nous que cette institution , sous le Consulat et en 181 4, a essayé de reprendre sa place dans la société à mesure que les idées de l'ancien régime re-

prenaient faveur. C'est toujours vainement que Ton a^ essayé de lui redonner une vie inutile, et quels que soient les vœux et les espérances de quelques esprits, les excès même des compagnons à ces diverses époques ont perdu une institution qui, devenue inutile aux ouvriers, s'était attiré la défaveur des hommes d'ordre et de paix.

Le compagnonnage est aujourd'hui inutile; car les ouvriers n'ont plus besoin dans leurs voyages de se protéger les uns les autres contre les brigandanges des voleurs des grandes routes , ni les exactions des seigneurs châtelains;

Car ils n'ont plus à lutter contre les associations tyranniques de feurs patrons réunis en maîtrises et jurandes;

Car les ateliers et établissements industriels dans les villes sont facilement abordables aujourd'hui, et il n'est pas nécessaire qu'un guide sûr y conduise l'ouvrier qui vient y chercher du travail, et qui a mille facilités pour s'en procurer sans être affilié dans une corporation.

Le compagnonnage est dangereux , car il facilite ces coalitions d'ouvriers qui, sous prétexte de défendre la liberté des travailleurs , dictent par la menace et les violences leurs tyranniques volontés, soit aux patrons , soit aux ouvriers paisibles et laborieux, qui sont souvent plongés ainsi dans la misère et quelquefois conduits au crime. À ce point de vue le compagnonnage est un instrument de désordre et de discorde civile.

Il est un élément de discorde entre les ouvriers euxmêmes ; il entretient entre les divers corps de métiers, et même entre les diverses sociétés d'un même corps, un esprit d'antagonisme et de lutte qui, sous l'influence delà

civilisation moderne, placerait la classe ouvrière au milieu des époques les plus sauvages et les plus barbares. Voyez , en effet , comment se sont traduites toutes les manifestations de cette institution aux époques où elle a essayé de reprendre de la vie et de la force. Ce sont des rixes déplorables ou des luttes acharnées que caractérise la plus odieuse barbarie. La plupart des chants destinés à conserver le souvenir de ces luttes criminelles ne diffèrent en rien de ceux des peuplades cannibales. Il n'est pas un greffe de cour et de tribunal qui n'ait eu à enregistrer les condamnations qui ont suivi des rencontres de compagnons, pas de livre sur le compagnonnage où l'on ne déplore les scènes fâcheuses auxquelleselles ont donné lieu. L'histoire de ces luttes c'est toute l'histoire du compagnonnage depuis 1790; et, le croirait-on, on fait remonter le prétexte de ces haines à des luttes qui auraient existé entre des maîtres et ouvriers du temps de Salomon I On refuse à tel corps le droit de porter des rubans de telle couleur, longueur ou largeur ou des cannes de telle hauteur I On refuse à tel corps de ra^étier le droit de se réunir en compagnons.

Mai»^ à côté de ces excès déplorables, pourrait-on, au moins, trouver une série^ d'actes de dévouement ou de bienfaisance entre des compagnons du même devoir ? Oh I certes, de ces actes entre ouvriers il en existe et de nombreux; mais ils sont bien moins inspirés par l'institution du compagnonnage que par ces élans du cœur qui sont si souvent la règle de conduite de l'ouvrier , lorsque ses insluicts généreux ne sont pas égarés par

des conseils perfides. Quant aux manifestations de dévouement dictées par le compagnonnage, elles se traduisent par des libations communes au cabaret où l'ouvrier perd son temps et son argent.

Enfin, s'il est permis d'ajouter: le compagnonnage est ridicule, et c'est ce qui chaque jour le repousse de nos mœurs. Il est surtout ridicule dans ses manifestations extérieures lorsqu'elles sont pacifiques ; ces promenades avec appareils de longues cannes et de rubans flottants, ces saints, ces amendes qui se traduisent en pot de vin, et qui sont imposées parce qu'on ne retourne pas son pain sans dessus dessous, ou parce qu'on appelle un camarade, monsieur, au lieu de coterie, etc. etc. tout cela n'est pas sérieux ; cela excite le rire et la moquerie , parce que le bon sens public le trouve ridicule.

Le compagnonnage a fait son temps, comme tant d'autres institutions anciennes qui ne s'approprient plus à nos mœurs. Ces associations restreintes nées pour la lutte, ne sont plus de notre temps ; l'ouvrier , comme nous venonsde le dire, n'a plus à défendre ni sa viecontre les bandes organisées de malfaiteurs, ni son indépendance contre les maîtrises. Il a à se défendre contre l'ignorance, contre les mauvais jours et la gêne qu'ils peuvent imposer à sa famille, les mauvaises passions, les influences funestes; le compagnonnage ne peut lui être d'aucun secours contre ces maux ; les associations mutuelles de secours et autres institutions modernes peuvent seules remplir plus ou moins ce but.

Nous avons cru devoir dire ailleurs que le compagnonnage était une illégalité; nous croyons devoir ajouter

ici avec autant de raison, que c'est une institution surannée, inutile, dangereuse pour la société, nuisible à l'individu, ridicule au moins en la forme.

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