I.ES AMOURS
abandonnait le soin de ses autels pour courir écouter ses accens , et contempler son saint et beau visage. Elle parlait de choses vagues et incohérentes; cependant, parmi les fumées de l’erreur que l’Imagination colore et revêt de formes séduisantes, brillaient quelques lueurs de la vraie Religion ! Sillons lumineux, précurseurs du jour, qui n’ont point éveillé le monde encore endormi, mais qui l’ont fait tressaillir au milieu de ses rêves ! Ah! plus d’une vérité sublime que Dieu voulait cacher aux hommes, jusqu’au temps qu’il avait fixé , s’échappa dans ces révélations. Obscures prophéties qui ont devancé de plusieurs siècles le brillant Sauveur (*)! Semblables à ce crépuscule imparfait, à cette faible lueur s’échappant des signes du Zodiaque JÎ , qui éclaire à demi l’Orient douteux avant la véritable apparition de l’Aurore.
» Ainsi s’écoulèrent quelques mois de bon-
(’) Quelques-uns des Pères de l’Eglise pensent que la connaissance, quepossédaientlcsPaïens, de la Providence de Dieu , d’une vie future et des autres sublimes doctrines du Christianisme, doit être attribuée auxyévélations prés... maturées que les anges déchus firent aux femmes de la terre. — Voyez la note 22 ;) la fin du volume.
DKS AJSUfc-S.
heur : de bonheur pour celle qui ne voyait qu’amour et savoir sur la terre et dans les cieux. Ses yeux et son cœur amoureux contemplaient en moi un rival du soleil, la lumière de tout ici-bas, l’Esprit de la mer, de la terre, et de l’air , dont l’influence , sentie partout , avait pour centre le cœur de Lilia, et s’étendait jusqu’aux extrémités du monde. Elle, aussi, parcourait ce monde d’un vol élevé et rapide , perdant de vue la terre pour ne voir que les cieux , dont son imagination , orgueilleuse et libre, lui montrait déjà les portes entr’ouvertes !
» Heureux enthousiasme! A.h! en dépit du froid mortel de mon cœur ; en dépit de cette hideuse douleur qui plonge à la fois ses regards dans le passé , dans l’avenir , qui contemple la veille et le lendemain , et les voit tous deux tristes et désolés : oui , en dépit de mes souffrances , j’eusse pu encore tout oublier en la voyant heureuse, ou , si ma peine eût repoussé l'oubli, je me serais du moins résigné sans murmures. Lorsque la pensée d’un Dieu offensé venait m’accabler d'effroi; lorsque le souvenir de ma faute , que , tout en me précipitant dans l’abîme , je savais bien devoir être irrémissible, éveillait dans mon ame une angoisse qu’aucune douleur humaine ne peut atteindre : torture
u LES AMOUKS
réservée à ceux qui connaissent toutes choses et, des supplices le plus affreux! qui connaissent et aiment la vertu en la perdant ! Alors 'même, sa présence me calmait, adoucissait mes maux, me rendait à la vie et presque au bonheur; si jamais sa fleur délicate a pu s’épanouir sur une tige si remplie d’amertume. Sou sourire radieux m’apportait la chaleur et la lumière, sinon le repos ; comme la clarté de la lune luit sur la mçr agitée, et brillante la tempête quelle ne peut pas calmer. Souvent aussi, cette crainte accablante qui s’empare de tous ceux qui aiment ici-bas, lorsqu’ils contemplent les objets chéris de leur tendresse; la terrible pensée de. la Mort s’offrait à moi dans toute son horreur ! Pensée désolante qui se mêle aux plus douces joies de l’homme , qui le poursuit dans sa demeure , dont le triste présage couvre d’un voile funèbre les plus brillans dons du ciel, ternit la fraîcheur de l’enfant , et creuse un tombeau sous les pas des jeunes amans ! Crainte si triste pour tous , et pour moi plus amère encore par la pensée qu’il faudrait continuer de vivre après quelle aurait disparu, comme la neige tombée hier dans les flots! Moi , è qui le Ciel avait refusé le sceau de toutes les misères humaines, et qui devais sentir éternellement l’ai-
DES ANGES. i>7
guillon de la Mort sans pouvoir mourir ! Eh bien , ces cruelles angoisses cédaient au charme de ses tendres caresses ( jamais plus vives étreintes ne resserrèrent l’union de deux cœurs); ses doux regards dissipaient tous les nuages ; ou s’ils demeuraient, leur sombre obscurité disparaissait sous un nouvel éclat. 11 y avait dans sou souffle embaumé une fraîcheur qui semblait défier la puissance de la mort ! Et sa voix ; oh î qui eût pu douter que ses mélodieux accens , trop doux pour mourir , seraient immortels comme l’harmonie dessphères célestes! Ses lèvres frémissantes recélaient une vie d’ambroisie, semblable à celle qui fermente dans le fruit baigné de la rosée délicieuse d’Eden. J’aurais pu croire parfois, quoique je les eusse connues et aimées comme mortelles , quelles étaient devenues, à force de délices , aussi célestes que les miennes’! v • * / .j . .
)) Mais hélas ! il n’est pas au pouvoir du pécheur coupable d’être long-temps heureux ! elle , aussi, futenveloppée dans lesténèbresdu péché. Ténèbres de mort, qui tuent tout ce qu’elles touchent, trop profondes pour que son ame pût les percer, et fuir la désolation quelles apportent! Ecoutez, et s’il reste une larme dans vos cœurs, pleurez sur moi.
» C otait le soir d’un jour que nous avions dissipé en rêves d’amour ; dans ce même jardin, où, me glissant sous la tert'e silencieuse , dépouillé de ma couronne, et repliant mes ailes dont l’éclat était trop éblouissant pour les yeux des mortels , je lui étais apparu pour la première fois ; là , je m’étais vu , oh ! délices que le comble de la douleur ne peut faire oublier! oui, je m’élais vu adoré comme Dieu seul doit l’être, et aimé comme jamais homme ne le fut ! Nous étions tous deux dans ce jardin, pensifs, appuyés l’un sur l'autre ; les yeux de Lilia étaient tournés vers le ciel, et son front brillait de ses silencieuses rêveries. Jamais soirée plus calme et plus belle ne rougit les vagues et les bosquets, souriant du haut des cieux, comme si le mal n’eut osé se montrer à une heure aussi douce. Cependant, je me le rappelle, nous devînmes tristes en regardant cette clarté. Lilia, au cœur si jeune et au front si joyeux, sentit elle-même l’imposante et muette solennité de l’heure, et crut voir dans ce repos, non-seulement la mort de la lumière , mais celle de tout ce monde enchanté; la fin de toutes choses belles et brillantes, le dernier coucher du soleil, dans les rayons duquel
la Nature elle -même expirait avec calme!
» Enfin , comme si quelque pensée, s’éveillant tout-à-coup, agitait son sein, semblable au jeune oiseau que le point du jour surprend au milieu de ses rêves, elle tourna vers moi ses grands jeux noirs , qui , dans les émotions de la joie, de la colère, de la surprise, s’ouvraient comme pour laisser échappe] 1 jplus d'âme. Posant sa main caressante sur ma tète , elle sourit et dit :
« J’ai eu la nuit dernière une vision semblable à ces rêves divins qui te précédaient , comme le prélude d’une douce mélodie, avant que tu descendisses toi-même desCieux. Aussi éblouissante que si elle eût été formée de la lumière des étoiles, la même guirlande ornait ton front ; tes ailes, maintenant sombres et immobiles, étincelaient en s’agitant autour de toi, semblables à des météores enflammés.
w Tout rayonnant comme dans ces rêves heureux, tu appelais l’adoration autant que l’amour: Etre divin, exhalant la lumière par tous les pores comme les fleurs exhalent les parfums !
» Tout-à-coup, je me sentis attirée vers ton cœur, ou, tendrement pressée, je me vis enveloppée dans cet atmosphère lumineux émané de toi.
i) O l.KS AMOURS
» Tandis que tu me tenais ainsi sur ton sein, la flamme passa de ton amc céleste dans la mienne , et comme toi , ô moment trop délicieux ! je devins tout esprit, toute divinité !
» Dis , pourquoi ce rêve si brillant m’a-t-il visitée, s’il faut qu’au réveil il s’efface et s’enfuie? Quand mon Chérubin brillera- 1 -il devant moi aussi radieux qu’il brillait dans le ciel?
» Quand pourrai -je, éveillée, contempler ces charmes parfaits , te tenir ainsi embrassé sans qu’un nuage , ou un brouillard terrestre s’élève entre nous ?
»> Oh ! quel orgueil de dire : Voici mon ange, il est à moi ! divin , pur, éblouissant , nouvellement descendu des cieux , il est à moi , il est a moi !
» Penses-tu que si Lilia eût été, comme toi, une habitante de ce ciel lointain, elle eût voulu dérober une seule de ses grâces, un seul rayon de sa gloire, aux yeux de son amant?
» Non , non ! Si tu aimes autant que moi , brille donc, jeune Esprit , de tout l’éclat de ta divinité superbe, ne crains point de blesser les yeux d’une mortelle !
» J’ai trop long-temps soutenu le feu de tes regards ardens , je les ai trop souvent cherchés avec amour, comme à çette heure encore : mes
TSigiii' “'■* ôgte
yeux se sont trop approchés des astres pour redouter la plus sublime et la plus lumineuse vision !
» Ne doute donc plus de moi ! Oh ! qui sait si ce rêve ne s’accomplira pas , et si mon esprit bienheureux ne s’enivrera pas de tes rayons , jusqu’à ce qu’il devienne aussi tout céleste?
» Que je sente une seule fois la flamme de tes ailes étendues , l’orgueil changera ma nature, et ta seule approche déifiera mon être ! n
» Ainsi parlait la vierge, comme inaccoutumée aux refus deDieu,ou des hommes. On eût dit que, certaine de son influence sur toutes les créatures , quelles qu’elles fussent , et ne pouvant s’élever jusqu’aux cieux , elle voulait du moins les faire descendre jusqu’à elle !
» Hélas ! elle et moi ; oui , moi-même , dont l’ame n’était qu’à demi-plongée dans la nuit du péché , comme la planète où nous vivons n’est éclairée dusoleil que d’un seul côté , nous étions loin tous deux de prévoir le sort effroyable.... Où trouver des paroles? Oh Dieu! Peindre de telles angoisses , c’est encore les sentir... mais mon cœur accablé d’amertume se brisera , s’il n’exhale sa douleur !
» Quelques sombres pressentimens avaient, je l’avoue , traversé un instant mon cœur : la
crainte d’un (Jaugée vague, inconnu, qui menaçait i un de nous, et peut-être tous deux ! la pensée des suites funestes que pouvait avoir cette orgueilleuse demande. Mais bientôt ces tristes présages s’évanouirent : je iie vis plus rien qui put s opposer à mon entière révélation : rien, que la crainte de ce premier éblouissement , à la vue d’une gloire éclatante, se dévoilant tout-a-coup a des yeux que la lumière du ciel n’avait pas éprouvés : encore , l’amour et ses soins caressans pouvaient-ils lui apprendre à supporter cet éclat , comme les jeunes aigles supportent celui du soleil ; car je savais bien que le feu répandu sur mes ailes, lorsqu elles se déployaient avec orgueil, était d une nature fugitive , pure et innocente , ( onnne la lumière que le vert luisant suspend la nuit aux branches des arbres pour appeler sa compagne sous son vert bocage. Souvent , dans mon vol rapide , j’avais sillonné les nuages où dormait la foudre , prête à s’élancer de sa rel îaite, et je ne 1 avais pas eveillée, quoique des milliers d'étincelles tombassent en pluie de mes ailes. Souvent aussi , la neige légère i que j aimais dans mes jours d innocence , à cause de sa blancheur) descendait de la nue autour de moi , semblable aux plumes de la
Colombe «les deux, et la guirlande, qui ceignait mon front, brillait d’un feu si céleste , qu’en agitant ses fleurs, chaque flocon s’en détachait aussi pur , aussi entier, aussi beau , aussi glacé que lorsqu’il y était tombé!
» Ma Lilia elle-même , u’avais-jc pas voltigé autour d’elle, pendant son sommeil? N’avais-je pas plané au-dessus de ses beautés, et promené sur toutes mes lèvres radieuses? Et cependant, ne s’était-elle pas éveillée le matin, de ce doux repos, fraîche et brillante comme la rose, confiante et sans tache, qui a reçu toute la nuit les baisers de la mouche de feu? Même, lorsque les rayons que je lançais se glissaient jusqu’au fond de son ame assoupie , aucun tressaillement n’agitait ses membres immobiles , tant était subtile et éthérée la flamme qui , aussi vive que l’éclair qui foqd le glaive sans toucher au fourreau, pouvait atteindre l’amc etla dissoudre sans se faire sentir au corps!
» Délivré de tout sujet d’alarme (je le croyais , hélas ! aveuglé par mon péché ) , contemplant ces yeux noirs fixés sur les miens, comme si les deux n’attendaient pour s’ouvrir qu’un signal de moi , pouvais-je lui rien refuser? Pouvais-je dire un mot qui eût pu éveiller dans son cœur une crainte , un seul
doute que les rayons que j’apportais du ciel ne lui appartenaient pas tous? Assis à ses côtés, je me levai lentement , tandis que , debout aussi, muette et tremblante , non d’effroi , mais toute espérance , tout désir , elle attendait l’accomplissement solennel de ma promesse, comme les prêtresses épient d’un œil enflammé le lever du disque de la lune , dont les rayons (elles le savent et ne peuvent l’éviter ) doivent les plonger dans le délire. Rien ne manquait à ma gloire que la couronne éblouissante, qu’en descendant des Cieux, pour la dernière fois, je laissai là-bas... où vous voyez ces nuages qui voyagent à l’Occident. Là , elle est encore suspendue , étincelant dans le lointain , plus semblable à une étoile qu’au diadème d’un ange déchu. Je ne l’avais plus ; mais mon front lumineux était couronné des boucles de ma chevelure dorée par les feux du soleil (*); mes yeux, brillant du double éclat du ciel et de l’amour, répandaient une lumière inconnue à euxmêmes, tandis que de mes ailes étendues jail-
(*) L’image anglaise m'a paru trop hardie pour la langue française. La voici : « Les boucles de ma chevelure étaient semblables à de jeunes bourgeons qui croîtraient dans le soleil , et s’élanceraient hors de son sein. »
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lissait, comme de deux sources radieuses , une nue'e d’étincelles, semblable à la rosée • d’écume qui jaillit d’une cascade. Tout ce que j’avais gardé de la parure des cieux , de ce riche appareil que revêt un Chérubin au plus • beau jour de pompe, je m’en étais orné. Fier de briller à scs yeux de tout l’éclat divin , je me glissai dans ses bras qui étaient restés ouverts pour recevoir l’amant qu’elle n’osait contempler, lorsque, (incapable de soutenir une vue si resplendissante,) sa tète était retombée sur son sein.
» Grand Dieu ! comment ta vengeance at-elle pu s’appesantir sur un être aussi brillant! Comment la main qui créa de tels charmes at-elle pu les anéantir dans les bras mêmes de l’Amour ! A peine avais-je touché son corps frémissant, que je sentis.... ô affreux souvenir!
Oui , je sentis chaque étincelle de ce feu, si pur quand j’habitais parmi les astres, se convertir, dénaturé par mon crime, en un feu terrestre et grossier qui consumait tout ce qvi’il touchait, aussi rapidement que l’œil pouvaitsuivre ses flammes dévorantes, jusqu’au moment (oh Dieu, pourquoi te vengeas-tu sur elle?) où je la vis ré. duiteen cendresentre mesbras! Cesjoues rayonnantes de bonheur , ces lèvres dont l’approche
était pour moi , ce qu’est à la soit d’un ange nouvellement créé , la première et glorieuse coupe d’immortalité! ces bras dont la douce étreinte formait l’horizon de mon cœur , les bornes de mes espérances , de mon avenir , où je trouvaisles deux: aussi tendres à ce moment redoutable, que lorsqu’ils m’enlacèrent pour la première fois , la mort même ne put les désunir ; brûlans , ils me tenaient encore embrassé. Ces cheveux dont le voile noir ombrageait son cou d’albâtre qu’on appercevait au travers, comme une voile blanche qu’on voit briller, par intervalles, à la clarté de la lune, au milieu des sombres vagues : ces cheveux dont j’aurais voulu sauver , au prix de ma vie , une des longues et brillantes tresses ! Tout , tout ce qui , une minute avant , respirait l’amour et ses pai'fums, était étendu devant moi , noir, desséché, dépérissant dans les angoisses! et c’était de ma flamme qu’était née cette désolation! J étais le démon dont les caresses empoisonnées avaient détruit tant de charmes.
Pensée hideuse ! pensée délirante ! Mais écoutez le plus affreux. Si la mort eût été la seule malédiction que j’eusse fait descendre sur elle ; si l’expiation eut fini alors que sa jeunesse et sa fraîcheur n’étaient plus que poussière, et que
l ame n’eût point hérité de cette funeste malédiction , mon sort serait moins horrible !
Approchez, la Terre frémirait d’entendre cet épouvantable récit. A l’instant où ses yeux, ternis et voilés , me dirent leur poignant et dernier adieu, et fixèrent les miens oh, quel
regard ! Puissance vengeresse , quel que soit l’Enfer que tu prépares aux mortels , le mien est dans ce regard ! Durant sa dernière lutte contre la mort , ses lèvres livides imprimèrent sur mon front un baiser dévorant ! Je le sens
encore ! Il était de feu mais d’un feu
moins pur que le mien; il ressemblait à cette
flamme , dont le nom seul fait frissonner les
anges ; élément éternel de l’enfer! Il pénétra comme un dard dans tout mon être, éveillant sur son passage la douleur et l’angoisse ; voyez ici sa trace , voyez la tache ineffaçable qu’il a laissée sur mon front , sillonné par ce dernier baiser de l’amour et du péché. Flétrissure que l’orgueil de ces boucles brillantes ne peut cacher , et dont le contact impur les repousse au loin ! . ' y*. .
» Mais se peut-il , redoutable Providence ! se peut-il qu’elle , qui eût honoré le ciel même , sans cette seule faute d’orgueil et d’amour, soit maintenant condamnée — je ne puis le dire...
l.ES AMOURS
non , Dieu miséricordieux! Il n’eu est pas ainsi.
Tu ne l’as pas voulu. Jamais des lèvres divines n’auraient pu proférer une si horrible sentence! Cependant, ce regard .... ce regard si plein d’une angoisse plus que mortelle, d’un désespoir .... Ce feu nouveau et dévorant , qui n’a rien de pareil dans le ciel ou sur la terre ....
Cette marque que je porte !... Oh, pour la première fois depuis ma chute , je me prosterne devant toi, Pouvoir suprême ! si jamais au cri de ma prière, tu consentais à révoquer tes décrets , pardonne à cet Esprit et verse sur moi, sur moi seul qui égarai son orgueil , tous les flots de ta brûlante colère ! Vois aussi, près de moi , deux autres proscrits à genoux , qui , tombés et perdus eux-mêmes , osent encore s’attendrir et t’implorer pour cette pauvre mortelle .
«Hélas! ils connaissent trop bien la douleur, la ' -
pénitence , le remords, dont les passions accablent les êtres les plus beaux, les plus chastes , les plus tendres .Oh ! qui sera sauvé, si ces âmes, brillantes et égarées, n’obtiennent pas de par- 4
don? Elles, qui errentsi à regret, et dont les égaremens peuchent encore du côté du Ciel ! Dieu juste, entends mes cris , accable-moi des souffrances de cette angélique créature! Seul, j’ai
commis le crime ; seul, je dois être puni! Épargne-lui une minute de douleur, et que la mienne dure l'Eternité! »
Il se tut, et courba vers la terre son front brûlant ; tandis que les jeunes anges , agenouillés près de lui , partageaient son angoisse , comme si elle eût. été la leur. Au milieu du calme silencieux de la nuit, pendant que la brise errante se jouait tristement dans leurs plumes qui ne devaient plus revoler vers la patrie céleste , ils faisaient intérieurement la muette prière qui ne parvient qu’aux oreilles de la Miséricorde. Elle dut être exaucée, ou Dieu ne serait pas tel que le proclame cet univers glorieux et brillant, ce monde de beauté, de bonté, de lumière et d’amour infini! , Ils étaient encore à genoux , lorsque d’un bois qui couronnait cette solitude aérieune, sortirent des sons lents et incertains , comme ceux d’un luth qui vient de trouver une heureuse inspiration , et qui murmure , à l’entour de sa nouvelle rêverie , d’un son aussi tendre que celui du ramier sur ses petits, ayant peine à croire que des accens si doux soient nés de lui. Bientôt une voix qui se mariait à l’ius-
trament, comme la brise au bruit des vagues, ( tant elle semblait animer de son ame le luth docile,) suivit en tremblant ces délicieux accords ï traduisant leur joie, leur douleur, et prêtant les ailes légères des paroles à plus d’une pensée qui , sans elle , serait restée , entre les cordes , muette et incapable d’essor.
Tous tressaillirent à ces accens , mais ils émurent surtout le troisième ange , dont les traits , quoique flétris comme ceux de ses compagnons, portaient l’empreinte d’une douleur plus douce et plus sainte : on eût dit que même, au milieu des chagrins et des maux, l’Espérance ne l’avait pas abandonné, et que cette pierre précieuse était restée entière au fond de la coupe de la douleur , pour briller quand elle serait, vide, et faire oublier l’amertume du breuvage. Quoique ses jeux peignissent plus de plaisir que de surprise, il les tourna le premier vers le bois d’où s’élevait cette douce et solitaire mélodie; puis promenant ses regards ravis sur ses brillans compagnons, il prêta l’oreille à la voix qui fit entendre ces mots :
« Viens prier avec moi , ô mon bien-aimé Séraphin ! mon Seigneur et mon ange ! viens prier avec moi ; en vain mes lèvres ont es-
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sayé ce soir d’adresser au ciel uue sainte prière; mes genoux peuvent fléchir , mes lèvres se mouvoir, mais prier, je ne le puis sans toi!
» J’ai nourri des gouttes de l’arbre qui porte l’encens, la flamme de l’autel dans le bocage ; je l’ai abritée du vent et de la pluie ; et cependant, elle brûle tristement pendant la marche lente des heures, comme si, non plus que moi, elle ne pouvait conserver la vie et l’éclat, loin de toi !
» Un bateau lancé à mi#uit, sans pilote et sans gouvernail, sur le sein de la mer ténébreuse; un luth dont les cordes sont brisées ; un oiseau blessé auquel il ne reste qu'une aile pour traverser les airs , sont ce que je suis sans t oi !
>» O Esprit adoré, ne te sépare donc jamais de moi, dans la vie ou dans la mort; et lorsque, paré de l’éclat du soleil, tu parcourras de nouveau la terre enchantée d’Eden , souffre que mon ombre prosternée se glisse à tes côtés,
, plus heui'euse ainsi que sans toi ! »
Les chants avaient cessé, quand, dans le bois, (descendant en demi- cercle de cette hauteur aérienne., elle atteignait le lieu où se trouvaient les anges) brilla tout-à-coup la lumière d’uue lampe : à mesure qu’elle éclairait le front
de celle qui en élevait la flamme (comme pour jeter plus de clarté sur le groupe assemblé audessous) , elle faisait apparaître , au milieu du feuillage sombre , deux yeux étincelans ; tels qu’en voit l’Imagination sur ces figures qui ac- . compagnent le poète dans ses promenades du soir, présidant, du haut de la verte feuillée, à ses r(Wcs de l’Amour et du Ciel. Ce ne fut qu’un instant : la rougeur qui colora tous ses traits , * à la pensée d’être vue, ainsi seule dans la nuit, par d’autres yeux«*jue ceux qu’elle cherchait, avait à peine brillé, un instant, à travers le noir feuillage, que la vision avait disparu. Elle s’était évanouie , comme un météore qui luit tout-à-coup sur nos têtes , et qui s’enfuit au moment où l’on s’écrie : « Voyez, voyez!... » Cependant, avant le départ de la jeune fille, son oreille recueillit ces mots : « Je viens, je viens, ma Namah, » prononcés de cette voix douce, chère, et bien connue, qui rappelle la confiance, la paix domestique, la douce intimité qui rapproche deux cœurs jusqu’à ne plus en faire qu’un seul, la foi sincère, enfin tout ce que l’Amour aime le plus à entendre! Musique délicieuse, exhalant le passé, le présent et l’avenir, dont l’Espérancq et la Mémoire prolongent l’harmonie jusqu’au dernier de nos jours.
Celui à qui s’adressait ce tendre appel n’y résista pas long-temps ; il eut bientôt raconté la courte histoire de ses chastes amours, que ses compagnons, plus déchus que lui du bonheur et du ciel, connaissaient déjà.
La voici, non telle qu’il la conta, mais telle qu’elle est gravée sur les tables qui furent jadis sauvées du déluge par Cham ’ 4 : tables couvertes de légendes sublimes et affligeantes des esprits glorieux, mais égarés de ce temps : celle de ce jeune ange ,s y était ainsi tracée.
HISTOIRE