DU TROISIÈME ANGE
Parmi les purs Esprits de flamme rangés autour du trône du Tout-Puissant ; cercles de lumière qui, s’éloignant du centre éternel, transmettent ses rayons de tous côtés 2 6 ( semblables aux sphères aériennes qui propagent, à l’entour, les ondulations des sons harmonieux), jusqu’à ce que l’éclat répandu au loin se perde dans l’Infini ! premiers, et debouts au pied du Trône, comme les élus choisis de Dieu, se rangent les Séraphins. Sur leur bannière flottante on lit ces mots brûlans : « Amour divin ! » Leurs rangs, leurs honneurs surpassent de beaucoup ceux des Chérubins aux fronts superbes, quoique ces derniers connaissent tout ; tant , au ciel même, l'Amour l’emporte sur la Science ! Parmi eux était jadis Zaraph : jamais esprit consumé du feu sacré n’aspira vers l’Éternel d’un désir plus vif et plus ardent. L’amour n’était pas pour son ame passionnée ce qu’il étaitaux autres anges, une portion seulementde
l’existence, mais la vie tout entière, le souille même de son cœur.
Souvent, quand du front du Très-Haut s’échappait un éclair trop vif pour le supporter, et que tous les Séraphins se voilaient le visage de leurs ailes , et n’osaient en contempler l’éclat; les jeux de cet Esprit cherchaient cette lumière terrible qu’il s’enorgueillissait d’adorer, aimant mieux perdre la vue dans ce ravissement que de ne pas admirer ! De même aussi , lorsque les anges chantaient la miséricorde de Dieu, et qu’ils accordaient leurs harpes pour célébrer par de doux accords l’instant, épié par tous les jeux, où quelque pécheur repentant touchait le seuil du ciel , alors la voix pure et mélodieuse de Zaraph s’élevait au-dessus des autres dans l’hymne de joie ! L’amour animait chaque accent ; cet amour qui seul peut appartenir aux anges bienheureux, et qui seul peut prêter , même aux Anges , de si célestes chants !
Hélas ! fallait-il qu’il en fût aux Cieux comme ici-bas , où l’on ne voit rien de tendre et de brillant qui ne soit proche de la douleur et du danger ; où le mal et le bien se tiennent de si près, que ce que nous prenons pour l’effroi de la vertu, n’est souvent que le premier trouble
d’un cœur qui penche vers le crime ; où l’ Amour n’a pas de sanctuaire si pur, ni si sacré que l’odieux serpent du Mal ne puisse se glisser sous l’autel, aux momeus même de bonheur et de sécurité !
Il en advint ainsi à l’ange : telle fut la pente insensible qui l’entraîna du bien au mal , d’un amour immense , à un amour coupable ; chute, hélas, trop facile! Enlacé par l’attrait magique de la beauté, en quelque lieu qu’il la découvrit, cet Esprit amoureux descendit des mondes brillans qui peuplent l’espace, aux yeux rayonnans qui éclairent la terre, jusqu’à ce que, bientôt, l’amour du Créateur se confondit avec l’amour de ses ouvrages !
Ce fut pendant le crépuscule du soir, sur le rivage de la mer tranquille , qu’il entendit pour la première fois , les sons du luth et la voix de celle qu’il aima, glisser sur les eaux argentées, qui restaient muettes, comme si elles eussent craint d’arrêter, par un souffle , le pèlerinage de ce doux chant : ces délicieux accords flottaient dans l’air, puis, allaient se perdre dans la lumière qui brillait au loin pardelà les limites de l’Océan ; là , où , franchissant les bords dorés de l'horizon, les flots
du jour roulent en cascade étincelante jusque
UES ANGES
dans l'Elysee ! Elle chantait Dieu et la douce Miséricorde qui sourit à jamais auprès de son trône solennel , prête à détourner les foudres de la vengeance qu’il lance dans sa colère ; elle chantait la Paix, l’Amour expiatoire, dont l’étoile brille au-dessus de ce monde d’espérance et de crainte, et que les yeux éplor és de la Foi fixent si tendrement, que la lumière de ce bel astre semble se réfléchir dans chacune de ses larmes ! Elle chantait : l ame de la piété respirait dans ses chants, et l’Ange ravi;, recueillant les sons qui volaient sur les eaux dormantes , au-dessus desquelles il planait, en épiant les derniers rayons du jour, crut entendre une voix sortie des vagues; un écho de l’harmonie lointaine d’Eden, répété par quelque Esprit dont les doux acceus arrivaient affaiblis à la surface de la mer.
Mais, remontant , bientôt, jusqu’à la source de ce chant mélodieux, il vit une jeune vierge debout sur le sable doré du rivage ; les vagues expirantes déposaient à ses pieds, avec un soupir, leur dernier tribut; ainsi, dans l’Orient, les esclaves épuisés déposent le don fatal apporté de si loin, et meurent! Tandis que , suspendu à ses côtés, son luth se taisait, comme incapable de rivaliser avec le torrent d’harmonie
qui coulait encore de ses lèvres, elle leva, dans une douce extase , ces yeux dont la lumière semblait faite pour être adorée , plutôt que pour adorer : ces yeux tels qu’on en voit dans le Ciel , mais que jamais avant on ne vit s’é- •’ • lever vers lui !
Amour, Religion, Musique! seuls tracés d’Eden sur cette terre, seuls trésors qui, depuis la chute de nos faibles âmes, rappellent encore leur haute et glorieuse origine, ob! que vos ravissantes rêveries s’enchaînent doucement l’une à l’autre ! que de fois l’Amour, malgré tout ce qui l’attache à la terre, n’a-t-il pas emprunté les ailes de la Religion, quand le temps
ou la douleur avaient flétri les siennes ! Com-
bien la Religion et ses extases ne sont-elles pas près du précipice trompeur de l’Amour ! tandis que la Musique... oh! la Musique est le lien par lequel ils tiennent tous deux aux Cieux , la langue de leur sphère natale que , sans elle , ils eussent oubliée ici-bas.
Comment Zaraph aurait-il donc pu échapper aux séductions de cet instant? Un être si beau , dont les accens harmonieux semblaient dérobés au Ciel même , plongé dans un ravissement que les Séraphins auraient été orgueilleux de partager ! Oh ! il sentit , hélas! trop
UES AUGES
bien, cette douce magie, et son transport fut chèrement payé! Apeine savait-il, lorsque enfin il succomba, lequel de ces trois charmes ravissans, l’Amour , la Religion , la Musique, avait perdu son ame à cette heure si douce!
Douce fut cette heure , quoique chèrement conquise, et pure autant que pouvait l’être une chose de la terre; alors, le soleil glorieux vit , pour la première fois , devant l’autel de la Religion, deux cœurs unis par les liens dorés de l’hymen, jurer de vivre et mourir en aimant. Alors, le front de la vierge porta, pour la première fois , cette guirlande d’hyménée , qu’un second vœu ne peut ni replacer, ni faire refleurir après qu’elle est fanée M . Union bénie ! fondée par un ange et digne d’une telle origine ! seul asile paisible et sùr où l’Amour, après sa chute et son exil du Ciel , puisse encore trouver une patrie dans ce monde ténébreux !
Quoique l’Esprit eût erré , qu’attiré par les sourires d’une femme , il eût quitté son rang parmi les bienheureux, souffrant qu’une passion terrestre ternît la pureté de son cœur , et obscurcit l’image de Dieu, si brillante avant dans son ame ; cependant, jamais le Très-Haut ne regarda une faute d’un front moins sévère.
La colère de la justice se changea presqu’en sourire avant d’atteindre les coupables; car leur amour e'tait humble , mêle' de crainte et de tremblement : c’était un trésor caché qu’ils ne tenaient point de la loi sainte, dont ils contemplaient la beauté avec remords, et sur le prix duquel ils pleuraient. L’Humilité, modeste et douce racine de toutes les vertus célestes , habitait dans leurs cœurs , surtout dans celui de Namah. Seule elle semblait ignorer les charmes qui avaient enlevé au Ciel un ange, et lorsque, rencontrant les yeux de son Séraphin , elle cachait l’éclat des siens dans le sein de son amant, sa joie même était tempérée par la pensée : « Quel droit avais-je à tant de bonheur ? »
Encore moins une vierge si douce auraitelle pu nourrir le désir de connaître, cette vaine soif, malédiction de tout son sexe, depuis la trop curieuse Eve, jusqu’à celle qui se glissa près du tabernacle pour surprendre les secrets des anges ,8 . Non, rendre à son Séraphin amour pour amour , avec une Foi toujours la même dans le plaisir, dans la douleur; cette Foi qui , dût sa lumière s’éclipser , attendrait, fixe et immobile comme l’aiguille qui marque le cours du soleil , le retour de son éclat. Elle
UES ANGES
aime, avec cette Patience qui, souvent courbée par la fureur de l’orage , se relève dès qu’il est passé ; avec cette Espérance qui , à travers le sombre nuage du Mal , voit encore percer le Bien comme un rayon de soleil ! Ce profond et coudant Amour plus précieux, au ciel même, que tout le trésor de savoir d’un Chérubin ; cette Foi que rien n’eût ébranlée, étaient l’unique joie , l’ambition , l’orgueil de son tendre cœur; le but de tout son avenir, dans ce monde et aux cieux , tant elle sentait qu’on est moins heureux de savoir , que de croire et à’ espérer !
Ils cheminaient ainsi dans leur humilité, confus, mais purs aux yeux de Dieu; offrant à la terre un spectacle plein de douceur et de beauté, lorsque, le front éclairé par la lueur sainte qui brillait sur l’autel , ils s’agenouillèrent pour prier, se tenant par la main, à côté l’un de l’autre. Anneaux d’amour, détachés un instant de la grande chaîne céleste, mais à jamais unis ensemble : Splendeurs tombées 19 de cet arbre qui fleurit éternellement (i).
Tendres fleurs arrachées par l’aquilon, mais
( 1 ) Allusion aux séphiroths ou splendeurs de la Cabale juive, représentée comme un arbre dont Dieu est la couronne ou le sommet. — Votez la note 3o.
conservant, après leur chute, le même éclat et la même fraîcheur.
Leur seul châtiment ( toute faute , quelque • douce qu’elle soit, entraîne une punition), le seul arrêt prononcé contre eux, fut qu’aussi long-temps que la terre verdoyante, et l’Océan azuré existeraient , ils erreraient tous deux icibas , sans changer de cœur ni de forme , à travers les siècles! contemplant de loin ce glorieux séjour, dont ils voient la lumière éloignée, mais constante ; Pèlerins d’amour, dont la route est le Temps, et la patrie l’Eternité! Soumis, cependant, à tous les maux contre lesquels le véritable Amour lutte dans cette viej aux vains souhaits , aux espérances qu’il conçoit vainement , * au- froid qui convertit en vapeur terrestre ses soupirs les plus ardens , au doute dont il se nourrit, à l’amertume cachée dans sa douceur même ; et aux illusions, plus funestes encore , qui l’attirent, parleur faux éclat, jusqu’au bord du précipice , qui le détournent de sa route déserte à travers ce monde désolé , l’invitant à s’arrêter au bord de ces sources étincelantes , dont l’eau trompeuse fuit ses lèvres avides, et qu’il abandonne enfin, en soupirant, pour suivre le chemin qui mène à cette patrie lointaine, ou sa soif ardente sera étanchée.
Ils supportent toutes ces épreuves , mais ils n’en ont pas moins des momens riches de bonheur. D’heureuses réunions, après plusieurs jours de veuvage passés loin l’un de l’autre , alors qu’on revoit ce qu’on aime , sans nuage et sans larmes ; de tendres aveux versés mutuellement dame à ame, sans mélange de crainte et de doute , purs et sans.tache comme la lumière que le soleil verse dans les étoiles, et qu’à leur tour elles lui renvoient ! Heureuse union des cœurs où, confondus ensemble, chacun abandonne sa propre existence , pour en ressaisir une nouvelle bien plus délicieuse! Telles sont leurs joies que couronne l’espérance de cqtte heure brillante , qui verra leurs âmes heureuses , animées de facultés nouvelles , s’é l eycr..pQuj ne plus tomber , récompensées de leur confiance en celui qui est la source de toute bonté. Secouant alors de Jeurs ailes affranchies la vile poussière de la terre , elles planeront dans ces régions lumineuses où l’Amour ne meurt jamais !
Dieu et les anges , qui veillent d’en haut sur eux , savent seuls dans quelle contrée solitaire habitent, ou errent maintenant ces deux pèlerins ; mais si , dans nos courses vagabondes , n®us rencontrions un jeune couple, à la beauté