L’ART DÉCORATIF A L'ÉTRANGER ET EN FRANCE
objets et pratiquement orientés vers ces fins, les promoteurs de la renaissance décorative à l'étranger ont libéré les centres sociaux où s’exercent leur activité créatrice de 1 obsession des oeuvres antiques et des grands styles français de. naguère.
Grâce à leur observation et à leurs initiatives rationnelles, à leur prédilection pour la logique et l’ordre, ils ont fait œuvre esthétique, bien qu’avant tout occupés à l’élaboration d’une œuvre utilitaire. T.’entente et la mise en scène harmonieuse des nécessités inhérentes à telle ou telle transformation d’activité du monde moderne les ont naturellement, et sans qu’ils s en fussent par-dessus tout souciés, conduits à la beauté. Tandis qu’en France on persiste encore à rehausser d’entablements classiques, de colonnades, de portiques, de frontons allégoriques, tels édifices à destination d’entreprises commerciales, nos voisins se sont mis d’accord avec leur temps, et, ce faisant, ils sont revenus à la vraie tradition, celle de la raison. Par leurs soins, l’art de l’architecte, principe et raison d’être de la plupart des autres arts appliqués, tend à redevenir, suivant la belle formule qu’en donna un jour M. Charles Plumet, « l’expression des besoins de l’individu dans la société ». S’il nous était permis à notre tour de synthétiser en une brève définition l’orientation de cette renaissance décorative, nous dirions, comme les transformistes, qu’elle marque une appropriation de plus en plus étroite des objets à leur fonction.
Cette logique fait d’ailleurs sa force et donne la raison de son succès. Les déductions pratiques qu’on en peut tirer valent, suivant les milieux, pour tous les arts appliqués, et c’est ce qui a permis qu’un même esprit animât la rénovation du meuble, du décor
L’ART DÉCORATIF
intime, des objets usuels les plus familiers, et celle de l’architecture industrielle monumentale. L’art décoratif a effectivement, au sein de plusieurs pays étrangers, un éclat exceptionnel, dans l’heure présente. Rationnellement poussé, il impose aujourd’hui une égale précision et une même sincérité originale aux plans d’un immeuble, au motif d’une décoration intérieure, au dessin d’une pièce d’orfèvrerie. Loin que la personnalité de ses réalisations innombrables soit composite, elle se peut ramener à des données simples, à des vues solidaires d’une conception générale précise des besoins. Certains seraient tentés de la croire hétéroclite; si l’on considère ce qu’on lui doit de meilleur jusqu’ici , elle est au contraire fortement homogène.
Il n’est pas téméraire de dire qu’il y a depuis plusieurs années déjà, résultant des exigences propres du milieu, de la destination, du peuple et du climat, une tradition décorative spéciale à l’Allemagne, une autre aux Pays-Bas, une autre aux États-Unis, une autre à l’Italie. Le home hollandais moderne, par exemple, si sobre, si frais, où l’accord des tonalités et l’entente des belles lignes amples et simples sont si justement concertés, le home hollandais enchante et séduit par un charme qui diffère étrangement du prestige plus fort, plus composé, plus hautain, dont se targue la nouvelle maison allemande . Et ces différences spécifiques, ces différences nées des prédilections propres au goût de l’une et de l’autre race vont se retrouver tant à l’intérieur de la demeure qu’au front; elles caractériseront nettement deux objets modernes, à destination identique. Ce lustre hollandais, d’un cuivre si clair, d’une courbe si calme et si pleine sera moins expressif peut-
L’ART DÉCORATIF A L’ÉTRANGER
être, moins rehaussé, moins interprété que cet autre dont s’ornera orgueilleusement le hall de la maison allemande. Mais les deux objets n’en seront que davantage d’accord avec l’esprit et le style des décors où ils sont placés. Et ils seront également « représentatifs » des besoins pratiques comme de la mentalité qui les ont inspirés.
S’il fallait établir des distinctions dans l’ordre des transformations que l’art décoratif moderne a fait subir chez nos voisins au cadre de la vie, c’est à l’étude de l’architecture industrielle, selon qu’on la voit différemment réalisée à Amsterdam, à New- York, à Berlin et à Vienne, qu’il siérait de donner les premiers soins. De toutes les réformes accomplies, de toutes les rénovations entreprises, elle est la plus forte, la plus rationnelle, la plus expressive — et aussi la plus pittoresque. 11 n’en est point qui donne mieux la mesure des besoins, de l’activité des peuples comme de leur vitalité et de leur santé morale.