AUX PAYS-BAS
Aux Pays-Bas, l’art des décorateurs et des constructeurs modernes n’est [)as moins éloquent. Et les preuves de leur originalité si féconde et de leur maîtrise libérée foisonnent à Amsterdam. Il n’est rien de tel aujourd’hui pour s’en convaincre qu’une promenade au long du Damrak, l’artère principale de la cité. Sous le ciel limpide et frais se profilent hardiment les cimes de maints prestigieux édifices où sont installés tous les négoces divers; importations, banques, tabacs, cafés.... Le goût le plus sûr et le mieux équilibré à la fois, le souci de l’harmonie du détail et de l’ensemble, l’entente des aises qu’il faut à l’individu comme aux entreprises
L'ART DÉCORATIF
qu’il mène, président avec précision à l’aménagement des intérieurs de magasins ou d’appartements, à l’ordonnancement des façades. Celles-ci frappent, non par de mièvres enjolivements ou de flatteuses décorations, mais par T’ampleur des lignes, la robuste sveltesse des contours et surtout par la beauté des matériaux qu’elles combinent, sans « placages ® superflus. Icic'est un marbre gris qui vaut par sa seule densité, son éclat sourd; nul « motif » inutile, nul rinceau de style ne déparent sa masse; de belles lignes seulement, des courbes pleines, une eurythmie savoureuse; et sur les surfaces de marbre, de sobres appliques de bronze ou de cuivre clair, dont l’arabesque heureuse ne fait qu’aviver la beauté des plans de la pierre.
La diversité de la matière et l’aisance des formes qu’on lui donne garantissent la richesse et la variété de l’exécution. C’est assez dire que parmi tous ces hôtels, tous ces immeubles, tous ces magasins, édifiés sur le Damrak, bâtis les uns en marbre, les autres en pierre ocrée (du ton des pierres de Lorraine), d’autres enfin en briques, on n’en trouverait point deux qui fussent identiques. Et la personnalité du décorateur moderne qu’est l’architecte hollandais se révèle aussi bien dans ce détail que dans la conception de l’ensemble. S’il est artiste, l’encadrement d’une porte, l’amortissement d’un groupe de lignes ne le céderont en grâce ni en expression à l’affleurement d’une terrasse ou au jet de la façade.
Si de la plastique des édifices modernes on passe à l’examen de leurs agencements intérieurs, on est amené à conclr.re que ceux-ci s’accordent à merveille avec leur cadre. Le meuble, si récent fût-il, si neuves et si savoureuses que soient ses lignes, n’a rien perdu des
i;art décoratif a l’étranger.
belles qualités de logique, de netteté et d’équilibre qui ont fondé le renom de la vieille tradition décorative hollandaise. Visitez un magasin de la Kalverstraat. On vous montrera des mobiliers sobres, simples, commodes, qui l’emporteront en grâce, en esprit, en raison comme en beauté sur toutes les copies hâtives ou somptueuses qu’écoulent avec complaisance nos com merçants si fortement entichés de « styles ». Les artisans et les décorateurs auxquels on doit les dessins de ces meubles si beaux et si modernes n ont point davantage visé à la singularité qu’à l’apparat. De même que, d’accord eu cela avec l’époque dont ils synthétisent plastiquement les prédilections et les tendances, ils ont allégé leurs modèles de tous ces ressouvenirs obsédants du passé, de même que, pratiquement, ils ont * oublié » baldaquins et ciels de lit, moulures et médaillons, toute cette pacotille fastueuse ou spirituelle qui rehaussait avec tant d’accent et de vérité naguère les mœurs et les costumes, au temps de Henri II et de Louis XV; de même ils n’ont pas voulu, par une sorte d’individualisme, dont il faut trop souvent faire grief à nos décorateurs, se distinguer les uns des autres par l’originalité propre à chacune de leurs compositions. Nulle virtuosité tendancieuse ne vient contourner et déformer leurs dessins. La recherche de la personnalité y est tempérée par la nécessité de « faire simple et pratique », et cette conscience, cette loyauté dans la volonté d’approprier l’objet à sa destination sont l’un des plus beaux exemples de probité esthétique qui se puissent voir.
Les œuvres presque anonymes qu’ont produites une pareille sensibilité et une pareille intelligence de la vie moderne, exercent sur un esprit cultivé une rare
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séduction, faite d’ordre, de simplicité vraie, d'harmonie. En ce pays fertile où les esprits sont si vivaces, si féconds et si mesurés, on sait un gré infini aux décorateurs de n’avoir pas voulu, par des dispositions excessives et singulières, trop interprétées, « mettre leur signature » sur tel meuble ou tel objet. Ce désintéressement de l’artiste qui consent à n’être qu’un artisan, plus soucieux d’atteindre à la fin pratique qu’à l’originalité outrancière des moyens, est une très haute et très belle inclination, génératrice de beauté. On y retrouve cet effort fervent d’une combativité pour un idéal unique; n’est-ce pas la loi qui, de tous temps, a commandé l’éclosion d’une nouvelle époque dans l’art d’un peuple?
Voici quelques pièces d’un mobilier hollandais moderne : il s’agit là de meubles destinés à un intérieur de gens de condition moyenne; leur beauté n’est donc pas dans la variété subtile des essences, dans la qualité des assemblages ou des ornementations appliquées. On n’employa qu’un seul bois : l'acajou verni. Du détail à l’ensemble, cependant, tout est harmonieux et parfait, et d’une allure dont la valeur ne se peut commercialement estimer. Le lit enchante, tant il a de pureté, de grâce et d’aisance; il anime de son essor harmonieux l’abstraite beauté des lignes où s'inspira celui qui l’a créé. Les plans unis et sobres, leur douceur, leur accord calme, la plénitude et la conduite si neuves des courbes elliptiques qui corrigent les angles, la tonalité profonde, unique, apaisée du bois, sont autant de préparations à la quiétude, au repos des yeux et de l’esprit. Les autres pièces, les sièges témoignent d’une intelligence de la vie intime et du charme rare qu’y peut dispenser l’entente eurythmique des moin-
L’ART DECORATIF A L’ÉTRANGER.
dres objets. Alis en place, installés dans un décor d’où la simplicité n’exclut jamais la délicatesse, tous ces meubles, variantes différemment expressives d'un beau thème décoratif initial, vont s’accorder, s’équilibrer; et de ce mystérieux concert de leurs lignes, de leurs tons, de leurs caractères naîtra le charme pénétrant d’une ambiance harmonieuse et juste, l’un des plus célèbres prestiges de l’intimité hollandaise.
En regard de notre culte archaïque pour l’ornementation, pour la € fioriture», dût celle-ci être tournée en hâte à la machine, la prédilection que l’on marque aux Pays-Bas pour les belles lignes, pour la couleur nue et les ensembles purs, est le signe où l’on reconnaît l’excellence et la sûreté du goût. Nulle influence étrangère n’a fait dévier jusqu’ici le cours de cette inspiration. Tous les arts industriels, tous les arts appliqués y puisent, en même temps, une vitalité, une saveur, un ordre incomparable. Et, de même qu’au sein d’une antique maison d’Amsterdam, engourdie dans son passé, on s’émerveille encore de la grâce du foyer, de son éclat vigilant et minutieux, de la délicatesse pathétique d’un Delft ou d’un Chine qu’une main âgée plaça sur l’angle d'une console, de même aujourd’hui l’âme et l’arabesque d’un intérieur hollandais moderne enchantent, tant il s’y découvre d’accords heureux, d’harmonies concertées. Qu’un vase mince ou pansu rehausse de sa clarté, de son jet, la masse adoucie d’un meuble, qu’une frise égaie de sa fresque ingénue le décor, que tel autre objet accentue ou rompe la ligne de l’ensemble, l’intimité, le charme, et si l’on peut dire « l’accent » de la pièce, loin d’en être altérés, ne feront qu’y gagner en nouveauté, en relief, et môme en unité. Voilà qui nous change des inclina-
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lions du goût français contemporain, pour qui, au contraire, c’est l'habitude d'assembler, au gré de l’occasion ou de la fantaisie, des styles de naguère et d’aujourd’hui!
La matière mise au service de la beauté des lignes, la recherche de l’appropriation stricte des objets à leur fonction, le culte de l’interprétation la plus simple, la plus libre, la plus saine, l’intelligence du milieu, de son idéal de raison et d’ordre, de ses affections traditionnelles pour le home et pour la qualité des joies que son cadre fait naître, telles sont donc les conditions dont la résultante représente l’orientation de l’art décoratif moderne aux Pays-Bas. Et il faut bien se garder d’en conclure que, pour s’inspirer à des sources si pures et si profondes, cet art décoratif représente inévitablement le privilège d'une élite, d’une catégorie d’aristocrates ou de gens de goût fortunés. Rien ne serait moins fondé qu’une telle déduction, par ailleurs si justifiée sitôt qu’on quitte la Hollande pour l’Allemagne, la France ou l’Italie. Au Pays-Bas, en effet, c’est la matière seule qui, selon qu’elle est précieuse ou d’un usage courant, force ou baisse les prix. On peut dire que la forme, la ligne, cette plastique si rare du meuble, n’entre pour presque rien dans l’évaluation. Le « rythme » moderne qui donne à un mobilier en sycomore ou en citronnier tant de galbe et de plénitude rehaussera tout aussi bien le dessin d’un meuble d’une fort modeste chambre en chêne. Et tel artisan que la modicité de ses ressources condamne chez nous à l’achat d’un précaire « pitchpin » pourra, s’il vit aux Pays-Bas, se rendre acquéreur, pour le même débours, d’un mobilier aussi élancé, aussi gracieux que pratique et logique.