L’AUT DÉCORATIF A ^ÉTRANGER
apprécie en ces termes l’effort des constructions amécaines :
« Je crois volontiers, dit il, après avoir décrit par le détail les dispositions de certains édifices choisis parmi les plus topiques, que les Américains ont découvert un type d’architecture nouveau que leur art prochain saura mener assez vite à l’excellence. Et cet art leur appartient en propre! Dès maintenant, ils ont atteint ou presque la perfection dans la structure intérieure. A Pittsburg, le Fricks’Building procure aux visiteurs quelques perceptions de grandeur simple, digne des meilleures beautés dues à l’antique. Depuis le sous-sol jusqu’à la cime du 23' étage, un marbre blanc poli, et dont les plaques sont méticuleusement ajustées, recouvre le sol, les murs, les plafonds, les marches d’escaliers. Aucun ornement superflu ne corrompt la pureté de ces parois; le luxe consiste dans la limpidité et le très exact assemblage des points; ni moulure, ni rainure, ni lignes ne déparent cette netteté. Seul, le calcul des proportions grandioses provoque l’idée d’apparat. Au rez-de-chaussée, une grille noire à plusieurs portes étale du sol au plafond les admirables rinceaux de sa ferronnerie.... Emprunté aux formes des plantes, le motif de ces ferrures ne le cède en rien à ceux créés pendant la Renaissance par nos modeleurs de métal. »
Et M. Paul Adam exalte utilement ces recherches décoratives par quoi se rehausse de beauté neuve tout l'édifice. S’il admire la plénitude et le relief ouvragé des grilles de fer ou de cuivre massif qui entourent certains bureaux d’agents, il ne s’émerveille pas moins de l’eurythmie des meubles, de la splendeur nue des pierres et des matériaux qu’assemble l’édifice. Le
L'ART DÉCORATIF
culte des lignes, écrit-il, est la dévotion exclusive des architectes. Sauf les ferronneries des ascenseurs répétées à tous les étages, rien ne vise à rappeler le souvenir des plantes, des bêtes, des eaux. A la mathématique des angles et des parallèles, les maçons confient le soin d’étonner savamment l’admirateur un peu délicat.... Le long des couloirs de marhre blanc, sonores et frais, les cloisons d’acajou sertissent des impostes en verre craquelé.... »
De ces « buildings » aux perspectives limpides et lumineuses, mille industries rayonnent. Pour que l’aise de tous ceux qu’elles font vivre soit parfaite, pour qu’enfin ces derniers soient placés dans un cadre tel qu’il leur soit aisé de fournir un labeur rapide et constant, les ultimes perfectionnements, les applications mécaniques les plus neuves assurent un jeu prompt, rationnel et harmonieux à l’organisme de l’édifice. Loin d’en souffrir, l’intelligente hardiesse du « building » n’en paraît que plus accentuée, plus expressive. Et cet accord, cette harmonie des énergies en mouvement, de la dynamique avec la statique grandiose et incomparablement rationnelle de l’immeuble tout de marbre, de métal, de perspectives hardies, sont parmi les plus magnifiques spectacles qu’offrent la volonté et l’activité humaines luttant de concert, au sein même de ces palais ou s’aitestent leur intelligence de la vie comme de la beauté ardente et claire de notre époque.
* Ces merveilleux artistes, dit encore M. Paul Adam, s’évertuent à doter leurs bâtisses du pouvoir de la suggestion. Ils ont bien compris que c’était là le principal de leur tâche. Jusqu’à présent, notre ignorance aimait soutenir que les Yankees ne possédaient pas
L'ART DÉCüRATfF A L'LTRANGER.
d’art personnel. Voilà le démenti. L’art des grands buildings marque le début d’une architecture incomparable et digne des éloges décernés à toutes les anciennes. » On ne saurait être plus formel et, venant d’un Français, un tel aveu n’est que plus explicite. La beauté décorative dont nous avons si longtemps placé le critérium dans la richesse des motifs et de l’ornementation naît au contraire, chez les Américains, de l’ampleur, de l’ordre et de l’harmonie des lignes, de la logique des proportions et d'une appropriation rationnelle. Voilà qui dénonce une fois de plus l’antagonisme qu’ont trop souvent feint de découvrir les consiructeurs français entre l’art et l’utilité. A la formule ; « L’utilité ne peut égaler l’art; elle s’y soumet », qui fut trop longtemps la nôtre, les Américains répondent par cette autre conviction ; « L’art et l’utilité se confondent; et un rapport harmonieux des moyens aux. fins, c’est déjà de la beauté. » Et, superbement ils le prouvent. C’est une belle revanche de la l’aison et de l’individualisme.
Si incomplètes que soient ces hâtives indications sur les progrès de l’art décoratif contemporain à l’étranger, n’en peut-on déduire une formule qui, tenant compte des analogies constatées ici et là, donne à peu près le sens de cette évolution générale? Sans doute, la construction moderne et l’art appliqué en Allemagne, aux Pays-Bas et aux États-Unis différent, on le sait, de manière et d’interprétation, mais certaines tendances, et non des moindres, leur sont communes. Un égal souci de l’adaptation aux fins et aux
L’ART DÉCORATIF
moyens s’atteste dans leurs réalisations ; de même voit-on leur génie décoratif s’inspirer d’une pi’édilection profonde pour le caractère et la beauté des lignes nues. L’unité décorative, l’entente des tons, des motifs, des perspectives ne sont pas des préoccupations moins générales, et l’on peut dire aussi que, hormis quelques exceptions, un parti pris fort heureux d’accord assure l’équilibre du décor. On cherche communément en somme, et c’est un grand progrès, à faire non des objets d’art, des meubles de musée, infiniment précieux etrecélant chacun des « idées très personnelles », mais à grouper des meubles heureux, pratiques, qui ne seront point des pièces disparates, ne se targueront point d’une individualité obsédante, et dont l’ensemble accueillant rehaussera d’une harmonie délicate et naturelle l’intimité du foyer.
Aussi bien dans la construction industrielle moderne que dans la construction extérieure et intérieure, on s’efforce donc assez généralement vers la simplicité, vers la franchise, vers la vérité de la vie contemporaine. Enfin, la Hollande nous le prouve et, encore une fois, c’est là une constatation des plus intéressantes, l’art décoratif gagne en popularité ce qu’il perd en dilettantisme; U devient « bon marché », il étend aux objets usuels, à l’ornementation intime, au décor, à tout ce qui trouve place dans le cadre de la vie simple, sa rénovation. Par lui le « home » d’un artisan peu fortuné d’Amsterdam ou de Rotterdam s’allège et s’éclaire. Assuré d’écouler ses produits, puisqu’il commence à compter dans sa clientèle un contingent important de la classe ouvrière, le fabricant édite les modèles nouveaux à de très nombreux exemplaires qu’il cède à des prix raisonnables.
L’ART DÉCORATIF A I/ÈTRANGER.
L’esprit moderne et le goût, le caractère de l’époque et l’expression plastique de son idéal et de ses besoins cessent d’ètre un privilège de l’élite pour échoir normalement à la collectivité. Aux plus belles périodes de l’art ancien, il en fut ainsi, et ce n’est point trop s’avancer que de tenir la participation de la masse pour une des conditions essentielles de la grandeur et de la vitalité de ces courants esthétiques qui, le plus souvent, ne sont qu’une traduction plastique d’aspirations sentimentales collectives. On l’a dit et redit : ce n’est point parce que Ictinus en arrêta les lignes sereines, en dessina le radieux essor, que nous admirons le Parthénon, mais pour la seule raison qu’il est le plus beau, le plus mélodieux, le plus pathétique poème de l’idéal réalisé par le peuple grec. C’est par ce qu’il reflète, retient et signifie, par le passé de volontés, d’ardeurs, de clartés que sa plastique évoque, qu’il nous émeut. Et l’àme des vieilles foules helléniques embaume encore ses ruines, autant qu’elle rajeunit une ode de Pindare.
Ainsi l’art décoratif comme l’architecture n’a d’éloquence, dans le présent et dans l'avenir, que s’il immortalise la seule vérité de son époque, que s’il enveloppe l’esprit et le cœur de la foule contemporaine qui se retrouvait en lui. Il n’est point de latitudes où cette nécessité ne se puisse lire sur la muraille écroulée des temples où flotte le rêve éteint des races. Angkor et l’Égypte n’expliquent pas qu’un idéal et qu’une foi, mais rappellent aussi les besoins, les prédilections, les commodités chères à une ancienne humanité. Et le gothique? Qui ne peut, à Strasbourg, à Chartres, à Rouen, à Bruxelles, démêler l’incomparable accord qu’il révèle entre les lignes et l’esprit; qui ne voit
L’ART DÉCORiVTIF.
combien fut harmonieuse et forte cette ressemblance qu’il sut réaliser, entre les façades de ses monuments et celles de la vie ? Mais on ne saurait consacrer à ces snblimes ententes de l’art, des pays et des temps, de commentaires plus longs. Le moins qu’on en puisse dire est qu’elles divulguent un secret commun à toutes les belles époques, et qui tient tout entier dans une parole pathétique et infinie de Taine : VArt résume la vie.
La renaissance décorative en Europe, aux débuts du XX' siècle, marque le retour de l’art appliqué à l’idéal et aux besoins, c’est-à-dire à la vie de l’époque. C’est en cela qu’elle se justifie, par cela qu’elle s’apparente aux grands mouvements décoratifs du passé qui retracent, au long du temps, l’histoire des idées et des moeurs. Puisque l’art décoratif n’est logique, expressif et utile que s’il reflète, s’il interprète l’âme contemporaine, que s’il satisfait aux exigences spirituelles et contingentes de l’époque, force est bien d’en déduire que, en vérité, c’est l’époque qui crée son style. Les artistes recueillent et traduisent plastiquement les données que dégagent les faits, les idées et l’ambiance; et c’est l’instant de répéter, en la modifiant, la formule : « Un siècle n’a que l’art qu’il mérite. » Pour ce qui est du nôtre, il apparaît que son rationalisme, son énergie, son besoin de clarté, d’aise pratique et de force, commencent à se transposer enfin dans l’art décoratif et dans la construction moderne. C’est l’utilitarisme de notre époque qui a déterminé la véritable fonction sociale des arts appliqués.
L’Art décoratif en France.
Dans cette évolution reraarciuable de l’art décoratif au sein de l’Europe occidentale, la France occupe-t-elle une place prépondérante, comme pourraient le laisser supposer la fécondité traditionnelle de son goût artistique et l’institution de ses écoles d’art décoratif subventionnées? 11 n’est malheureusement pas possible, après examen, de répondre par une affirmative absolue. Tout au contraire, l’analyse et l’étude des efforts accomplis, des réalisations obtenues amènent tout esprit impartial à conclure qu’une crise profonde arrête et compromet en France le libre développement de l’art moderne. Surpassés par nos voisins, il ne semble point que nous en éprouvions du dépit, et l’atteinte portée à notre privilège par l’éclat de tout ce qui se fait au delà des frontières ne stimule guère nos activités.
Ce marasme, ce mauvais vouloir à l’égard d’un mouvement que la France eût pu ‘diriger s’expliquent d’ail leurs aisément. 11 y faut voir le résultat d’une éducation et d’une mentalité particulières, qu’on fera connaître d’un coup en disant qu’elles font de nous les propres victimes des prestiges de notre passé. La ferveur qu’on refuse généralement en effet aux essais modernes d’art décoratif entoure au contraire, en France, les grands styles d’autrefois. Ceux-ci furent naguère si glorieux, si élégants, si honorés, qu’au juge-
L'ART DLCORATIF.
ment des classes fortunées et des classes moyennes ils représentent encore les seules formes acceptables. Et cette prédilection assez générale pour des arts qui ne cadrent plus avec notre époque est l’origine de tout le mal. Si singulier que cela soit, il n’en est pas moins vrai que le Louis XIV, le Louis XV, le Louis XVI, fastueux ou graciles, obsèdent encore, au point de l’asservir, l’art de la décoration française; et cela est malheureusement aussi vrai pour les industries d’art que pour l’architecture. Au rinceau et à la moulure Louis XV, aux encorbellements anciens dont on aime à parer les façades des plus récents immeubles répondent les tentures, le décor intérieur et les mobiliers. Les papiers à bouquets, les plafonds peints, les « petits carreaux » sont autant de signes indélébiles de cette déformation du goût. Et l’on ne sait généralement point à quelles difficultés se heurte, chez nous, celui qui prétend se passer à peu de frais de cette ornementation de style, devenue immuable et classique.
La reconstitution d’une habitation ou d’un intérieur d’il y a deux siècles représente pour la généralité de nos compatriotes le meilleur goût, et il ne manque point de gens raisonnables et fortunés pour faire édifier de temps à autre, à seule fin d’y installer leur home, maintes variantes des TrianonsLAu reste, cette habitude de vivre au xx° siècle dans les lignes et dans un décor mécaniquement copiés sur ceux de naguère est si bien reçue, que fabricants et acheteurs s’entendent à merveille pour écouler, à tous les prix, les innombrables mobiliers de style que recèlent les moin-
(1) E.xposition de Saint-Louis.
i;art décoratif en France.
dres magasins. L’industriel, le décorateur, le marchand de papier * font » du Louis XV et du Louis XVI, parce cjue l’acheteur ne veut point autre chose cjue ces mobiliers là, classés, prétentieux et qui « valent leur prix ».
Cette dévotion de l’industrie du meuble au « style » ne signifie point seulement la routine des marchands, mais surtout celle du goût public. Reconnaissons-le; les industriels n’ont pas manqué, qui, ces temps-ci, se sont efforcés de redresser ces tendances, en éditant au mieux des mobiliers nouveaux, gracieux et sobres, tout à la fois logiques et modernes. L expérience, généralement, n’a pas réussi; et la responsabilité des insuccès est imputable pour une bonne part au public, que ses prédilections ont détourné de la nouveauté. Les producteurs, quelques-uns fort satisfaits de 1 aventure, sont revenus en hâte au « style », et des stocks considérables de mobiliers anachroniques sortent à nouveau des manufactures.
L’habitude fait loi dans les industries d’art en France, entretenue qu’elle est par le public, par les producteurs et par les artisans; car, il faut bien l’avouer, ces derniers, si habiles et si versés qu ils soient dans la technique d’un art appliqué, témoignent généralement d’une certaine répugnance à l’égard de toute nouveauté. Accoutumés qu’ils sont pour la plupart à répéter sur les matières qu’ils travaillent une même série d’ornements de style, des motifs toujours pareils, empruntés au passé, ils n admettent point facilement, par suite de la diminution de gain corrélative qu’on leur impose, des recherches, des dessins nouveaux, exigeant une appropriation de leur metier différente de celle qui leur est familière. Les plus
L’AIIT DÉCORATIF.
consciencieux d’entre eux et les plus experts poussent parfois le souci jusqu’à refuser nettement l’exécution d’un travail où se rencontre une interprétation décorative inédite. Un architecte citait récemment à ce propos un fait topique et qu’il n’est pas sans intérêt de divulguer ici : la décoration d’un dôme métallique, destiné à couronner le faîte d’un édifice industriel, entraînait la pose d’un certain nombre de motifs de ferronnerie, d’une ligne et d’un modelé nullement compliqués encore qu’assez nouveaux. On en confia l’exécution aux meilleurs ouvriers d’une entreprise de serrurerie. Après quelques heures d’essai, ceux-ci rendirent l’ouvrage et l’un d’eux demanda son compte, sous le prétexte qu’il préférait s’en aller plutôt que d’avoir à exécuter des travaux auxquels « il n’avait pas été habitué et que d’ailleurs il ne comprenait pas ». C’est là un exemple isolé. On pourrait en citer bien d’autres non moins caractéristiques de l’indifférence qu’inspire aux artisans l’imprévu d’une interprétation moderne.
Au reste, cet esprit réfractaire à toute innovation décorative est malheureusement représentatif du goût français moyen dont nous déplorions tout à l’heure la routine et la médiocrité. Faussé par le seul spectacle des monuments modernes, des styles et des façades copiées qui encombrent aujourd’hui nos grandes villes, le sentiment plastique de la plupart des Français est hostile a priori à tout effort indépendant. Par une aberration singulière, on se préoccupe avant toute autre chose ici non du rapport et de la logique, de l’harmonie et de l’utilité, mais de l’aspect et de l’éclat. Combien d’édifices modernes construits à Paris en ce siècle semblent n’avoir été conçus et bâtis qu’à seule fin
L’ART DÉCORATIF EN FRANCE. 125
d’ériger une façade pompeuse ! De 1 appropriation de l'immeuble à sa fonction on ne s’est pas autant soucié, et la liste est longue des palais inhabitables, des hôtels de ville fastueux et mal compris, des théâtres sans profondeur ni dégagements, des salles où l’on ne voit rien, des musées qu’il faudrait éclairer.
En revanche, que de façades altières et saugrenues, que de portiques, que de colonnades, que de péristyles, de perrons, de frontons! Telle avenue, bordée d’immeubles et de bâtiments neufs, réunit tous les ordres grecs, tous les styles français, propose à l’admiration du passant toutes les ornementations de l'antique à nos jours, hormis celles de nos décorateurs modernes. C'est un fait dont on a déjà mis en lumière les funestes conséquences ; le Français, en général, aime l’apparat, le faste; c’est par la façade, par la richesse extérieure qu’un édifice le séduit et ce n’est qu’ultérieurement qu’il se préoccupe de savoir si le bâtiment répond à sa fonction. Ce qu il goûte, au fond, dans les immeubles modernes, érigés en hâte, ce ne sont point tant l’air, la clarté, la propreté salubres qu’y font régner les architectes, mais bien plutôt les sculptures, la façade, les glaces, les moulures, les rosaces, les vitraux, tout le clinquant ou le cossu qui constituent non l’utilité, mais, si l’on veut, le < style » de la maison.
Si de l’architecture on passe à l’art appliqué, force est de convenir que les inclinations sont les mêmes; qu’il s’agisse d’orfèvrerie, de meubles, d’étoffes, c'est à l’objet précieux, enrichi, ouvragé, surchargé, à l’objet de style que l’on accorde la plus vive prédilection; les gens peu fortunés préféreront en acquérir une reproduction vulgaire et imparfaite plutôt que de se rési-
L’ART DÉCORATIF
gner à acheter un modèle trop simple et de lignes neuves. Le goût français moyen est ainsi fait qu’il répudie de prime abord tout ce qui ne flatte point son amour de l’interprétation noble et des styles consacrés. Pour l’instant, on ne peut rien là contre; la logique, la simplicité, l’appropriation rigoureuse n’apparaissent pas encore comme des nécessités.
Cette mentalité, ces habitudes, cette routine ont institué en France une situation infiniment préjudiciable au développement de l’art décoratif moderne. On ne peut donc s’étonner outre mesure que des défaillances en aient souvent compromis l’essor. Sous l’influence du goût général, les architectes et les décorateurs français, soucieux de fonder rapidement le renom et la vogue de « l’art nouveau », ont perdu de vue les fins utilitaires et ralionnelles par où se justifiait leur réforme et ils se sont, en général, appliqués à t créer » un style. Au lieu de songer seulement au décor moderne, aux aises, aux commodités, aux besoins nouveaux que l’époque suggère à l’esprit — ce que l’on a fait, en somme, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, — ils ont, eux aussi, sacrifié l’utilité à la façade. La recherche de l’originalité à tout prix, de l’originalité, impérieuse condition d’un nouveau style, l’obsession du pittoresque, du non-vu, et le désir, commun à tous les artistes français, même aux moins doués, de faire « quelque chose de personnel et d’unique », voilà les déplorables mobiles auxquels il faut imputer la responsabilité des erreurs de l'art décoratif moderne en France.
C’est à de telles tendances que nous sommes redeva blés des constructions bizarres et compliquées, des
L’ART DÉ COR AT ir EN FR.VNCE.
bâtisses biscornues, tantôt lourdes, tantôt graciles, qu’on édifie de temps à autre à Paris. Leur lantaisie excessive, la virtuosité inquiétante des motifs décoratifs dont elles sont armées, le non-sens absolu des recherches incohérentes et volontairement audacieuses qu’elles assemblent tant bien que mal ne font que les rendre davantage impropres à leur destination. Un tel résultat n’est pas autre chose que la négation même des postulats sur lesquels est fondée la renaissance décorative. Là encore, ce qui est vrai pour l’architecture ne l’est pas moins pour les industries d’art : aux immeubles prétentieux, enrichis d'interprétations subtiles et outrancières répondent d’insupportables décors, criards ou fades, des mobiliers disparates et incommodes, que nul souci d’aise et d’équilibre ne cori’igea. Hormis plusieurs exceptions où la simplicité harmonieuse et pratique conclut à la beauté, c’est le besoin de l’originalité qui résume toutes les tendances et synthétise toutes les fins.
Le décorateur français moderne n’aspire point à créer de beaux modèles simples, rationnels, usuels, susceptibles d’être multipliés aisément et répandus dans les classes moyennes; il veut « signer », il veut dessiner, selon des thèmes personnels, des meubles précieux, imprévus et rares dont la nouveauté et la signification généralement compliquées lui paraissent devoir accroître son renom d’artiste. Et pour arriver à ce résultat, il ne néglige rien; hanté par l’obligation inéluctable de faire du nouveau et de l’inédit et d’en retirer un grand lustre, il imagine et compose à perte de vue. Démuni des connaissances pratiques et techniques, indispensables pourtant à qui ne peut réaliser qu'à l’aide de la matière, il n’en invente et n’en conçoit
L’ART DÉCORATIF
pas moins tout à la fois le dessin d’un meuble et d’un tapis, d’une pièce d’argenterie et d'un grès; sous l’influence d’un individualisme qu’il ne croit pas pouvoir abandonner sans déchoir, il prétend marquer à tout prix du sceau de sa personnalité intransigeante ce qu’il imagine. Bien dessiner une pièce simple, pratique vraie, absolument anonyme et pourtant neuve ne serait, à ses yeux, guère moins qu’une défaillance. Aussi, par besoin de nouveauté, d’éclat et de succès, cherche-t-il sans trêve le merveilleux et l’original qui confinent bien souvent à l’étrange et à l’incohérent.
Comme le fait très justement remarquer M. Gabriel Mourey, le décorateur artiste ne sait rien, la plupart du temps, ou à peu près, du métier de l’artisan qu’il veut inspirer. 11 choisit et combine des tonalités précieuses, mêle des bois rares, des essences coûteuses, prodigue à tort et à raison des ornementations compliquées auxquelles il confie le soin de rehausser encore la valeur de son œuvre. Ce faisant, il méconnaît les fins de l’art moderne de la décoration qui, détourné de ses voies, n’est plus de la sorte qu’un nouveau privilège de l’élite fortunée. Enfin, l’œuvre ainsi conçue et exécutée ne répond plus au besoin pratique qui en fut le prétexte; elle le dépasse et ne le satisfait point. L’artisan, éduqué, averti par une expérience quotidienne pratique, eût pu faire, à la place, un objet usuel, commode et rationnel où l’artiste, imaginatif et personnel, n’a réalisé — ce qui est bien, pour peu qu’on y réfléchisse, le pire des non-sens — qu’une pièce d’art, une pièce de musée.
Cette crise de l’art décoratif moderne en France, crise prejudiciable aux véritables intérêts artistiques
L’ART DÉCORATIF EN FRANCE
et matériels du pays, peut-elle être promptement conjurée? La diversité des causes qui l’ont provoquée rend la réponse fort malaisée. C’est que, en effet, les artistes dont nous avons cru devoir critiquer les ten dances ne sont pas les seuls responsables des erreurs où se traîne le mouvement. Si l’art décoratif moderne n’a point chez nous la santé, la vitalité, la simplicité rationnelle, la logique et la vogue qui en caractérisent l’allure chez nos voisins, la faute en est surtout à nos mœurs. Nous l’avons dit: l’inclination à peu près générale, vers le luxe où la pacotille brillante n’a que trop perverti le goût moyen, n’a que trop facilité la production de toute cette marchandise bizarre et équivoque dont on couvre l’outrageante vulgarité du beau nom « d’art nouveau »! Ainsi l’art décoratif moderne en France — - cet art décoratif dont la foule ne connaît qu’une contrefaçon dérisoire — appartient tout ensemble aux artistes, qui n’y veulent rien voir qu’un prestigieux moyen d’expression personnelle, et aux commerçants avides qui écoulent, sous son égide, les pires productions. Ces deux emprises sont également déplorables.
Pour libérer de leur contrainte l’art décoratif moderne, il faudrait qu’une éducation logique corrigeât le goût populaire; il faudrait encore que, du même coup, les décorateurs, renonçant à leurs privilèges d’artistes, s’imposassent une discipline anonyme fondée sur l’intelligence de l’époque et sur la compréhension des besoins légitimes de la collectivité. Enfin et surtout, il importerait que les ouvriers, les artisans fussent mis, par le progrès et l’étude, en mesure de reprendre, au moins dans les métiers d’art appliqué, ce rôle de novateurs, de créateurs où se sont illustrés
L’ART DÉCORATIF
naguère leurs devanciers. C’est de l’artisan, de l’ouvrier d’art, instruit à la fois des exigences pratiques de son métier et des vrais besoins de sa classe et de son temps, qu’il faut attendre la seule rénovation des arts industriels et appliqués ; il semble vraiment, en raison de l’état d’esprit de la bourgeoisie contemporaine flottant entre toutes les anciennes formules, qu’il soit seul qualifié pour donner à l’art décoratif le tour utilitaire et l’harmonie logique que réclame l’évolution contemporaine. Encore est-il besoin qu’une éducation artistique et pratique solide et une longue expérience professionnelle l’en rendent capable; cela c’est affaire à nos écoles d’art décoratif, dont la mission tient strictement dans l’obligation de pourvoir le pays d’une élite d’ouvriers d’art, d’artisans ingénieux, probes et inspirés, et non d’un essaim de jeunes artistes incertains.
Cette nécessité, à l’intelligence de laquelle nous devons donner tous nos soins, apparaît de jour en jour plus urgente. Véritables interprètes de leur temps et de leur milieu, les ouvriers d’art peuvent être, s'ils le veulent, les rénovateurs de la traditionnelle décoration française; s’ils savent concilier la simplicité, l’utilité et la beauté, ainsi qu’on s’efforce à présent de les y amener dans certains de nos établissements spéciaux, ils auront réalisé un accord qui résume à peu de choses près la formule de la décoration moderne. Mieux que d’autres, ils y sont naturellement aptes, et l’enseignement qu’on leur donne doit accentuer encore cette propension instinctive qu’a tout homme de métier pour la logique, l’équilibre et l’appropriation. Ainsi, c’est donc à l’ébéniste qu’il faudra, d’ici peu, nous l’espérons, demander le dessin d’un meuble nouveau.
L’ART DÉCORATIF EN FRANCE
au serrurier 1 arabesque d’une grille, au dessinateur industriel le carton d un tapis ou le pochoir d’une frise. Sous son apparente naïveté, cette entente est capitale; la solution économique et sociale du problème, c est-à-dire la mise à la portée de toutes les classes de la beauté décorative, dépend de sa réalisation. Une démocratie telle que la nôtre, consciente du droit de tous à la beauté, se doit d’y coopérer.
Une Exposition internationale d’Art décoratif et une École nationale du Mobilier.
Ainsi, comme on vient de le voir, nous sommes fortement battus en brèche dans les pays du Nord et en Italie, au point de vue du progrès de l’art décoratif. L’État a le très grave tort de ne pas se renseigner :
1" Sur les expositions étrangères;
2“ Sur les tendances et la personnaliô des artistes par rapport aux tendances et à la personnalité de nos producteurs notionaux;
5“ Sur les conditions normales de la production, du marché, etc. ;
4” Sur ce qu’on pense à l’étranger des Français et de l’art français.
Nous nous présentons souvent aux expositions du dehors avec une étonnante ignorance des terrains. Il arri\e à certaines de nos manifestations d’être à peu près exactement le contraire de ce qu’il faudrait. Ajoutons que de regrettables conflits peuvent se produire entre le Commerce et les Beau.x-Arts en matière d’expo-
L’ART DÉCORATIF
sition hors frontières. Tout s’en ressent. Ni l’exposition de Turin, naguère, ni celles de Liège, de Saint- Louis et de Milan n’ont été des succès complets pour nous.
En conséquence, et en présence du mouvement qui ramène tous les arts à leur destination première, celle du décor, devant le développement remarquable de l’art appliqué à l’étranger, et en vue d’encourager nos architectes et quelques-uns de nos décorateurs à la création d’un style vraiment moderne en rapport avec nos goûts et avec les conquêtes les plus récentes de la science et de l’hygiène, il paraît utile soit de préparer officiellement une exposition internationale d’architecture et d’art décoratif, soit d’encourager l’initiative privée en vue d’une organisation de ce genre.
L’architecture, le mobilier, les objets usuels dans leur expression décorative reflètent manifestement les arts et les goûts de leur époque. Aujourd’hui la maison d’habitation, bâtisse à loyers, petit hôtel ou villa, est devenue la principale préoccupation des constructeurs. Autour de nous, on s’efforce d’en agrémenter les aspects, d’y rendre la vie plus commode, plus saine, plus agréable. Partout s’élèvent des essais de maisons populaires, de maisons ouvrières, de maisons à bon marché. Partout la nécessité se fait sentir d’un ameublement à la fois esthétique et peu coûteux. Le développement des notions d’hygiène a contribué à répandre à tous les degrés de la population des besoins nouveaux auxquels la science et le machinisme devraient répondre par des créations simples, mais narmonieuses, à la portée des bourses modiques. 11 faut montrer au peuple comment on peut décorer à peu de frais le logis, quel qu’il soit, et inciter les fabricants
L’ART lÆCORATIF EN FRANCE.
à produire des mobiliers harmonieux dont le prix de revient ne soit pas supérieur à celui des horreurs que 1 on rencontre dans tant de logis ouvriers et bourgeois. Les meubles peuvent être en bois commun; cela ne doit pas empêcher leur forme d’être pratique et équilibrée, c’est-à-dire belle. Le papier des murailes peut coûter quatre sous le rouleau et n’en être pas moins agréable. Le vilain « chromo i pendu dans maints logis peut être remplacé par des estampes murales dont le prix n’est pas plus élevé.
11 faut encourager nos artistes dans cette voie du décor pratique et populaire. A dire toute la vérité, nous sommes encore les premiers, au milieu de la concurrence mondiale, lorsqu’il s’agit de la création des objets de luxe. Nul pays ne saurait nous opposer un Majorelle ou un Lalique, par exemple ; mais il faut avouer que les étrangers commercialisent nos modèles de haut prix avec une activité qui nous menace de plus en plus. Pourquoi l’initiative de nos commerçants et de nos décorateurs, si ingénieuse lorsqu’il s’agit de l’invention et de la fabrication d’une pièce unique, ne se porteraitelle pas vers une rénovation des modèles de vente courante répandus à un nombre d’exemplaires illimité? Une exposition internationale d’art décoratif bien préparée serait pleine d’enseignements à cet égard. Elle mettrait en valeur les ressources d’imagination, de goût, de conscience dans le travail et l’habileté, dans le savoir de nos artistes et de nos ouvriers, et l’annonce même du projet déterminerait dans certains milieux une féconde ardeur et une émulation certainement riches en résultats. En outre, il importe de créer une école nationale du mobilier dans une ville où les influences artistiques extérieures viennent se greffer sur
L’ART DÉCORATIF
un tempérament de race originale et créatrice; et parmi d’autres, il est un centre d’art qui semble tout désigné à l’attention de l’État ; c’est la patrie de Jean Lamour et de Gallé, c’est Nancy.
École nationale des Arts décoratifs.
Nous avons fait il y a quelques années l’historique de l’École des arts décoratifs et nous n’y reviendrons pas. Rappelons cependant qu’elle fut créée, il y a un siècle et demi, en vue de donner l’enseignement artistique aux ouvriers et artisans.
• La mission de cette école est non pas de produire des peintres et des sculpteurs concuremment avec l’École des Beaux-Arts, mais de former des dessinateurs pour nos industries artistiques et des artisans instruits, qui feront entrer la plus grande somme d’art possible dans tous les objets de la vie. Le décor de la maison comme son mobilier, le vêtement et la parure, l’objet le plus usuel, enfin tout ce qui est susceptible de revêtir une forme ou un décor est du domaine de son enseignement. La grande majorité des artistes célèbres aujourd’hui dans l’art décoratif furent les élèves de cette école, dont la méthode et les programmes furent empruntés par les nations étrangères, qui créent à grand frais des écoles rivales sur leur territoire et qui menacent de nous dépasser. Si notre École des arts décoratifs a de la peine à se maintenir à son rang, la faute en est moins à la qualité de son enseignement qu’aux conditions déplorables de son installation !
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Il faut avoir vu les locaux obscurs et malsains dans lesquels s’entassent chaque jour CÜÜ à 700 jeunes gens et environ 100 jeunes filles pour comprendre que cette question de la reconstruction de l’École des arts décoratifs, qui se représente avec régularité devant les Chambres depuis plus de trente ans, réclame une solution immédiate. Comme nous le disions au début de ce chapitre, cette École est dans un état lamentable. C’est presque une écurie. Il faut pénétrer dans ces salles de dessin de la rue de l'Ecole-de-Médecine, éclairées au gaz en plein jour, ne donnant à respirer aux malheureux élèves que 2 mètres cubes et demi d’un air empesté par le voisinage de lieux d’aisances béants au-dessus de fosses perdues dans le sol, et ensuite visiter le local affecté rue de Seine à la section des jeunes filles, sans air ni ventilation, d’accès obscur et sordide, et l’on reconnaîtra que le tableau qui en a été fait maintes fois par les rapporteurs du budget des Beaux-Arts n’a jamais dépassé en horreur la réalité.
Et cependant tous nos établissements d’instruction se reconstruisent à grands frais. Des sommes importantes vont être dépensées en faveur du lycée Saint- Louis, voisin de l’École des arts décoratifs. Seule cette dernière lutte contre la mort dans des locaux empestés. Ce qu’il convient aujoui’d’hui, c’est soit d’envisager pour elle une fermeture à bref délai, gravement préjudiciable à nos ouvriers d’art, humiliante pour le pays, soit de jeter le cri d’alarme décisif, à la suite duquel les solutions devront être rapidement prises. Si les ressources nécessaires manquent, que l’on réduise les projets ; l’école dont il s’agit est avant tout un heu de travail et non un musée. Que l’on construise
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des ateliers vastes et éclairés, installés au mieux des dernières règles de l’hygiène, entourés de cours et de jardins d’étude, que l’on renonce surtout à l’édifice somptueux, nouveau et inutile palais dont il a été parlé et pour lequel les millions n’existeront jamais — ou trop tard.
L’emplacement, avec de la bonne volonté, sera facilement trouvé. Celui de l’annexe de l’Hotel-Dieu, dont il a été longtemps question, semble à présent devoir être abandonné. Le prix demandé par la Ville de Paris et l’Assistance publique, qui en sont propriétaires, le long délai imposé avant sa livraison à l’État, obligent à rechercher d’autres solutions. Un terrain est actuellement en vue, faisant partie de l’Établissement des sourds-muets, rue Denfert-Rochereau, à l’angle du boulevard Saint-Michel. On lui emprunterait dans une bien faible proportion des jardins et principalement des bâtiments sans emploi. Le domaine des sourdsmuets occupant près de 20 000 mètres de surface, notamment en cours et jardins, peu en proportion avec l’importance des bâtiments, le prélèvement des 3.900 mètres strictement nécessaires à la reconstruction de l’Ecole des arts décoratifs ne pourrait lui porter un préjudice appréciable.
Le terrain appartient à l’État. Il suffit qu’un accord s’établisse entre les ministres intéressés pour que le changement d’affectation en soit proposé au Parlement. Les dépenses de construction doivent être équilibrées en partie par les sommes à revenir de la Ville de Paris pour reprise de terrains, notamment celui de l’école actuelle, rue de l’École-de-Médecine, reprise nécessitée par l’élargissement de la rue et l’achèvement de l’École de médecine, pour le surplus, par la
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disposition du capital représentant le loyer payé actuellement pour la section des jeunes filles, 10, rue de
Seine. Ainsi serait tranchée, sans dépenses pourTEtat, une question dont la solution intéresse au plus haut point nos industries artistiques et aussi la responsabilité morale et la dignité de notre pays.