‹ Les chefs dʹécoleChapitre 24 sur 74 · PUISSANCE DE LA PASSION DANS L*ART · texte numérisé non relu

PUISSANCE DE LA PASSION DANS L*ART

L. David et P. Corneille. — Succès de la réforme : raisons de ce succès et de l'insuccès de N. Poussin'. ^Troisième manière : Le Serment du Jeu de Paume, le Ma/rat expirant, le Lepelletier Saint-Fargeau, — Éclair d'originalité. — David a méconnu sa mission. —<c Le tjran des arts. »

Souvent on s'est plu à comparer le peintre des Horaces à Corneille ; on ne s'est pas borné à mettre leurs œuvres en parallèle, on a voulu aussi en établir un entre leurs caractères. Au premier coup d'œil, en effet, et si Ton s'arrête à la surface, le rapport se présente assez naturellement à l'esprit. Mais, outre que de semblables rapprochements ont toujours quelque chose d'un peu puéril, pouvons-nous admettre celui-ci sans objection? Corneille est un génie mâle, puissant, fécond et vaste ; dans son ampleur, sûr de lui, il ne voit même pas le ridicule. David s'épuise à la recherche de la virilité, et Ton trouve aases vite le fond de sa puissance ; le ridicule est pré^

Gisement ce qu'il redoute le plus. Les Romains de Corneille sont vivants, bruyants pour ainsi dire, nobles sans le savoir ; un souffle large les inspire et les * anime ; ils sont vraiment humains et de tous les temps : ôtez les masques, changez les costumes, vous serez toujours devant des héros. Les Romains de David ne sont que Romains, et encore la science archéologique qui a fait des progrès depuis un siècle émettrait peut-être des doutes à cet égard ; ils sont hommes au point de vue anatomique, mais non pas humains ; ils ne nous attirent ni ne nous émeuvent;

ils ne nous repoussent pas non plus : ils nous laissent

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indifférents. Quelles passions soulèvent-ils ? aucune, parce que la passion n'agita pas chez eux un seul de ses orages, et jamais ne dérangea un seul trait de leur physionomie. Fureur, tristesse, accablement, résignation, amour, la main de l'artiste a posé sur le visage méthodiquement et mathématiquement la grimace qui donne au faciès Tune ou l'autre de ces expressions ; mais ce qui fait le sublime de cette giimace, le rayon divin qui Tillumine et trahit le volcan intérieur, David, en lui non plus que sur sa palette, ne Ta su trouver. Les héros de Corneille nous font battre le cœur, nous remuent profondément, provoquent nos larmes, et, plus souvent encore, nous grandissent ; posons la main sur le sein gauche de l'ainé des Horaces ou de la mère des Brutus, nous ne sentons que les aspérités de la toile. — En deux mots, dans les Romains de Corneille, il y a l'âme de Rome ;

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dans les Romains de David, il n'y en a que l'enseigne.

Cependant, malgré toutes les lacunes de son talent, David obtint, de 1785 à 1789, un succès prodigieux et sans précédent ; il exerça une telle influence sur le goût de son époque, que les modes s'en trouvèrent sensiblement modifiées, le mobilier lui-même affecta les apparences qu'on iui voyait dans les œuvres du peintre; les formes massives, lourdes, carrées, se substituèrent aux élégances et aux contournements légers du règne de Louis XV, déjà rectifiés et devenus plus rigides sous Louis XVL On ne pouvait assurément donner à l'artiste un plus sincère témoignage d'admiration, au moins la chose nous apparaît-elle ainsi tout d'abord, et Ton a pu s'y tromper longtemps. Mais si nous soumettions le sentiment national, en ce qui touche le succès de David, à une analyse un peu sévère, peut-être verrionsnous s'opérer de singuliers déplacements ; peut-être ne trouverions-nous au fond de cet enthousiasme qu'une heureuse coïncidence, et serions-nous bientôt assurés qu'en applaudissant David c'était elle-même que la France applaudissait. Songeons-y quelques instants.

Nous avons déjà remarqué la curiosité de l'opinion pour tout ce qui lui retraçait quelque chose des républiques anciennes ; c'est là un symptôme important et qu'il ne faut pas négliger. Les esprits étaient vivement préoccupés de l'antiquité, avons-nous dit ;

mais ce n'était point le pur amour des lettres ou dà Part qui les faisait ainsi remonter aux sources classi^ ques, leur ardeur n'était nullement désintéressée. Un mouvement immense les agitait, mouvement sourd, latent, qui se trahissait toutefois de mille façons dif* férentes ; une grande secousse sociale était imminente. La bourgeoisie, nourrie de fortes études, lorsqu'elle fut éveillée aux sentiments républicains, prit ses types dans l'histoire qui lui était la plus familière, l'histoire de la Grèce et de Rome. La témérité de ses conceptions Tépouvantait elle-même, et ce que n'eût pas cherché un jeune peuple^ libre de toute tradition, un peuple écrasé d'un passé traditionnel aussi lourd, éprouvait— comme David individuelle* ment l'avait éprouvé — ^le besoin de s'appuyer dans ses audaces sur une autorité qu'on lui avait appris à considérer comme infailhble et maîtresse en toutes choses, sur l'antiquité.

On se Texplique maintenant, David réfléchissait exactement le sentiment national qui s'applaudissait dans son propre reflet ; la foule venait se fortifier dans ses admirations en admirant les œuvres de celui qui lui figurait les héros dont elle faisait ses modèles. De là cettetacilité avec laquelle s'accomplit dans Tart une révolution parallèle à la révolution qui s'accomplissait dans les mœurs et dans l'ordre social.

C'est ici le lieu de compléter ce que nous disions de N. Poussin, et du peu d'influence qu'il exerça immé-

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diatement sur Part français : il contrariait les idées générales, loin de les servir; il se faisait simple et sévère en un temps d'exagération, de laisser-aller pompeux et de magnificences décoratives; il ne se fit pas le courtisan de son époque, et quoique vivement apprécié de quelques-uns, parce qu'il fut digne, il resta dédaigné. Il ne revint tout à fait en honneur dans renseignement que prés de deux cents ans après son passage dans Técole, dans les premières années de ce siècle, sous la Restauration.

Mais le temps a marché, les événements se sont précipités, la salle du jeu de paume à Versailles a entendu le serment des députés qui composeront tout à rheure l'Assemblée constituante ; la popularité de David Ta tout naturellement désigné pour devenir le peintre officiel de la Révolution. En effet, on lui demande de fixer, d'une manière durable, le souvenir de cette journée fameuse qui prit le nom de Serment du jeu de paume; et nous allons voir le peintre de la Peste de saint Rock et des Horaces transformer son talent une troisième fois, renoncer à poursuivre ses longues études antérieures, abandonner l'histoire et consacrer son pinceau à la reproduction des évé* nements contemporains ; il ne reniera pas ses croyances primitives — tout le monde les partage avec lui — mais il les modifiera, les interprétera d'une manière plus originale, leur donnera un caractère actuel, et nous pouvons croire un instant qu'il va sortir de ces combinaisons nouvelles quelque chose de grand,

— ce qu'aujourd'hui encore on ne peut que pressentir ; — pendant un moment nous avons le droit d'espérer que du cerveau de David l'art moderne jaillira vivant et chaud.

Dans le Serment du jeu de paume, le peintre nous révèle une face de son talent tout à fait imprévue ; le sentiment des masses s'y montre très-réel, la physionomie du groupe moderne est observée. Progrès immense, c'est du fait même de Tactualilé que Tartiste s'inspire ; son patient travail sur le modèle humain lui retire de sa spontanéité, mais donne à ses personnages une sûreté, une solidité incomparables. Cependant il n'a pu encore secouer Tefiort et Taffectation dramatique ; l'aisance lui fait défaut. C'est que les instincts républicains sont encore subordonnés chez lui à sa manière de comprendre la république antique, le cœur est soumis à l'intelligence faussée : l'histoire lui a montré des héros, il veut léguer des héros à l'histoire. Il croit avec son temps que la représentation de l'héroïsme est dans l'attitude.

Mais ne perdons point patience, saisissons-le dans une heure de passion profonde, prenons-le sous le coup d'une émotion violente, attendons-le au jour de l'indignation ; qu'on abatte un de ses dieux I* Là, si les circonstances nous viennent en aide, nous devrons voir éclater le génie, dont jusqu'à présent nous avons eu le droit de douter.

La France était emportée dans un mouvement ter-

rible : le 17 janvier 1793, la peine de mort est votée

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à la Convention contre le 'roi Louis XVI ; trois jours ne s'étaient pas écoulés qu'un des votants, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, tombait sous les coups d'un ancien garde du corps, nommé Paris. Un mois plus tard, David, Tardent conventionnel, présentait à l'assemblée un tableau commémoratif de l'assassinat de son collègue. Ce tableau n'existe plus ; il ne nous en reste d'autre souvenir qu'un dessin à la plume fait d'après la tête de Michel Lepelletier mort. Ce dessin est de toute beauté, et pour la première fois nous voyons apparaître chez le peintre l'intelligence de la couleur. Tout nous l'annonce, nous touchons évidemment à une œuvre capitale.

Marat, à son tour, frappé pendant qu'il était au bain, meurt sous le couteau de Charlotte Gorday. Gomme il l'avait fait pour Lepelletier de Saint-Pargeau, trois mois après l'événement, l'artiste offrait à la Convention le tableau représentant Marat expirant. Ce tableau est un chef-d'œuvre.

La composition en est simple et l'effet saisissant.

Sur un fond très-sombre, sans nul accessoire, se détache le cadavre dont la partie supérieure seule est dégagée de la baignoire. Comme le buste, la tête l'enversée est enveloppée de linges blancs d'où s'échappe une mèche de cheveux humides et collés au front ; légèrement idéalisée, elle porte encore cependant les stigmates de la misère envieuse, l'empreinte des fatigues et des ravages d'une ambition inassouvie. La main gauche, appuyée sur la planche drapée de

serge verte qui recouvre la baignoire, lient entre ses doigts crispés la lettre que lui présenta la jeune femme ; le bras droit tombe perpendiculairement en dehors et d'une manière sinistre. A terre a roulé le couteau qui fit cette plaie béante au-dessous de la clavicule; de la blessure, quelques gouttes de sang ont jaillî,\mo seule sur la lettre, quelques autres sur le linge de corps. Enfin, et pour accessoire unique, un petit bahut en bois blanc est debout, appuyé contre la baignoire.

Dans ce tableau, tout est peint sobrement, sincère^ ment, composé sans emphase, avec un cachet de réa* lité sévère. Le corps tout moite des affres de la mort est modelé merveilleusement, et David, par un miracle de la passion vivement surexcitée, a rencontré un effet de lumière dont il a su tirer un grand effet de couleur. Il a triomphé en maître des difficultés que lui présentait l'opposition des chairs blanches et des draperies également blanches. Sans charlatanisme» sans fausse recherche mélodramatique^ comme sans trivialité, il a su peindre une œuvre contenue , émouvante et vraie. Il a peint la mort comme nous la comprenons, il n'a consulté ni l'antique ni l'école espagnole, l'œuvre est sortie de luimême, ex corde^ originale et forte.

La tête de Lepelletier de Saint-Fargeau est du même sentiment, aussi puissante; le corps est tombé foudroyé en pleine action, on le voit, à considérer ces traits que la mort n*a pas altérés, restés fermes et

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