‹ Les chefs dʹécoleChapitre 28 sur 74 · L ERREUR DE SYSTÈME · texte numérisé non relu

L ERREUR DE SYSTÈME

lorsqu'il peignait les Horaces et le Socrate; malheureusement ridée première ne lui appartenait pas, il lavait trouvée dans Je cerveau de Lessing, et sans bien se Texpliquer. Un de ses élèves, mieux que lui, en avait eu Tintelligence. Il mourut fou , dit-on : il s'appelait Maurice Quaï. Maurice lui-même se.trompait; mais il avait compris que si Ton restaurait l'art antique, il ne fallait pas s'adresser aux ouvriers de la dernière heure, aux interprètes, aux Romains', il s'était dit qu'il fallait remonter aux origines et puiser aux sources les plus pures de Part grec. L'erreur de Maurice Quaï, c'est qu'il ne fit de cette étude, lui aussi, qu'un but d'imitation au lieu d'en tirer un . »

sujet d'inspiration. Dans l'atelier du maître , cependant, il exposait ses théories, et formait un parti avancé qui prit le nom de secte des primitifs, David dédaigna ces jeunes gens qui bientôt se dispersèrent; mais dans son isolement forcé au Luxembourg, lorsque, méditant de rentrer dans la vie artistique par une œuvre importante, il conçut le projet de peindre les Sabines^ les idées de Maurice Quaï sur l'art avaient germé en lui, il s'était imposé d'autres lois et il pouvait dire en parlant des Horaces : « Peut-être ai-je trop laissé voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans celui des Sabines, je traiterai cette partie de l'art avec plus d'adresse et de goût. Ce tableau sera plus grec ^ »

1 Xjouxs David^ etc. par J. Delécluze.

Ces derniers mots nous donnent Texplication de la qualrième manière de David, qui, pénétré de Timporlance de la nouvelle réforme qu'il tentait, ne mit pas moins de quatre ans à achever son tableau.

C'est ici que nous aurons besoin de toute notre impartialité pour nous tenir dans la juste mesure de l'éloge et de la restriction. L'œuvre, en effet, comme grande peinture, est la plus parfaite qui soit née sous le pinceau de David ; il a fait une chose plus complète — le Marat — dans un cadre restreint; mais, dans le tableau d'histoire, tel qu'on l'entendait à cette époque et tel qu'on l'entend encore aujourd'hui, il n'est jamais allé au delà. Ce n'est pas une belle œuvre, c'est une grande œuvre, — grande par l'effort.

Assistons par la pensée aux émotions spontanées de ceux qui virent face à face cette toile, dont on s'entretenait depuis si longtemps dans Paris, lorsque David, essayant d'introduire en France une mode anglaise, ouvrit dans une des salles du Louvre une exposition publique où l'on ne pouvait pénétrer sans avoir — chose toute nouvelle — acquitté préalablement un droit d'entrée. La première impression est toute d'étonnement ; on ne discute pas, on reste stupéfait : — les personnages principaux sont nus. Déjà dans les Amours d*Hélène et de Paris , l'artiste avait hasardé l'emploi du nu ; mais le tableau commandé par le comte d'Artois n'était que fort peu connu du pubhc; ceux qui l'avaient remarqué n'y avaient vu gji'une fantaisie appropriée au sujet et non un sys-

l'£RR£UR D£ système. 31

tème ; et ils avaient bien vu. Le système ne s'accuse réellement que dans les Sabines. La tentative ne man* guait pas d'audace ; elle fut vivement discutée, mais cependant bien accueillie. On était sous le Directoire, le paganisme s'était introduit dans les mœurs et même dans les costumes ; après un premier mouvement d'hésitation, non-seulement on ne protesta pas, mais encore, avec chaleur, on approuva cette page vraiment originale dont l'invraisemblance historique ne choqua personne. Ecartons nous-même, pour quelques instants, cette question qui cependant ne serait pas absolument dénuée d'intérêt ; acceptons la donnée du peintre telle qu'il nous la présente, etbornonsf nous à étudier son œuvre au point de vue de Texécu-» tion.

Signalons tout d'abord un progrès singulier : la couleur est devenue plus légère, plus claire; nous sommes sortis des ombres du BrutitSy nous n^avons plus sous les yeux les duretés des Horaces ; le. groupe des enfants est presque gracieux ; quelques attitudes de femmes sont énergiques et expriment bien le désespoir : là doit s'arrêter l'éloge.

Si maintenant nous voulions entrer dans l'analyse détaillée de cet ouvrage, il nous serait facile de répéter une fois de plus les critiques qu*il a soulevées, de blâmer la pose disgracieuse de l'Hersilie, qui trop visiblement est placée là comme le nœud de l'action ; nous pourrions exprimer quelques doutes sur l'équi* liJbre de» jeuixe^'éçuyers; tout cela certaineoieiit 0fll

répréhensible. Mais il est, pensons-nous, d'autres reproches qui n'ont pas été articulés et qui doivent rêtre. Le plus grave, à mon sens, porte sur une fausse interprétation de la beauté virile. Les femmes de David ne sont ni gracieuses ni attrayantes ; elles n ont même pas Tattrait austère de la matrone romaine ou de la femme Spartiate ; elles sont iusignifiantes ; mais on ne peut s'y méprendre : elles sont femmes. Ses héros, au contraire, sous le prétexte de pur hellénisme, ne sont pas des hommes, ils n'ont rien de mâle, et le peintre s'efforce de remplacer les marques énergiques de la virilité par les attributs d'une beauté fade et sans caractère. Le profil de Romulus est un profil de femme. Le Tatius se complait dans une fausse élégance de geste. Je ne sais si le mot que je vais employer avait alors la valeur que nous lui donnons aujourd'hui; mais, à coup sûr, tous, ils s efforcent d'être distingués. Bai\id alors est tourmenté de l'idée de la disiiîiction^ ce fléau qu'il léguera à ses élèves et qui perdra Tun d'eux pour toujours, le maniéré, l'élégant, le distingué Gérard.

Le mouvement, que nous avions vu se préciser dans le Serment du jeu de paume, s'est dans les Sabines complètement suspendu. Toutes les poses sont péniblement cherchées , difficilement trouvées ; tous les personnages, les groupes s'agencent tant bien que mal ; mais l'ensemble une fois réalisé, chacun étant placé à son poste, il semble que, par un phénomène dont la mythologie nous offre quelques exem-

l'erreur de système. 33

pies, ces gens-là se sont tout à coup figés dans leur attitude. Toute action leur est à jamais interdite. La fable de Pygmalion se trouve renversée ; David avait des héros, il en a fait des statues.

A cela, il y a une cause première qu'il nous importe de découvrir. Dans les Sabines^ David se montre préoccupé de peindre le morceau; — pottr traduire en langage vulgaire ce terme d'atelier, — il concentre ses efforts sur la figure isolée. Il cherche à éveiller vin intérêt successif, et , dans ce but , il néglige l'ensemble, réservant toute sa puissance pour les figures du premier plan , qu'il multipliera autant que possible. En vue de TeiTet isolé, il dédaigne Tefifet de relation. Toutes les pièces de la machine sont abordées Tune après l'autre, soignées, terminées, finies, polies pour leur valeur individuelle. Il obéit à ce faux calcul que chacune, prise isolément, étant parfaite, assemblées elles formeront un tout parfait. L'erreur de ce système apparaît évidente dans les Sabines^ mais combien plus encore dans un autre tableau commencé à la même époque, dans le Léonida^ aux Thermopyles, interrompu pendant dix ans! Lorsque l'artiste voulut le reprendre au point où il l'avait laissé, sa main avait faibli, d'autres théories avaient traversé son esprit inconsistant et mobile à la surface, au fond sourdement obstiné ; et, dans ce tableau, les tiraillements de la pensée se sont traduits par des inégalités qui resteraient inexplicables à celui qui , sans rien connaître de David, étudierait attentivement cet ou-

vrage où ne se trouve même pas l'unité d^exécution.

Voilà donc où le goût de la peinture de morceau a mené David : au joli, au distingué, au décousu et à Tabsence de vie et de mouvement.

David n'est pas le premier — a-t-on dit, croyant le justifier — qui ait ainsi disposé ses personnages sur un plan unique ; il y a des exemples qui font autorité ; les premiers maîtres italiens ont particulièrement employé ce mode de composition, et Raphaël lui-même lui a rendu hommage dans la Dispute du Saint Sacrement, L'argument* est juste, mais il ne prouve rien. Toute œuvre ne vaut que par ce qu'elle est en elle-même , et nullement par les principes qui ont présidé à sa conception. D'ailleurs, dans la Dispute du Saint Sacre^nent^ qui est plutôt une adoration qu'une dispute, l'unité n'est nullement détruite par le dédoublement de la composition générale. Il ne s'agit pas ici d'une action violente et purement physique, comme dans les Sabines, Raphaël se proposait d'exprimerun sentimentcollectif et tout intérieur, l'union des âmes portées vers un même centre de contemplation : il y a réussi merveilleusement. L'imité est dans l'esprit.

Malgré toutes les restrictions que nous avons apportées à notre admiration pour le tableau des Sabines ^ nous n'hésitons pas à dire cependant que c'est une œuvre honorable pour l'école française. Il fut inspiré, dit-on, par un médaillon de Faustine l'ancienne, et, en effet, leRomulus présente une pureté de lignes qui

l'erreur de système. 35

rappelle certains antiques gravés. Les Sdbines ne sont pas d'un homme de génie , il n'y a pas d'originalité réelle, il n'y a pas trace de liberté, mais elles sont d'un homme de talent. David s^asservissant aux règles d'une fausse tradition s'est montré dans cette page -* si j'ose m'exprimer ainsi — un excellent élève.

Mais a-t-il atteint l'objet de son ambition hautement avouée, et, comme il le disait, son tableau esMl plus grec?

Sans nous arrêter à ce que cette prétention a de particulièrement mesquin (/aire grec , fairt romain , e te. , lorsqu'il ne s'agit que de faire beau), constatons une fois encore qu'il n'y a rien de moins grec qu'une œuvre sans vie , et que les Sabines sont, de tous les ouvrages de David, le dernier qui puisse éveiller une telle comparaison.

Les Grecs, dans l'art, ne sont nos maîtres et ne sont restés nos modèles que parce qu'ils ont offert cet admirable spectacle d'un peuple qui s'affirme — lui et non tel autre — librement, pleinement, dans son idéal et dans sa réalité. Les mœurs et la religion de la Grèce , ses poètes , historiens , architectes, sculpteurs, ont tous réussi à en exprimer le culte et surtout la vie, dans ime expansion sagement et aisément limitée. Chaque œuvre sortie de leurs mains est facile, naturelle et vraie ; elle est un reflet exact de leur pensée, un reflet ennobli mais sincère deleurs actions. Bien ne leur paraît indigne d'être reproduit par les moyens de Fart; un misérable gladiateur devient,

SOUS le ciseau, l'égal d'un dieu. Dans l'art grec, Jupiter n'est pas plus divin qu'un centaure, un centaure n'est pas plus fabuleux qu'un homme , pourvu que cet homme soit jeune, fort, ou que, par quelque côté, il exprime la puissance sûre d'elle-même ; Vénus s'y trouve entre un histrion et un faune. Et tout cela est beau, parce que tout cela est vrai, spontané, particulier au sol, et renvoie quelque chose de leur être propre aux citoyens qui le contemplent. La Grèce se retrouve tout entière dans une statue de Phidias ou dans une scène de Sophocle , parce que Sophocle et Phidias ont exprimé la vie, et surtout la vie particulière à la Grèce.

Qui d'entre nous voudrait se reconnaître dans un tableau de David ? Nul ne l'oserait.

Page 1