LA CHUTE. — L'ERREUR PERSISTANTE
L. David et Bonaparte. — Le Bonaparte au mont Saint-Bernard, — La Distribution des aigles, — Le Mercure de Jean de Bologne d'après un album inédit de dessins et de croquis.— David et la réalité. — Le Couronnement, — Le Pie VI^. — Les idoles; puissance de Témotion chez David. — Les honneurs ; lettre inédite. — Le programme de l'empereur. — Erreur persistante.— André Chénier, Paul- Louis Courier; vanité des restitutions archaïques dans les arts.
Mais peut-être avons-nous conclu trop précipitamment ? Dans le catalogue de l'œuvre de David, nous trouvons le titre de deux tableaux d'histoire contemporaine. Peut-être ce que nous avons vainement cherché jusqu'à présent, l'expression de la vie moderne, allons-nous le rencontrer dans ces deux compositions que nous n avons pas encore étudiées. De plus, fait singulier et qui vient à l'appui de cette hypothèse, un homme s'est présenté, un homme de génie, à qui l'artiste, familier depuis trente ans avec
la pratique de la peinture , a pu dire sincèrement, sans arrière-pensée, sans flatterie, ces paroles trèsgraves : « Vous m'apprenez l'art de peindre. »
Napoléon Bonaparte, en effet, alors premier consul, n'avait point approuvé, même avant de l'avoir vu, le sujet ànLéonidasav^ Thermopyles; et, pour arracher Tartiste, qu'il avait estimé de tout temps, aux voies périlleuses où il le trouvait engagé, il lui demanda de faire son portrait. David, pris subitement de passion pour le héros qui avait passé les Alpes, renonça à ses chers Grecs pour revenir aux contemporains. Malgré les engagements qu'il avait contractés vis-à-vis de luimême dans la prison du Luxembourg, il accepta la proposition du premier consul et le pria de poser.
Ici je demande la permission de reproduire la conversation de Napoléon et de l'artiste. Elle est capactéristique et nous a été conservée dans une brochure qui parut en 1 826 , quelques mois après la mort de David*:
— Poser I A quoi bon? répondit Bonaparte. Croyezvous que les grands hommes de l'antiquité dont nous avons leà images aient posé?
— Mais je vous peins pour votre siède^ pour des hommes qui vous ont vu, qui vous connaissent. Ils voudront vous trouver ressemblant.
-—Ressemblant ! Ce n'est pas Texactitude des traits,
^ Vie ds David, par M. A. Tli. Cette brochui^, attribuée à M. Thiers, et d'abord à M. A. Thibaudeau, est de M. Aimé Thomé. Elle a été reproduite presque en totalité par M. Deiéoluie, qui l'a fondue dans son propre ouvrage.
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un petit pois sur le nez, qui fait la ressemblance ; c'est le caractère de la physionomie, ce quiTattîme, qu'il faut peindre.
-*-L'mî n'empêche pas Tautre.
*— Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblaijts. H suffit que leur génie y vive.
—Vous m'apprenez l'art de {jcinàre.
-^Vous plaisantez ; comment?
—Oui; je n'avais pas encore envisagé la peinture sôuâ ce rapport. Vous avez raison. Eh bien, vous nç poserez pas, laissez-moi faire. Je vous peindrai salis cela.
Le premier consul laissa faire t)avid. David le peignit sanscela, et ilflt ce trop fameux portrait équestre de Bonaparte gravissant le mont Saint-Bernard, calme sur un cheval fougueux. Portrait fameux , mais , au point de vue de l'art, portrait inavouable, où le cavalier est emphatique et faux, où. la monture n'appartient à aucune des nombreuses races de cheval reconnues par la science.
Mais ce n'était là qu'un prélude à de nouvelleti ioeuvres. Le consul est devenu empereur, Bavid est nommé son premier peintre, et à ce titre il est chargé d^exêcuter quatre grands tableaux destinés à la salle flti trône :
lo Le Courmnemmï de ffapoîion\
t^ La DUtrihvMon des ûigtes\
3° L'Intronisation dans Véglise de Notre-Dame ; 4® L'Entrée de Napoléon à VHôtel de Ville, Les deux premiers seulement furent entrepris et terminés. On les voit dans les vastes salles du musée de Versailles où ils couvrent deux pans de mur énormes. Celui des deux qui a demandé le plus d'efiorts à Tartiste n'est pas le meilleur, il s'en faut de beaucoup; je parle de la Distribution des aigleSy où jamais Ton ne simula tant de mouvement pour en obtenir si peu. Cette œuvre disgracieuse, pénible et froide, ne laisse qu'un souvenir confus et contraire à ce qu'elle est réellement ; la mémoire se représente la toile entièrement envahie par une foule de soldats se précipitant, se bousculant vers un but que le'raisonnement vous dit exister, mais que Tesprit a peine à ressaisir. Cela résulte du défaut de la composition nullement pondérée. Une moitié du tableau, tenue dans Tombre, est remplie par des personnages occupant les attitudes le's plus diverses de l'immobilité, pendant que l'autre moitié, en pleine lumière, est consacrée à ce groupe de colonels dont le vain élan et les couleurs discordantes confisquent à leur seul profit l'attention du spectateur. Dans cette page cependant, la part de l'invention est plus grande que dans le Couronnement] le peintre a cherché, a obtenu V%mité dans la variété, et cependant il n'a pas atteint le beau. Il s'est épuisé à trouver les combinaisons anatomiques les plus différentes. Pour rendre le même geste reproduit par cent personnes, il a mis à
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contribulion et la Renaissance et TAntiquité. Sur l'un de ses albums de croquis que nous avons eu entre les mains S nous trouvons une première copie exacte du Mercure de Jean de Bologne ; de feuillets en feuillets, le Mercure est reproduit dans une attitude analogue, mais non identique : tantôt c'est im bras, tantôt l'autre qui s'élève ou s'abaisse un peu plus, mais la position des jambes reste la même; plus loin, le Mercure s'affuble d'un casque et d'un imiforme de cuirassier; enfin, dans le tableau, le Mercure-Cuirassier est devenu un colonel des guides delà garde dont l'équilibre tient du miracle. Un souffle de vent suffirait à le renverser. Cet album est, du reste, très-précieux. On y suit, heure par heure, dans ses tâtonnements, dans ses essais , la pensée de David exclusivement préoccupée des deux grandes œuvres qui le mettaient aux prises avec une réalité gênante, réalité dont il cherchait à sortir par des moyens détournés et subtils. C'est ainsi que nous remarquons dans ce cahier de dessins inédits une esquisse de femme sur laquelle le crayon de l'artiste est revenu plusieurs fois; c'est une figure ailée, vêtue d'une longue robe à plis flottants et laissant échapper des couronnes. Au-dessous de Tune de ces légères esquisses à peine indiquées, nous lisons une note écrite par David lui-même et ainsi conçue : « Cette figure était destinée à entrer dans le
1 Nous devons la communication de ce précieux album à l'auteur de très-intéressants travaux sur les Musées de pro^ vince^ à M. Olivier Merson.
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tableau des Aigks^ c'est Veinpereur qui ce Ta pas voulu ; on voit par Tattitude des maréchaux qu'elle était indispensable. » Et plus loin, sur une autre page, on trouve ces quelques lignes rédigées en forme de titre : « La distribution des aigles au champ de Mars par Sa Majesté l'empereur. La Victoire fait pleuvoir sur leur tête une pluie de lauriers, présage des nouveaux triomphes qui les attendent, » — Il voulait échapper à la réalité par Tallégorie.
L'artiste à qui toute vérité, toute simplicité paraissaient ennemies, n'eût-il pas sauvébien plus sûrement le choquant effet de ces uniformes aux tons heurtés, éclatants et blessants au regard, s'il avait observé les lois élémentaires de la perspective aérienne? Ses personnages, mathématiquement en perspective, n'ont aucune consistance cepend|int et paraissent collés, superposés, comme pourraient l'être des iwa^c^ de dimensions différentes. Ils sont nombreux, mais ils n'occupent d'autre profondeur que l'épaisseur de la toile qu'ils remplissent en surface. Chacun d'eux s'agite désespérément, mais le groupe reste immobile.
Dans le Cov/ronnementy David a évité cet écueil. La composition est intelligente, claire ; d'un seul regard on embrasse la scène principale ; le groupe de l'autel est justement célèbre ; mais il restera dit que rien de complet et de tout à fait satisfaisant ne sera sorti des mains du peintre. Si Ton excepte l'impératrice, l'empereur et le clergé, dont les gestes sont justes et