LA CHUTE. — LERREUR PERSISTANTE
dans ce malheureux système n'ont produit et ne produiront jamais, si Ton est tenté d'y revenir, que des œuvres hybrides inacceptables au point de vue du goût et de la raison.
David en exil. — Son despotisme : Gros, Girodet...— Luttes ^e la volonté et de l'instinct. — David portraitiste; Pagnest. David transcripteur, nullementcréateur.— Fut-il indispensable? — Ce qu'il fut.— Conclusion.
A la seconde rentrée des Bourbons, par la loi du 12 janvier 1816, David se vit contraint de demander à rétranger un refuge pour ses principaux tableaux et pour lui-même. Au milieu d'une petite cour de disciples empressés à ses leçons, attentifs à lui cacher le mouvement des esprits en France et Topposition que rencontrait son enseignement, il put vivre encore dix ans à Bruxelles, professant et peignant toujours, sans jamais se douter que son talent, comme son autorité , avait singulièrement faibli.
Aussitôt que le chef de l'école française fut loin de Paris, il s'opéra en effet une réaction déterminée contrôles œuvres du maître et de ses élèves; c'était
la réaction de Tindividualité contre le système. David aussi avait réagi contre un système établi, mais pour lui en substituer un autf e plus exclusif. Celui qu'il avait renversé laissait au moins le champ libre à la mani* festation des tendances individuelles, contre laquelle au contraire David protesta toujours, lorsqu'il ne put s'y opposer d'une façon impérative et directe, Oa a voulu nier le despotisme artistique de David, et Tau s'est appuyé pour le faire sur les productions de ses élèves exécutées en opposition avec ses principes; <m a cité entre autres l'exemple de Gros, conservant, après les Pestiférés de Jaffa^ son amitié aussi pleine qu'auparavant. David pouvait avoir le caractère in* dulgent, mais — ceci est hors de doutô — il avait l'esprit tyrannique.
Du fond de l'exil, il ne cessa d'employer son influence à détourner Gros de la voie où il s'était frayé une si belle place. « Êtes-vous toujours dans l'intention de faire un tableau d'histoire? lui écrivaifr-il en 1820. Je pense que oui. Vous aimez trop votre art pour vous en tenir à des sujets futiles, à des tableaux de circonstance : la postérité, mon ami, est plus sévère ; ell& exigera de Gros de beaux tableaux d'histoire. Quoi! dira- 1- elle, qui devait plus que lui représenter Thémistocle...? L'immortalité compte vos années, n'attirez pas ses reproches; saisissez vos pinceaux, produisez du grand pour vous mettre à votre juste place. » Un autre jour il lui écrivait de nouveau : « Le temps s'avance et nous vieillissons, ^\ mkks
n'avez pas encore fait un vrai tableau d*histoire ; quand vous avez le talent et l'âge encore, vous convient-il d'attendre toujours? Vite, vite, mon bon ami, feuilletez votre Plutarque ; choisissez un sujet connu de tout le monde, cela. importe beaucoup... ^» Et les lettres se succédaient apportant toujours les mêmes conseils, redits presque dans les mêmes termes. Nous citons encore : « Vous voilà Végal en dignité de vos rivaux* : surpassez-les en talent ; vous le pouvez. Faites un tableau d'histoire... Si vous étiez embarrassé sur le choix du sujets faites-le-moi connaître, je le déterminerai... Faites ce que f exige de vous pour votre gloire et pour la postérité ; faites-le aussi pour moi sur qui il rejaillira une petite parcelle de votre couronne... » Toutes ces paroles sont concluantes, pensons-nous, et nous savons, à n'en plus douter, qui rendre responsable de la perte de Gros, ce véritable artiste dont le cœur se livrait tout entier à la volonté de fer de son maître. David lui-même, il faut le dire, David était de bonne foi; V dmienv des Sabines se croyait réellement supérieur au peintre des Pestiférés.
Lorsque Girodet tenta une manière originale et s'écarta de la méthqde enseignée par D^vid, que lui dit celui-ci? « Ma foi, mon bon ami, il faut que je l'avoue, je ne me connais pas à cette peinture-là ; non, mon cher Girodet, je ne m'y connais pas du tout. » Après de tels exemples, et on en citerait beaucoup
* Gros venait de recevoir la décoration de l'ordre de Saint- Michel.
d'autres, le despotisme de David sur lecole ue sera plus contesté. Mais si nous pouvons le regretter dans ses résultats, nous n'avons pas le droit, dans son principe, de le reprocher à celui qui l'exerça si longtemps. Il partait d'une conviction sérieuse que la soumission de ses élèves avait encore affermie dans Tesprit de David.
Celui qui rompit le plus souvent avec cette tradition, ce fut David lui-même ; il se le reprochait souvent, et par cela même il mettait une plus grande attention à préserver ses disciples des prétendus écarts où il s'emportait dans ses heures d'égarement.
Il est urgent de déterminer la source de ce perpétuel va-et-vient de l'antique au moderne et du moderne à l'antique que nous avons vu se trahir dans l'ensemble de l'œuvre. En deux mots nous donnerons là clef de ces variations. David avait l'esprit têtu, rinstinct mobile et vague. La ténacité de Tesprit apparaît dans ses tableaux d'enthousiasme de même que sous le frac des députés du Serment, on voit Vacadémie, l'étude du modèle nu. Tantôt l'instinct, tantôt l'esprit l'emportait. S'il cédait à l'instinct, nous venons de voir ce qu'il en résultait; mais dès que l'esprit ressaisissait son domaine, il l'occupait tout entier, anéantissant, annihilant les puissances instinctives. C'est dans ce dernier état que l'artiste peignait le Brutm^ le Léonidas; sous l'empire de l'instinct, il fit ses quatre grandes œuvres, les seules immortelles:
54 LQUia D4VIB.
le Marat^ le LepêlMi^^ Teequifise ^xk tfëMf ot BonQfi^u e( le Pie VU.
Loraqu^il n'était pas tounnenté par le souveziir des Grecs, David était capable de productions apparie* aant réellement à Tart dans le sens où Vont compris les maîtres. Ses études sévères lui avaient donné « comme dessin, une sûreté de main remarquable ; ses nombreuses copies lui avaient appris à voir et à rendre exactement les formes qu'il avait sous les yeux, et — point essentiel à indiquer — tout cela sans effort. Il était, par conséquent, merveilleusement préparé pour devenir un grand peintre de portraits^ Et, en effet, que sont ces quatre tableaux, ce qu^on peut appeler ses chefs-d'œuvre ? Des portraits* Le public sentait par intuition cette merveilleuse apti* tude au portrait dans le maître qui devait former Pagnest, l'auteur de l'admirable Portrait ds U. Nan^ teuH'LanormUe, la seule peinture que le Louvre posr sède de cet enfant dont le nom ne périra pas tant qu'il restera un souvenir de l'École française. Toutes les notabilités tenaient à honneur d*étre représentées pair le pinceau de David. Ses œuvres en ce genre son^ malheureusement dispersées \ mais, parmi les plua remarquables, g^ peut citer les portraits de Sieyès e( de J* Blauv^i ministre pténipotentiairè des ^vj^oes^ Unies ^
* Nous tenons de source certaine qu'il se trouve à P^is» dans une maison particulière, uûe collection très-importante et trèt%QiirigU8e ée portraits toM BO>tii à% U main à% tevid«
LE DESP0TI8M£.-*C0IfGLUSI0N. 55
De ce qtti précède, nous pouvons conclure hardiment que David était né transcripteur et nullement créateur. Il ne pouvait être un grand peintre, parce qu'il n'avait pas en lui les grandes sources. Il n*a jamais compris, par exemple, la figure du Christ, personnalité trop simple, et qui avait le tort inexcusable de ne pas affecter les tourniirea héroïques.
Ces portraits sont ceax des personnages les plus célèbres de la Révolution. Ils sont, nous dit-on, merveilleux, non-seule^ ment par le mérite de la ressemblance, mais encore par un accent imprévu^ une sorte d'idéalisation dans le réel qui %n font autant de morceaux d'une valeur hors ligne. Le portrait de Danton, entra«autres, est de toute beauté.
Nous n'aurions pas Pautorité du témoignage qui nous « révélé ce fait, que nous n'hésiterions pas à admettre l'exiatence de cette collection. Lié comme il l'était avec les chefs les plus avancés du mouvement révolutionnaire, professant pourleurpersonne l'admiration que nous savons, il n'est pM douteux que l'artiste — ne fût-ce que pour lui — ait reproduit leurs traits plus d'une fois par le pinceau, et plus souvent encore par le crayon. St, en efifét, pour la plupart, eeê portraits ont été dessinés au crayon pendant les séances de la Convention dont ils portent la date. Après le 9 thermidor, David se fit par prudence une loi de se taite sur l'existence de ces portraits ; son exil en 1816 vint lui rappeler qu'il n'avait pas eu tort. Mais qu'étaient-ils devenus 7 Nous le savons aujourd'hui ; ils sont dans la famille Saint-Albin, après être restés longtemps entre les mains d'un de ses amis, à qui souvent il lei donnait k l'heure même où il les terminait, et qui sans doute les reçut en dépôt au moment de la grande frayeur que David éprouva de son arrestation.
Ce qu'on nous a dit de ces portraits conârme pleinement tout ce que nous avons exprimé sur le talent du peintre à propos du Maratf du LepeUetier Saint-Fargeau, du Bonaparte et du PU Vlly c'est-à-dire au sujet de la puissance que, ehet pavid| Tf^r^atç r«|ceT|iit de U paasiou et de r^n^tinct.
Stendhal a écrit : ■ Le caractère du xix© siècle, c'est de chercher les émotions fortes et de les chercher par des moyens simples. » On pourrait dire de David qu'il chercha les émotions factices par des moyens d'une complication morale étonnante.
Cessons de croire que David ait été indispensable, comme on Ta dit trop souvent : il n'y a pas d'hommes indispensables. La juste mesure pour parler de lui est celle-ci : Il n'a pas été inutile.
Il a reculé, cela est vrai, de trente ans au moins le mouvement d'individualisme qui s'était déjà manifesté ; mais nul de nous ne peut dire dans quelle direction ce mouvement se serait développé, s'il n'aurait pas continué dans le sens trop étroit de Chardin et de Watteau. L'excuse de David est dans son succès même. Il a trouvé trop de complaisance et trop d'imitateurs pour que cela ne nous soit pas une preuve qu'en 1785 les esprits n'étaient point assez mûrs pour marcher, libres, à l'épanouissement et à la vérité. Peut-être eût-on vu naître une école moderne sans correction, et dépravant le goût parle mélange grotesque de Tallégorie et de la réalité. — Si Ton se reporte à l'état de l'Ecole lorsque David la bouleversa, toutes les suppositions sont admissibles. — Mais il ne faudrait pas dire que David a ramené la peinture française aux principes sévères de la tradition ; nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur la valeur de ce mot. Au faux de la République , au faux de l'Empire, David a surajouté le faux classique, et
fondé, au contraire, la fausse tradition. Le seul, le vrai service qu'il ait rendu aux artistes, c'est de leur avoir donné le besoin de la correction. Et si Gros et Géricault lui sont redevables de cette indispensable qualité, nous ne pouvons oublier qu'il a étouffé Guérin, Girodet, Drouais et Gros lui-même, dans les mailles étroites de son enseignement.
En ce qui lui est personnel, il n'a pas voulu peindre son temps, même dans Tinterpré talion des sujets contemporains -, — des Sahines à la Distribution des ai-gles^ — ^il a voulu se montrer un véritable Grec, être élégant, pur, distingué. Nous avons dit dans quelle mesure il avait touché le but : il n'a réussi qu'à rhabiller l'antique.
Malgré sa volonté, son ambition, sa conscience, sa bonne foi, et aussi parce qu'il a souvent douté, David n'est pas de la famille des hommes de génie. Les hommes de génie peuvent douter de leur talent, ils ne doutent jamais d'eux-mêmes. Les hommes de génie sont ceux qui disent et expriment ce qu'on n'a ni exprimé, ni dit avant eux : et David n'a rien dit, rien exprimé, rien inventé.
David ne fut donc ni un peintre de génie, ni un peintre de sentiment : il fut un peintre d'intelligence. Si Ton osait dire toute sa pensée, lorsqu'on songe à la manière dont il a transformé les calmes et les pures beautés de la Grèce, on pourrait lui appliquer le misérable mot du sculpteur Falconnét parlant de
Michel-Ange : « I/ami, vous avet l'art de rapetisser les grandes choses. » Et ces paroles cruelles, on sera toujours en droit de les appliquer à ceux gui, remontant le courant des siècles, useront ou abuseroDt de leur talent— ils peuvent en avoir — ^pour greiSer sur les branches nouvelles et vivantes de Thumanité les branches mortes ou flétries des Âges antérieurs.
Le concours décennal. — Il est fatalement stérile. —Révision de ce concours. — Hennequin, Garnier, Meynier, Gérard, David, Guérin, Girodet. — Prudhon.
L'année 1810 est une date importante danaThistoire de l'art français au xix® siècle.
C'est en 1810 que l'autorité de Louis David, comme chef d'école, reçut officiellement le coup décisif. Elle devait subsister longtemps encore, trop longtemps ; mais déjà l'on reconnaissait que le maître pouvait avoir des égaux. Cet aveu funeste au prenjior peintre de Sa Majesté était fait par l'Empereur lui-même, qui le rendit public par la fondation des prix décennaux. ^
Obéissant à ses goûts hiérarchiques, lorsque Napoléon ouvrait un concours en faveur des peintres ayant
achevé depuis 1800 un tableau remarquable représentant un sujet historique ou un sujet honorable pour le caractère national, il pensait avoir créé un puissant moyen d'émulation entre les artistes. Dix ans plus tôt, il n'aurait pas eu cette pensée, ou il n'aurait pas donné cette forme à ses intentions d'encouragement aux arts. Il n'aurait paâ admis la comparaison entre les écoles rivales, ou plutôt parallèles, entre les ateliers de Regnault, de Vincent et l'atelier de David.
Le but que se proposait l'Empereur était louable assurément ; mais, outre qu'il serait téméraire d'attribuer à un décret, si favorable ou si hostile qu'on le suppose, le pouvoir d'arrêter ou de hâter l'activité esthétique d'une nation, il était facile de prévoir, dèsqtieriiîstitut y était adifiis, le résultat négatif d*un concours qui avait pour juge l'Institut. Une partie des concurrents, David en tête, se voyaient appelés à se proîioncéi* sur leurs propres œuvres, la lutte était donc inégale ; leur loyauté sauva, par un détour, ce qu'une telle situation avait de difficile. Le Rapport se tint prudemment dans les termes vagues de l'éloge pont chacun des I)eintres qui prirent part au concours, mais n*en désigna aucun d'une manière spé* cîalé 5 rinstitut , de cette manière , sut éluder son mandat. La presse reprit, à ce sujet, un peu de la liberté dont sur toute atitre question elle était privée. Elle discuta avec une certaine vivacité les mérites de Dfttid et dé Girodet, son élèVe, côirinie peintres d'hisfoiPô, û0 DâtM e* ae Gros, son éliffë^ tornsm péiti^
très de sujets modernes \ mais elle ue réussit pas à, conclure. L'intention de TEmpereur, après avoir ex* cité un vif enthousiasme et même reçu un commea-? cernent d'exécution, resta sans effet ; ce concguiv décennal, qui devait être une source d^émulation et de rajeunissement, demeura à l'état de projet avorté,
n n'y a rien là qui doive nous étonner ; ce concours était nécessairement inefficace, il n'était d'aucui^ enseignement. Il ne représentait , en effet , qu'unq rivalité de personnes, non d'écoles ; il n'y avait pas lutte de principes opposés, mais lutte de talents agis» sant dans le même cercle. Qe concoure, par cel^ même, était fatalement stérile.
Cependant, si après un deo^i-siècle noup révisioni le jugement des contemporains, peut-être étendrions* nous davantage le ch^mp du débat, qui ne fut posé qu'entre David et deux de ses élèves» Gel examen, même rapide, nous permettrait de préciser quels furent les résultats de la suprématie de David sur les artistes de son temps, et de prendre parti pour ou contre l'unité de doctrine dans les arts»
Montons au Louvre par la porte de Henri II, Apràn avoir traversé les salles de Lebrun et des Émaux, nous arrivons dans le salon car:^é de l'école frauçaise^ Là se'trouvenf réunies la plupart des œuvres dignes d'attention gui on( figuré au concours décennale
*■ La liste de ces œuvres nous a été conseryée avec leur reproduction gravée dans une publication qui parut en 1812 sous ce titre : Concoms décennal ou ColleçHon qra^^^ i» 0tA-
La seule que nous regrettions de n'y pas voir est d'Hennequin. Les gravures qui nous représentent les Remords d'Oreste accusent une grande vigueur de conception ; à défaut de puissance, une imagination singulièrement surexcitée, un esprit curieux, inventif, recherché ; et, malgré des erreurs de dessin assez grossières, une science réelle. L'ampleur que Garnier a su donner à la composition de sa FamUle de Priam attire un instant l'attention, mais il est impossible de se prononcer sans avoir vu le tableau lui-même. Il y a là sans doute quelque illusion. Le profond oubli qui couvre aujourd'hui le nom de cet artiste ne peut être absolument immérité ; il y a donc lieu de croire qu'il a été ici merveilleusement servi par son graveur ; de pareils faits ne sont pas rares. De ce triste Meynier, il n'y a rien à dire ; son Télémaque et ses Soldats du 76* suffisaient à déshonorer le concours.
Il n'y avait donc d'autres concurrents sérieux, pour la peinture d'histoire, que David, Guérin et Girodet. Gérard ne s'était même pas encore montré ce qu'il fut par la suite : un peintre de beaucoup d'esprit, physionomiste habile (mais rien de plus) ; il n'était pas encore sorti de cette gamme fade et molle qui lui fit faire les Trois dges^ Daphnis et CMoéj V Amour et Psyché,
La lutte ne s'établit vraiment qu'entre Guérin et
vrages de peinture, sculptwre, architectwe et médailles mentionnés dans le rapport de VInstitut de France, dix livraisons. Paris, chez Filhol et Bourdon, artistes et éditeurs.
Girodet; car David était incontestablement hors de pair. La force seule de sa volonté avait depuis longtemps élevé son talent au-dessus de celui de Girodet, talent inquiet, tourmenté, tortueux, pourrait- on dire. C'était un caractère bizarre et nullement commun que celui du peintre du Déluge^ méfiant, sauvage, cherchant l'idée, la creusant, s'y épuisant, et, en fin de compte, ne réussissant jamais à la rendre. Epris de littérature et de philosophie, ses goûts étaient nobles ; sa première pensée, on se plait à le croire, devait être heureuse et pittoresque ; au feu intérieur d'un cerveau aride, elle se desséchait et se traduisait par les folies de composition Aelo, Scène du Délitge,^B.T les folies d'exécution de VEndymion^ par la mesquinerie absolue de VAtala au tombeau. Ce n'est pas que certaines parties de ces tableaux ne révèlent des qualités de peintre distingué; dans le Déluge^ le cadavre de femme qui glisse sous le pli du flot, la jeune mère qui se renverse sous l'étreinte de l'adolescent, cet enfant lui-même, offrent de véritables beautés de dessin, et dans une teinte sourde, une visible recherche de la couleur ; mais cela ne saurait sauver le nom de Girodet. On ne peut lui accorder que l'estime, et Ton doit plaindre les égarements d'une intelligence fourvoyée qui fut une des premières victimes de cette théorie absurde et malheureusement toujours en crédit, qui se plait à nous montrer la peinture et la poésie comme deux sœurs jumelles et parfaitement semblables. Théorie de rhéteur, miséra-
ble jeu dMdées qui peut séduire les esprits superficiels, mais que pas un peintre de talent et soucieux de son talent n'oserait appliquer avec quelque rigueur; théorie qui, de nos jours encore, a perdu Ary Scheffer,
Pierre Guérin aussi puisait aux sources littéraires; il les étudiait, y cherchait un sujet, un prétexte à tableau, mais non pas une idée. L'impression qu'il emportait de ses lectures était légère, il ne se pénétrait pas du drame, ne se reportait pas dans le temps qu'il devait retracer ; il s'en tenait à la traduction du poëte et se bornait à le traduire à son tour. Comment, à travers cette double traduction, une vérité humaine se serait-elle produite? On s'étonne, à bon droit, de trouver dans son œuvre Clytemnestre si expressive, Didon presque touchante ; mais Témotion reste hésitante devaut l'effort d'esprit, très-visible, — effort de l'esprit qui n'est pas et ne remplace pas Teffort du cœur.
Sa peinture, en effet, n'a rien de pénible, sa main la produit avec une habileté froide et nullement privée d'une certaine grâce fluide. Ses tableaux sont composés avec une science mathématique qui y tient lieu de passion ardente.^C'est pourquoi, si de prime abord ils appellent le regard, ils ne l'arrêtent jamais longtemps ; on y reconnaît trop vite les éléments ordinaires à la disposition des jeux de scène au théâtre ; ils n'ont rien de dramatique , l'effet est purement tliéâtral. Je n'en exceptçi pas Phèdre et Uippolm$y mal-
gré la beauté sinistre de Phèdre ; il n'y a de réserves à poser qu'en faveur du Marcus Sextus qui âgura au concours delSlO, après avoirvalu aupeintre, enl799, un succès éclatant, écho spontané de certaines douleurs politiques. C'est que sous le masque de Phèdre, de Glytemnestre, d'Andromaque, on aperçoit la main de l'artiste qui fait jouer les fils correspondant aux diverses expressions de la physionomie humaine, et qui les tient sans émotion. C'est que tous les acteurs des drames de Guérin composent leur visage et jouent pour le spectateur ; cependant ils jouent, et le plus souvent avec une véritable élégance ; chez David, la préoccupation du public les immobilise. Les défauts de Guérin ne sont pas saillants, ses qualités n'ont pas d'éclat. L'œil glisse sur ces toiles avec une demi-satisfaction, irritante à la longue. Pour tout dire, il occupe sur l'échelle de Ta^t le degré qui précède immédiatement celui de la médiocrité, presque le dernier degré du talent. Il emprunte à Racine, à Virgile, de purs rayons qui, gur sa palette, s^ traaaforment en pâles rayons de clair de lune.
Mais Guérin, mais Girodet avaient un certain don d'originalité qui, malgré leur propre asservissement, les tire de la tourbe servile groupée autour de David. Livrés à eux-mêmes,de leur propre élan, s'ils avaient su le prendre et se dégager des lisières académiques, ils eussent pu monter à un rang honorable dans l'école françaiSie. Cependant^ en dépit d'un parfait contraste entre leurs c^xactères^ ils furent domptéa pur* l^utft-
rite du peintre des Horaces, Retenus dans le cadre assemblé par ses mains, ils étaient condamnés d'avance au rang inférieur où ils sont demeurés.
Il en est un, cependant, parmi les concurrents de 1810, un que nous n'avons pas encore nommé, et dont l'opinion publique, aveuglée, ne sut pas alors distinguer les mérites; depuis, elle a sur ce point singulièrement tourné. Nous parlons de Prudhon, ce petit-fils du Shakspeare de Macbeth et d'une Nuit d'Été^ ce créateur, prenant tout en lui-même, ne procédant d'aucune école, et par cela seul, digne de figurer dans les galeries, à côté des maîtres qui sont de tous les temps; car c'est le propre du génie que ces œuvres débordent, effacent leur date, et c'est le propre de Prudhon.
Dans la salle des Sept Cheminées, au Louvre, parmi toutes ces toiles dont, sa.uf deux ou trois, le moindre défaut est d'être trop raisonnables , les œuvres de Prudhon apparaissent comme le rêve enchanté d'un autre âge, rêve ailé où se jouent toutes les féeries d'une imagination merveilleuse. De ce froid milieu qui les entoure, elles ressortent avec une flamme- nouvelle, et, si elles ne sont pas exemptes d'erreurs, ces erreurs — il n'y a pas d'autre mot — sont des erreurs de génie.
Qu'on nous force aujourd'hui à désigner un lauréat parmi les artistes qui prirent part au concours décennal pour les sujets historiques : personne n'hésitera, on choisira Prudhon. En agissant ainsi, on rendrait
hommage à la seule individualité qui, dans ce concours, ait mis au service d*une originalité absolue une science de dessin, de couleur, de pinceau que pas un de ses rivaux ne possédait au même degré.
Si maintenant nous jetons les yeux sur la liste des tableaux représentant des sujets modernes qui figurèrent dans les mêmes circonstances, la lutte ne se comprend plus du tout, tl ne se présente qu'un homme, qui écrase tous les autres de sa grandeur, celui que David lui-même dut prendre pour modèle, après l'avoir eu pour élève, et qu'il désespéra d'égaler jamais dans ce genre tout spécial, où il fallait non plus imiter les Grecs, les Romains, les Italiens ouïes modernes, mais créer. Cet homme, est-il besoin de le dire? c'est Antoine-Jean Gros,