LE SÉJOUR EN ITALIE
Première éducation de Gros.— Deux portraits de lui. — Départ pour l'Italie. — Difficultés du voyage, douleurs du séjour. M"* Bonaparte. — Le Bonaparte à Arcole, — Efficacité morale du séjour k Milan. — La Terreur et le blocus de Gènes.— Retour en France,
De tous les élèves de David, Gros est le seul qui ait produit ses œuvres capitales en s'affranchissant de la tutelle du maître, en s'enfonçant dans une voie radicalement opposée au grand chemin que Técole avait frayé. C'est dans cette voie ouverte par lui que Gros a trouvé la gloire ; mais le mérite de cette audace ne lui appartient pas en entier; les événements eurent dans sa détermination plus de part que sa volonté ; et, puisqu'il sortit victorieux des circonstances qui lui imposèrent une direction, il faut le féliciter d'autant plus de son triomphe qu'il accepta cette direction plutôt qu'il ne la choisit.
Gros devait être peintre. Elevé dans une famille
LE SÉJOÙn EN ITALIE, 71
qui aimait et pratiquait la peinturé, admis de bonne heure dans l'atelier de M"' Lebrun, ses premiers tegards tombèrent sur des tableaux, et, tout enfant, il considérait plus habituellement les interprétations plastiques des objets naturels que la nature elléîîiême. A huit ans, la passion du dessin et Tàmour des chevaux Tavaient déjà pris avec une égale intensité et ne le quittèrent plus. Estampes ancienne^, gravures modernes , plâtres înoulés , joiir et ùuit il copiait et recopiait chacun de ces modèles que , par échange oupat doii,il s'était procurés. II employait, pour augmenter son trésor, d'inépuisables ressources d'habileté. Ses récréations étaient rares : monter, en côtnpagnîe d'un petit camarade, sur un vieux cheval du voisinage, suivre, à la course, les attelages sur la jfôute de Paris au bois de Boulogne, étaient ses deux joies favorites. Une maladie qui le fit cruellement et doublement souffrir par la crainte de ne pouvoir entrer dans l'atelier de David, dont il espérait les leçons, le second voyage de celui-ci en Italie, retardèrent la mise à exécution des vœux de Tenfant, ardent à désirer comme tous les enfants, mais plus encore qu'aucun d'eux. En 1785, David revenait à Paris, exposait les Hor aces, obtenait une popularité immense, et ouvrait de nouveau son atelier, où il admettait enfin le jeune Gros.
En un an d'études, Téîève avait joint â sa îacilîté hâtûfelle très-reiharquée, très-enviée de ses condis- CîpteS) un fonds de science assez solide pour ex^n
eu ter ce précieux portrait de lui-même, conservé dans les attiques du sud au palais de Versailles.
Sous le front légèrement fuyant, ombragé de longs cheveux bouclés, de grands yeux bruns, fort beaux, s'ouvrent étonnés, curieux, naïfs, avides de voir et desavoir, pleins de lumière. Ils illuminent cette large et fraîche physionomie, très-douce et très-amoureuse, sensuelle même, quoique pure etréellement candide. L'intelligence y parait évidente, mais plus encore les facultés aimantes : la tendresse, l'expansion, Vamour.
A quelques pas de ce portrait, dans les mêmes galeries, on en trouve un autre de la même main, sur celui-ci Gros a quinze ans de plus. L'aspect en est plus noble. Les lignes se sont allongées; mais la fraîcheur a disparu. L'œil, couvert d'un large sourcil mobile, est toujours beau, mais il s'est fatigué; il est encore doux, mais il est surtout mélancolique ; la bouche a conservé ses vives couleurs, mais les lèvres se sont arquées; enfin, si le dessin général est plus sévère, plus distingué, il est loin d'exprimer le même calme intérieur. La méfiance y a remplacé l'élan ; la douleur y a creusé ses sillons aux mêmes points où s^arrondissaient les gracieux contours de la sérénité. L'amour, mais l'amour éprouvé, s'y montre seul aussi puissant que dans le premier portrait.
Gros, en ces quinze années, avait en effet durement expérimenté la vie. Son échec au concours pour le prixdeKome, en 1792, après quatre ans de succès répétés à rÉcolQ des Beaiix-Arts, fut la moindre de ses