LE SEJOUR EN ITALIE
allégement intérieur. Il reprit confiance en lui-même et aussi dans les hommes ; il s'y retrempa dans Tintimité de la famille Bonaparte ; son ambition y était doucement flattée, et surtout il pouvait s'abandonner à rintime besoin de sa nature : Texpansion, contrainte il est vrai par le respect, mais bienveillamment accueillie par Joséphine.
Avant de quitter l'Italie , Bonaparte voulut donner au jeune artiste une preuve de confiance et d'attachement ; il le désigna pour faire partie avec Tinet, Monge, Berthollet, Moitte et Barthélémy, de la commission chargée de choisir, au nom du vainqueur, les objets d'art devenus la propriété de la France. Il ' demeura encore en Italie près de deux ans, continuant ses études sans pouvoir les appHquer; accomplissant ses fonctions officielles avec une probité rigoureuse et une douceur dont, seul peut-être, il donnait l'exemple ; reprenant de temps en temps sa palette de portraitiste, sinon sans dégoût, du moins sans colère. Lorsque sa mission fut conduite à son terme, 'il resta dans l'armée avec le titre d'inspecteur aux revues, titre créé tout exprès pour lui, et qui lui valait la considération de ces officiers dédaigneux de tout ce qui ne traînait pas le sabre. Il était d'ailleurs protégé par l'affection bien connue que lui portait le général.
Cependant, fatigué, malade, il n'eut bientôt plus qu'une seule pensée, revoir Paris : dans cette intention, il revint à Milan. Après avoir fait le portrait de
M"' Bonaparte, il se joignit à un détachement de troupes se dirigeant sur Gênes. A peine y était-il entré qu'il s'y vit retenu par un blocus de deux mois. Il assista à cette terrible famine qui dévasta la place. Le spectacle affreux, et sans cesse renouvelé, qui frappait ses yeux, lui causa une impression semblable à celle qu'il avait emportée de la Terreur. Lorsqu'il put enfin réaliser le projet qui l'avait amené à Gênes, lorsqu'il put s'embarquer pour la France, il était épuisé de corps et d'esprit. La traversée fut horrible; cette dernière fatigue, jointe à toutes celles qu'il avait supportées, le jeta mourant à Marseille. Il n'avait encore rien produit qui le satisfît, rien qui lui donnât, à lui-même, la mesure d& ses forces, et il avait alors trente ans.
JAFFA— LA LUMIÈRE
Gros ; état de son âme. — Erreur de direction : Sapho s'élançant du rocher de Leucade.— Lettre caractéristique de Gros. — Il trouve sa voie. — Esquisse du Combat de Nazareth, — Sentiment de la lumière, '^Les Pestiférés de Jaffa,
Des troubles profonds, des amertumes sans raison et trop facilement exagérées avaient, dès ses premières années, envahi et ravagé Tâme féminine de Gros. De là ces découragements subits, ces prostrations morales dont cependant la mobilité de sa pensée réussissait à le sauver. Il traversa une de ces longues crises d'inertie douloureuse, dans les premiers mois de son retour à Paris. Il voyait ses anciens camarades d'atelier, l'un après l'autre, échapper à l'obscurité, arriver peu à peu à la réputation, à la vogue : lui seul n'avançait pas; il était pour tous l'auteur du Bonaparte à Arcole, mais qu'était-ce pour le futur peintre i'Eylau ! Il fallut une légère piqûre d'amour-
propre qui le tira de rabattement où il était plongé, pour lui faire reprendre ses travaux avec quelque passion ; il ne fut plus arrêté que par le choix d'un sujet. Il avait vaguement conscience de son génie, même avant de Tavoir déployé, et, au plus intime de son coçur aimant et ambitieux, tout en admirant David, il n'en caressait pas moins le noble désir de le surpasger. Les luttes se succédaient presque sans interruption dans son esprit; sur quel terrain porterait-il le combat? Attaquerait-il un sujet historique ou un sujet moderne? L'un et l'autre le tentaient également ; Thistoire flattait les goûts que lui avait donnés Téducation; les études forcées mais très* complètes qu'il avait faites pendant les neuf années de son séjour en Italie lui avaient laissé une connaissance parfaite de Thomme moderne et de son caractère plastique. Il ne sut pas comprendre l'imprudence qu'il commettrait en allant chercher son secret rival sur le domaine que celui-ci s'était créé. Il sortit de la direction de son propre talent pour adopter un genre antipathique , non à son esprit, mais à sa nature . Il peignit Sapho s' élançant du rocher de Leucade. Avec la plus grande bienveillance, on ne peut considérer dans ce tableau que la mise en scène du décor : le ciel orageux, Tefifet de lune sur les flots soulevés ; quant au personnage, il faut le ranger parmi les plus mauvaises productions de cette école qui se condamnait systématiquement au genre froid et faux. David se mouvait à Taise dans ce milieu compassé qu'il avait peuplé
JAFFA. — LA LUMIÈRE
lui-même de ses théories abstraites ; mais un homme comme Gros, plein de vigueur naturelle, de vie^ de chaleur, devait étouffer sous de telles rigidités, où venait se heurter son âme aussi douce, aussi tendre que sa constitution physique était puissante. Son début fut donc un échec complet.
Repoussé sur ce point, il neperdit pas courage ; il revint au projet qu'il avait précédemment conçu et qu'il exposait à sa mère dans une lettre envoyée d'Italie au moment de la campagne d'Egypte. Cette lettre, la voici :
« Pourquoi, écrit-il, suis-je réduit à compter les succès des autres sans pouvoir éveiller au moins la. curiosité sur mes compositions? Les autres auraient peint l'ancien Alexandre, moi le nouveau, ces mame*» louks, ces costumes orientaux, ces chevaux arabes. Pourquoi Bonaparte n'est-il point parti de Milan comme il est parti de Paris 1 J'entends parler dô l'état florissant des arts, et puis je me retrouve au milieu de demi-figures, qui me semblent autant deculs-de-jatte. A l'un, il faut faire l'habit, à l'autre, lu cravate ; tout ça m'ennuie et m'endort, et je n'ai per* sonne pour me réveiller. Va, vivre seul peut perdre un individu, surtout lorsque, comme moi, son âme a besoin d'attachement. Le dégoût de soi-même arrive, c'est fini..^. Combien de fois je vais disant : — Si ma mère était avec moi, elle réglerait mon existence ; ce que je suis incapable de faire moimême. Oui, je le sens au fond de mon cœur, mon mdheur est d'être seul, »
Rarement on a confessé ses douleurs avec cette franchise, rarement on a mis son cœur et son esprit aussi complètement à nu : il s'ouvrait à sa mère, il est vrai. J'ai emprunté cette lettre au meilleur biographe de Gros, à M. Delestre, un de ses élèves, resté pour lui un intime ami ; elle est tellement caractéristique qu'il fallait la citer tout entière, quoique la première partie seule nous intéresse à cette heure. En effet, Gros change immédiatement de tactique ; c'est vers TOrient qu'il tourne maintenant sa pensée. 11 prélude à la représentation des sujets modernes par un Bonaparte distribiiant des sabres d'honneur et par les Révoltés du Caire^ où , à côté de beautés qui
annoncent le grand peintre, on remarque encore bien des inexpériences.
Nous touchons à un moment solennel dans la vie de Gros, moment décisif qui se rencontre dans la vie de tout artiste, celui où il joue sur Texécution d'un sujet longuement caressé, dont il se croit maître, la partie suprême qui lui apprendra s'il est ou s'il n'est pas un homme supérieur. Eût -il perdu la partie, dans les circonstances où elle se présentait. Gros, nous le démontrerons, n'aurait pas dû désespérer ; il avait en lui d'autres ressources ; — mais il la gagna.
Un arrêté des consuls avait ouvert un concours d'esquisse pour un tableau commémoratif du combat de Nazareth , où le général Junot , à la tête d'une poignée d'hommes, avaitdéfait six mille Turcs. Gros, à Timanimité, l'emporta sur ses dix-neuf compéti-
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teurs. Le tableau, considéré comme un « monument de la reconnaissance nationale, » devait avoir quinze mètres de longueur sur une hauteur proportionnelle. Bonaparte s'opposa, dit-on, à cette glorification du généralJunot; l'esquisse définitive, déjà tracée sur le châssis colossal, fut perdue pour le peintre ; mais la petite esquisse, celle du concours, existe encore : elle est au musée de Nantes.
Depuis, Gros a fait deux chefs-d'œuvre ; jamais cependant il n'a retrouvé une telle puissance d'inspiration, une conception aussi large. Bans cette mêlée d'hommes et de chevaux, semée de nombreux épisodes particuliers, il n'y a même ï)as l'apparence de la confusion ; Tordonnance générale est parfaitement claire. Le groupe important, Junot et son état-major, domine toute l'action. Les chocs de cavalerie se distinguent dans leur ensemble, et les combats singuliers, quoiquMls occupent les plans avancés, ne confisquent pas exclusivement le premier coup d'œil. On voit la masse avant de voir les détails. Toutefois on revient bientôt à ceux-ci. Chacun d'eux offre un attrait spécial, malgré l'identité de la préoccupation qui les a conçus, et que nous ne pouvons signaler en ce moment. Nous ne devons ici nous occuper que de l'exécution, et elle est tout à fait hors ligne. Je ne parle pas de la science de dessin-, de la variété déployées par l'artiste dans la représentation des cavaliers et surtout des chevaux ; je n'indique qu'en passant le caractère de réalité qu'il a su donner à ce groupe