‹ Les chefs dʹécoleChapitre 36 sur 74 · GROB · texte numérisé non relu

GROB

de grenadiers qui fait le coup de feu au premier plan à gauche et où Ton reconnaît déjà ceux qui formeront 1^ terrible vieille garde; je ne m'arrête qu'à la prodigieuse entente de la couleur révélée par cette esquisse. La molle gravure de Jazet en a conservé le prestige ; c'est que, dans cette composition, la couleur est toute dans la distribution des masses d'ombre et de lumière. Gros avait certainement peu réfléchi sur la théorie de son art, ici Tinstinct lui a suffi ; et Tinstinct aussi guidait son pinceau lorsqu'il jetait, avec une habileté qu'aurait enviée le théoricien, ces nappes lumineuses qui arrêtent le regard de Tobservateur juste au point où se précise le centre moral de l'œuvre, et peu à peu, dans Tordre logique de l'action, le conduisent, par rinflexion et la dégradation successive des teintes, à tous les centres secondaires, jusqu'à Tépuisement de l'intérêt de détail.

Ce sentiment de la lumière — jamais Gros ne le perdit; même dans les œuvres de sa décadence on le retrouve encore, si affaibli que nous le montrent quelques-unes de ses dernières toiles. Il posséda pardessus tout le grand art des sacrifices. Cet art qu'un peintre médiocre ne sut jamais comprendre, nous allons le voir mis en pratique avec une science incomparable dans le tableau qui suivit Tesquisse du Combat de Nazareth.

Outre cette esquisse. Gros avait antérieurement tracé un premier croquis où il avait représenté Bonaparte touchant une tumeur pestilentielle dans

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l^hôpital de Jaflk. On devait bien au peintre déçu pour le tableau de Nazareth cette compensation de lui en demander un autre ; Bonaparte, et non pas un de ses généraux, était le héros de Jaflfa, rien ne s'opposait donc à ce que l'artiste exécutât le sujet qu'il avait spontanément choisi. On le lui demanda en effet.

Vers le milieu d'une haute galerie donnant sur une vaste cour de style moresque, le général, debout, en pleine lumière, accompagné de ses médecins, porte avec assurance la main gauche sur la poitrine nue d'un pestiféré. En face, à droite, à gauche, se dressent, se soulèvent, s'avancent, se tournent vers le chef d'armée, les moribonds au teint hâve, cou-» verts de plaies, suant la fièvre. A ses pieds s'allongent des cadavres tuméfiés. Aux angles de la salle, dans l'ombre, les têtes se renversent, les bras se tordenl^ les poings se serrent contre les mâchoires qui claquent du froid de la mort. Quelques nègres circuleiit, se croisent, les uns remportant des paniers vides, les autres apportant des mannes chargées de provisions, qu'un groupe vêtu de costumes orientaux distribue aux plus affamés. Au fond, éclairant cette scène de désolation, plane le ciel d'Egypte, sur lequel, dans le lointain, la mer chargée de voiles, les minarets, les forts couverts du drapeau de la France découpent leur silhouette étincelante.

La scène n'a rien de répugnant, elle est navrante et majestueuse. A quoi bon l'étudier en détail? Où s'ar»*

léter de préférence ? Que faudrait-il louer davantage : la noblesse que le peintre a imposée au costume moderne, la grandeur qu'il a donnée aux attitudes les plus désespérées, ou la simplicité de quelques-unes d'entre elles, celle, par exemple, du soldat que Ton opère, indifférent à Topération, absorbé dans la contemplation du général ? La science de rajustement, l'ampleur du dessin, Témotion (vibrant encore au souvenir du blocus de Gènes et de ses horreurs), la puissante harmonie du pinceau, sont poussées dans cette œuvre aussi loin qu'il était possible. Nous devons donc amèrement regretter qu'un défaut dans la pratique assombrisse chaque jour davantage ce tableau ', qui mérite, aujourd'hui comme il y a cinquante ans, les lauriers dont les artistes et le public le couvrirent, lorsqu'il fut exposé, pour la première fois, au salon de 1804.

* « L'exécution, qui parut audacieuse et brillante au moment de rapparition du tableau, a perdu de son éclat par^l'effet du temps. Il faudrait en dire autant de presque toutes les peintures exécutées sous l'influence de l'école de David. Les ombres frottées et les clairs sobrement empâtés, qui donnent à cette peinture une transparence flatteuse au moment où le tableau vient d'être achevé^ laissent prise, malheureusement, à une espèce de jaunissement, à une atténuation notable des teintes après un certain nombre d'années. Il en résulte quelque chose de yide et de creux que ne présentent point les tableaux flamands et vénitiens, dont la pratique était meilleure. Ces influences fâcheuses font regretter qu'un homme tel que Gros n'ait pas été l'élève d'un Rubens ou d'un Van Dyck. » {Peintre et sculpteurs modernes : Gros^ par M. Eugène Delacroix.)

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De ce jour, pour les esprits élevés qui pénètrent le sens intime des choses, Gros fut le plus grand peintre de son école. Nous verrons qu'il pouvait aller au delà, et se surpasser lui-même.

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Nouveaux efforts : la Bataille d'Ahoukir. — ^Emploi de la lu' mière diffuse. — Le Champ de bataille d*Eylau, — Beauté morale de cette œuvre. — Gros, peintre de la pitié. — Il est réaliste de tempérament , son cœur lui fournit l'idéal. — La sincérité de l'émotion dans l'art : le Marcus Sextus et VAndromaque de Guérin ; le Marat expirant de David, le Marat de M. Baudry ; les Vierges de l'école d'Ombrie et les Vierges de Raphaël , le Christ de Rubens et le Christ de Prudhon. — Point de rhéteurs.

Après le succès des Pestiférés de Jaffa, Gros s'élève résolument à de nouvelles audaces. Craignant qu'on ne se fût trompé au jeu heurté de ses compositions, qu'on ne Teût pris pour une faiblesse, considéré comme un moyen de tourner quelque écueil dangereux, il dédaigne la séduction des grandes ombres; il déroule ses drames émus sous une lumière partout égale et persistante, il la fait circuler abondanunent entre les moindres groupes, et, pour ainsi dire, il en imbibe tous les corps. Nulle supercherie possible I

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il ne laisse à personne le droit de mettre en doute la hardiesse, la franchise de son procédé. Il peignit successivement ainsi la BalaUU d'Ahoukir , sous l6 jour intense de l'Orient, le Champ de bataiUe d'Eylau^ sous le jour terne et diffus de l'Europe du Nord* Difficulté énorme, si Ton songe qu'en pareil cas il ne reste plus au peintre, pour indiquer les innombrables plans du centre à Thorizon, que la perspective linéaire, et la ressource de la perspective aérienne, bien affaiblie par tin. tel parti pris. Il faut ajouter que, dans chacun de ces deux tableaux, Gros, ne reculant devant nul obstacle, s'est imposé cette ligne d'horizon iju'on ne trouve dans aucun des tableaux de David.

En abordant un pareil système, l'artiste savait combien il est ingrat; cependant, pour être juste, nous devons dire que pour la Bataille dAboukir il n'échappa pas à tous les inconvénients que, sans doute, il avait prévus. L'air manque un peu dans cette vaste plaine qui borde le rivage, les figures se tassent sous le regard, quoique, par les proportions, elles soient suf* fisamment espacées. C'est un défaut, mais la fougue de la composition, l'énergie de certains types, la grâce touchante de- quelques autres, le dessin des lignes générales, la passion qui anime les visages, le souffle héroïque qui se communique aux chevaux eux-mêmes, rachètent amplement les imperfections que nous avons signalées, et qui sont, d'ailleurs, bien moins sensibles dans le Champ d$ bataUU dSylau^

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