‹ Les chefs dʹécoleChapitre 38 sur 74 · EYLAU. — LA PITIÉ · texte numérisé non relu

EYLAU. — LA PITIÉ

de soldats tombés à leur place d'honneur. Des officiers d'ordonnance, au galop de leurs chevaux, traversent la plaine immense ; ils vont , aux débris de l'armée victorieuse, annoncer l'arrivée de l^Empereur. Celuici s'est arrêté un instant à Tendroit où le combat fut le plus acharné, au milieu des pièces démontées, des lances brisées, des baïonnettes tordues et rompues. Entouré de son état-major de héros et de princes, — Murât, déjà roi de Naples ; Berthier, prince de Neufchâtel et de Wagram ; Davoust, prince d'Eckmulh, duc d' Auerstaedt ; Soult, duc de Dalmatie, et Bessières, duc distrie, — Napoléon, affecté de cet affreux spectacle, étreint plus fortement les rênes de son cheval, mouillé de sueur et de neige. Il étend le bras comme pour conjurer les éléments et porte vers le ciel, qui lui renvoie Timage d'une désolation infinie, les regards douloureux qu'il a détachés avec effort d'un amas de cadavres entrelacés, — ennemis, amis, — dans l'étreinte de la mort. La nuit a roidi leurs membres et frangé de glaçons leurs vêtements en lambeaux. Dans ce groupe, quelques bouches gonflées, souillées de boue et de sang, troublent d'un cri de pitié l'immobile silence. — Mais tout s'efface dans l'œuvre de Gros, tout disparaît devant ceci : la neige et Napoléon.

Pitié, c'est bi^n le mot que Gros a inscrit sur tous les points de la toile. Disons-le enfin, cette émotion, on la retrouve dans chacun de ses tableaux de bataille. Ce grand artiste, — que l'on est tenté d'appeler le

oaos.

peintre de la guerre, tant il a su mettre d'animation ai de vérité dans les scènes de meurtre, tant il en a réussi la représentation matérielle, ~ lorsqu'on étudie attentivement toutes ses compositions, lors* gu'on se représente la Sapho elle-même ; dans les épisodes de Nazareth^ les gorges tendues, les mains jointes, la protection aux vaincus ; les premiers plans de Jaffa ; le fils du pacha dans Aboukir ; Eylau tout entier; plus tard, le groupe d'Espagnols dans la Red» dition de Madrid ; le groupe allégorique des Pyramides ; la sainte Geneviève de la Coupols; la Grèce du tnusée Charles X ; lorsqu'on se remet en mémoire telle ou teUe scène de chacun de ses tableaux, on se demande» en vérité, s^il n^avait pas horreur de la guerre, et s'il ne serait pas plutôt le peintre de la pitié«

Son imagination, qui était celle d'un poëte^ se plai*? sait à combiner et à reproduire les uniformes aux vives couleurs, les costumes orientaux, les chevaux aux robes soyeuses, à l'œil étincelant, aux narines frémissantes, aux gestes élégants; elle trouvait dans les combats un mélange pittoresque de draperies éclatantes et de chairs nues ; — mais soit que son cœur battu, qu'il s'animât à l'image des douleurs, des souffranaes, des larmes que coûte la guerre, soit qu'il traduisît l'état de son âme ou qu'il interprétât un spectacle entrevu ou seulement rêvé, son œuvre émeut profondément.

. C'est par cette faculté d'émotion que Oros nous ^titachdi et c'est par là qu'il a si complètement réusd

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