EYLAU.— LA PITI
dans un genre qui, malgré toute apparence, ne devait pas nécessairement être le sien, qui ne fut le sien que parce qu'il était ia seule réalité émouvante de sott temps. Ceci explique ce que nous disious à propos dd son esquisse de concours pour le Combat de Nazareth, Gros pouvait alors échouer sans danger, il se serait relevé ; il n'était pas né uniquement peintre de bataille. Gros voyait merveilleusement la réalité, il était réaliste de tempérament, son cœur lui fournissait Tidéal. Vivant dans un siècle de guerres, il fut natu» Tellement conduit à peindre la guerre. Dans son cœur il puisa la pitié inhérente aux rencontres d'armées, A une autre époque, époque de paix, il n'eût jamais peint seulement un sabre.
11 était digne, par son âme, d'aborder des sujets plus nobles et d'un intérêt humain plus général; il aurait créé un genre ; lequel? je ne sais; mais il aurait trouvé une expression plus haute à cette sensibilité profonde qui était en lui; il aurait su traduire pour .tout le monde et appliquer sur une échelle plus vaste sa grande faculté d'émotion.
Le peintre doit savoir peindre avant tout; c'est là un axiome moins pratiqué que sa forme banale ne le donnerait à penser. Mais, aussi, que les artistes se le disent bien : de toute nécessité, il faut qu'ils apprennent à ramener en eux-mêmes, à concentrer, à couver, pour ainsi dire, les impressions qu'ils reçoivent du dehors à chaque instant, au musée ou dans la rue, dans les bois ou dans le monde, seuls qvl en
public. La force, Tutilité, refficacité de leur art sont là tout entiers et non ailleurs. Il leur est indispensable de faire subir à leurs impressions une sorte d'opération intime, souvent fort lente, parfois instantanée, et qui consiste à conduire la première sensa* tion superficielle à F émotion intense , de manière que celle-ci éclate par le seul fait qu'elle existe. Leurs sensations deviendront alors faciles et légères à Texpression, ils obtiendront le même résultat que Gros dans le tableau de Jaffa, dans celui d'Eylau,
Je n'ignore pas que les peintres, pour la plupart uniquement préoccupés de la forme, accepteront difficilement une vérité qui ne fait pas doute pour le moraliste. Ils n'admettront point que, pour émouvoir, il soit urgent de s'abandonner à l'émotion sincère, franchement traduisible, issue de soi, et de ne pas croire qu'on la remplacera par une simple combinaison d'eflfets plastiques , mesurés et calculés en vue d'une action possible sur le public *.
L'œuvre de Guérin, celui de David encore plus, sont là, pleins d'exemples pourtant qui confirment ce que nous venons d'avancer. Le Marcus Sextus retrouvant sa femme morte nous émeut , parce que Guérin était ému en peignant cette allusion politique aux douleurs de l'émigration française en 1792. Quelle impression nous laisse la froide Andromaque, malgré
1 L'opinion de la plupart des peintres à ce sujet, opinion que nous croyons funeste, a pour elle l'autorité de Diderot. (V. Paradoxes sw U comédien.)