L'AMOUR DE LA PERFECTION
M. Meisâonier successeur d'Abel de Pujol à TAcadémie. — Sa rupture avec la tradition de Dayid. — Son originalité. — Se6 rares qualités. — L'amour de la perfection.^*- La oonfianov en soi et la conscience. — L'homme et l'accessoire dans les œuvres de M. Meissonlèr. — Le sentiment et l'expression. — Unique supériorité des Flamands sufM. MeisMOniêr.><-»Con« clusion.
L'Académie des Beaux-Arts vient de rendre tardivement justice à un artiste d'un rare mérite, en appelant M. Meissonier à siéger parmi ses membres. Il est heureux que les nouveaux élus à la quatrième classe de Tlnstitut ne soient pas, comme leurs confrères de l'Académie française, tenus de prononcer reloge de leur prédécesseur. Assurément M. Meissonier eût été fort embarrassé de louer les peintures d'Abel de Pujol au Luxembourg et de tracer le panégyrique de cet artiste. L'auteur de la Rixe^ du Liseur^ des Joueurs d'échecs ^ de la Lecture chez Diderot,
et de cent autres scènes familières, interprétées avec une liberté d'esprit originale et ingénieuse, ne nous parait guère propre à goûter les lourdeurs de Tallégorie,lesmédiocritésdulieu commun dontla Ville de Vor lenciennes encourageant les Arts offre Taflligeante image. Abel de Pujol avait adopté et détourné dans le sens de la peinture religieuse la tradition étroite, la froide convention de David. M. Meissonier, au contraire, rompit, dès le début, avec celle-ci pour renouer la chaîne d'une tradition oubliée. Je ne songerais pas à lui en faire un mérite, s'il s'était borné à n'imiter qu'une école différente. Mais ce qui établit sa distinction, c'est précisément de n'avoir jamais imité personne. En étudiant l'art d'un autre siècle et d'une autre contrée, il n'a cherché qu'une confirmation à ses penchants personnels, il s'est mis sous le couvert d'une autorité reconnue. Il n'a même pas demandé à l'art hollandais du xvii* siècle des motifs d'inspiration, mais im encouragement Ml a lutté de pa tience et d'énergie calme avec les Terburg, les Metsu, les Gérard Dow, les Miéris,les Slingelandt, et, comme exécution, il les a souvent vaincus. Par quelques points, il leur est supérieur, par un seul il reste au-dessous d'eux. Le plus grand reproche que l'on puisse adresser à M. Meissonier, c'est de n'avoir pas appliqué aux mœurs de notre temps son précieux talent, son incomparable science d'expression.
t Voir à TAppendice, note D : UAri hollandais.
l'amour de la perfection. 245
On blâme aujourd'hui M. Meissonier, après Ven avoir trop félicité jadis, de la minutie exagérée de son procédé. Critique facile et à la portée du premier venu. On oublie les deux grandes qualités dont cette minutie même est l'indice certain : l'amour de la perfection dans le sujet le plus simple, Taudace courageuse avec laquelle sont abordées et résolues dans ces petites toiles les difficultés d'un long et consciencieux travail.
Ces difficultés, eu nos jours de peinture facile, habile, emportée haut la main, mais toute de o/iic, il est bon d'en préciser la nature. La plupart de nos jeunes peintres n'ont adopté ce système de facture lâchée que parce qu'ils ont hâte de terminer, pour en détourner leurs regards, l'œuvre commencée par caprice. S'il leur fallait s'astreindre à exécuter patiemment un sujet qu'ils n'ont ni médité, ni creusé, le dégoût ne leur permettrait pas d'en achever la réalisation.
On le voit, ce sont des difficultés purement morales, c'est-à-dire de Tordre le plus grave. La conception rapide, la richesse d'imagination servent de peu si on ne laisse leurs fruits arriver à maturité. Les labeurs de l'exécution ne sont féconds que s'ils ont été douloureux. C'est pourquoi je m'imagine que l'auteur de la Confidence n'atteint la perfection que par une suite incessante de petits sacrifices, qu'en accomplissant chaque jour une tâche pénible et fatigante. Il fuit l'improvisation. Mais par contre il a deux soutiens
admirables et qui ne lui font jamais défaut : la foi dans son œuvre, la confiance en soi.
Comparé à d'autres peintres plus célèbres, M. Meissonier est donc une figure exceptionnelle et extrêmement intéressante. Il y aurait un véritable charme de curiosité à étudier, un délicat et réel plaisir à mettre en lumière les secrets, les procédés et aussi les intentions de cet artiste remarquable, qui réussit constamment lorsque la grande majorité ne réussit que par fortune. De plus et sans aucun doute, une analyse scrupuleusement approfondie de son talent porterait avec soi une leçon utile.
Je ne connais pas un tableau de M. Meissonier qui n'offre ce triple exemple : une patience surhumaine, un désir immuable de bien faire, ime persistance, une continuité de pensée des moins communes.
M. Meissonier est peut-être le peintre le plus consûiencieuxde Técole moderne. Personnen aaimédana l'art et poursuivi avec autant d'ardeur la perfection matérielle et la vérité morale. Il n'a pas de défauts proprement dits; ses erreurs ne sontquela suite d'un excès d'ambition vers le parfait.
Porté par nature à l'étude spéciale de la figure isolée, il réussit merveilleusement à placer sur le masrque de ses personnages l'expression qu'il a choisie. Aussi, dans ses œuvres, malgré Timportance de l'accessoire, — du mobilier, puisqu'il faut le dire, — jamais le décor n'écrase lesujet principal. Lapremière place est réservée ^ l'homme, <}ui attire tout 4^Sibord
l'amour de la perfection. 247
rattentioû. Lorsque celle-ci est amplement satisfaite, alors, et seulement alors, elle se reporte sur le mi« lieu même où agit le héros du petit drame. C'est par là que M. Meissonier se place au-dessus des Hollandais, de Gérard Dow en particulier, qui se préoccupe avant toutes choses de l'accessoire au détriment du principal.
L'auteur du Petit homme à la fenêtre, des Encyclo^ pédistes, du Liseur^ accorde beaucoup plus qu'on ne daigne le reconnaître au sentiment et à la rêverie. La pensée, — sereine, ou mélancolique, ou railleuse, — l'humaine pensée habite sous le front de ses personnages, brille dans leurs regards, s'harmonise avec leur geste, avec leur attitude qui est toujours d'accord avec l'expression du visage, toujours juste, naturelle et spontanée. Ce qui a souvent nui aux créations de Tartiste auprès de ceux ^ui aiment la recherche et l'impossiblet c'est qu'elles sont trop simplement vraies. Or, la vérité simple, dépouillée de tout apprêt visible, est le comble de la science dans tous les arts.
Les œuvres de M. Meissonier prouvent une préoccupation constante de l'expression non pas rigoureusement élevée, mais humaine. Il se plaît à traduire la finesse et l'esprit. La réflexion, la méditation sérieuse ou vague, celle du philosophe ou de l'amant, lui ont fourni le prétexte de compositions charmantes et souvent touchantes ; il n'a même pas reculé devant la na&s% niaiserie (voyez la Confidence) ; il peint avec
248 MEISSONIËR.
ravissement la satisfaction intérieure du niélomane. Lorsqu'il lui arrive de manquer un type ou un ensemble, c'est qu'il n'ose pas rendre complètement sa conception, c'est qu'il sacrifie à telle ou telle convention dont par sa distinction native son talent triompherait avec aisance.
Parfois on accuse *ce talent de sécheresse. Celte sécheresse, on peut la rencontrer çà et là dans Texécution, jamais dans la pensée. En insistant sur le côté rêveur, sur le cachet d'intimité expansive qui perce dans les tableaux de M. Meissonier, il faut de nouveau exprimer le regret qu'il n'ait pas interprété la physionomie de la société qu'il avait sous les yeux, et surtout qu'il n'ait pas fait dans ses compositions la part plus large à la femme. Son pinceau délicat et subtil eût laissé de précieux témoignages sur la femme du xix* siècle. La pénétration du peintre aurait, je n'en doute pas, déchiffré cette énigme, éclairé ce sphynx qui s'est rarement livré dans sa multiple vérité à l'artiste moderne.
Au moment de terminer ces Ugnes ti'op rapides, pouvons-nous conclure sur M. Meissonier et dire qu'il est un grand maître? Évidemment ce serait aller trop loin. Mais dans le cercle qu'il s'est tracé, nous sommes en état d'affirmer qu'il nous laisse peu de chose à envier aux petits mdtres de la Hollande et des Flandres (ceux-ci ont reproduit les mœurs de leur temps, c'est là leur supériorité). M. Meissonier a en partage un goût exquis, une délicatesse , une su-
l'amouk dk la perfection. 249
reté et même une largeur de touche qui le mettent au-dessus de certains peintres plus acclamés que lui par leur époque ; enfin il a cette manie exceptionnelle de la perfection, et, quoi qu'on die, c'est là une vertu assez rare pour qu'on lui rende hommage quand par hasard on la rencontre.
La gloire de M. Meissonier sera plus manifestement reconnue un jour qu'elle ne Test aujourd'hui. La postérité s'étonnera de trouver parmi les artistes contemporains — dont quelques-uns ont été et sont encore très-grands : Géricault, M. Eugène Delacroix — un peintre qui sut allier au goût la sagesse, et dissimuler, sous un travail qui ne paraît que minutieux, une pensée toujours forte.
M. Ingres, sa physionomie morale. — Touchant caractère de sa vie. — Courte biographie. — Difficultés de la cfitique en face de M, Ingres.— Trois questions fondamentales.
Les natures droites, même lorsqu'elles n'ont pas reçu le génie en partage, peuvent aller presque aussi loin que le génie et en présenter le simulacre aux yeux du plus grand nombre. C'est parmi les natures droites que se comptent les vrais travailleurs, ceux que rien ne fatigue ou ne rebute, qui avancent malgré les dégoûts de la lutte contre le monde et contre soi-même, qui se relèvent toujours vaillants après l'épuisement de la production pénible, et qui ne tiennent pas compte de leur abattement dans les hem-es d'impuissance. La volonté leur fait franchir les rares instants de découragement, moments rares parce que la volonté n'est chez eux que Tinstrunient (V\me con-
science qui croit à Tefflcacité légitime, à Tinfaillible récompense du labeur. En mesure de se rendre à elles-mêmes le bon témoignage qu'elles ont fait tout pour réussir dans leur œuvre, les natures droites ont Torgueil du succès. Positives, calculatrices, froides, parfois un peu sèches, poussant souvent Tobstination (qui n'est pas la persistance) jusqu'à Tentêtement, leur ambitionne cède que devant une seule barrière : leur honnêteté. Cette honnêteté les met fréquemment dans la situation de certains hommes politiques engagés fort jeunes dans un parti. A un moment donné la lumière se fait en eux, ils voient juste ce qu'ils eussent voulu et comment leur intelligence eût servi le pays. Mais s'ils ont la douleur de s'entendre révéler ces vérités par un autre partie si c'est dçuis le camp opposé que Ton profesiSi la foi qui devait être la leur, ils préfèrent s'abstenir, végéter, et contre toutes les protestations de leur intelligence respecter leur premier engagement. Les natures droites ne trahissent jamais la foi qu'elles s'étaient antérieurement promis de garder. Le travail ingrat et le courage dans le travail, la volonté puissante, la loyauté, telles sont les forces qui leur sont propres et où nous devons trouver exemple et enseignement. — M. Ingres est une nature droite.
Porter assez vivement en soi le goût et le sentiment d'un art ou d'une science pour vouloir en posséder les éléments, en acquérir les secrets, pour s'y adonner avec ardeur et y vouer son existence ; &'est