‹ Les chefs dʹécoleChapitre 54 sur 74 · IN6RES · texte numérisé non relu

IN6RES

petite école des néo*grecs qui mettent la partie légère de rhistoire ancienne en rébus ; ils sont à David ce qu'une opérette des Bouffes-Parisiens est à ime tragédie lyrique, Y Orphée aux Enfers de M. Offenbachà Y Orphée de Gluck, un passe-temps, un jouet sans considtance qui n*arréte même pas la critique. Il n'y a donc en réalité rien à craindre de l'influence de M.Ingres. Livrés à eux-mêmes, ceux qui suivent ses traces eussent été plus faibles encore et, parmi eux, aucun ne reprendra la direction d'une école, dont le public commence à s'éloigner. Moins recherché qu'il y a quelques années, le talent de M. Ingres deviendra un thème à regrets et désolations pour ceux qui voudraient arrêter l'esprit humain à certaines bornes et ne s'expliquent pas qu'il les franchisse ; M. Ingres est et sera longtemps encore le dieu de la peinture pour ceux qui, tournés du côté du passé, se plaisent à en assembler tous les éléments, toutes les vertus pour en douer un seul homme.

Ce que M. Ingres, par sa vie, doit être pour chaque peintre, c'est un exemple ; elle a la vertu d'im enseignement; elle montre de quelles forces dispose la volonté. Mais, ne l'oublions pas : la ténacité est une faculté que peu de personnes savent employer et qui réussit rarement lorsqu'elle est seule. L'exemple de M. Ingres est une exception ; mais filt-il une règle, 'il n'assurerait que le triomphe matériel. 11 y a au-dessus de ce succès éphémère im triomphe plus enviable et la postérité le consacre toujours. Il ne s'obtient

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pas uniquement par l'effort de la volonté; il faut aussi, pour y arriver, s'efforcer de porter en soi, et de projeter au dehors la lumière et la sincérité.

On ne saurait trop insister sur la nécessité où se trouve la peinture moderne d'être affrancliie de toute espèce de conventions mondaines ou morales sur le temps présent. Où sont les hommes qui embrasse^ ront leur siècle d'un coup d'œil assez hardi pour le transporter dans Tart par ses côtés vrais, grands, beaux et généreux? Ils n'auront qu'un écueil à éviter. Rendre la vie moderne sous ses apparences superficielles, sans l'approfondir et la généraliser, c'est s'exposer à ce que la postérité reconnaisse la date exacte de la production, c'est tomber dans l'actualité. La tâche glorieuse — elle est difficile — c'est de ne rien donner qui ne puisse aller à toute âme, à toute époque, en tous pays.

Le grand artiste qui se proposera cette fin aura tué la convention; et, s'il ose s'affirmer hardiment, qu'il ne redoute aucun échec : toutes les flatteries lui sont d'avance réservées. Ne venons-nous point d'expérimenter qu'il n'y a pas de plus sûr moyen d'être idolâtré que de s'idolâtrer et de s'ériger à soi-même une chapelle ? Douloureuse expérience I

Le public qui encourage, et— malgré eux souvent, — ^maintient les jeunes talents dans une voie fausse ne sait pas combien il en a perdu. Il rejette à un moment donné la responsabilité de ses encouragements et ne laisse aux artistes qu'il a trompés que le stérile avan-

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tage d'avoir flatté leur temps et d'avoir été flatté» par lui. Ce public, lui-même, quand sera-t-il enfin las d'applaudir à toutes les idées fausses, quand cessera^ t-il de se laisser imposer, malgré sa légèreté, par des apparences de sérieux et de gravité? Personne ne pourrait le dire, car, pour cruel que ce soit, il faut bien se l'avouer : l'art en France n'est fêté que parce qu'il est une distinction et une aristocratie de l'esprit. Voilà pourquoi celui qui le prendra de très-haut avec Topinion et affirmera son génie sera, par le plus grand nombre, accueilli avec joie et sans contrôle. Voilà pourquoi aussi la minorité qui juge par ses yeux, qui cherche la raison des choses, est forcée ou de taire ses réclamations ou de les modérer si elle veut se faire écouter. Le public ne souffre pas que l'on touche à ses élus du jour, dût-il les abandonner le lendemain. M. Ingres est la plus illustre victime de sa faveur. La critique, enchaînée, n'a pas pu dire àce peintre, dont la vie si honorable, toute vouée au travail, lui inspirait une respectueuse admiration, que l'art se suicide par Timitation et qu'il n'a pas de rai* son ni de puissance pour exister, s'il n'est une force, une libre émanation du génie individuel.

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