FIN
Note A.— P. 139.
« On a fort éloquemment prêté »
Je cédais en écrivant cette phrase à l'impression que j'avais gardée d'une lecture déjà ancienne du Cours de 1847, par M. Michelet. Depuis j'ai relu ces pages vivantes, frémissantes et pleines d'aperçus profonds sur Géricault. J'y ai trouvé , sauf de légères dissidences , une éloquente et constante confirmation à mon propre jugement; je mets donc à profit ce secours qui m'arrive inopinément en détachant de ce livre, maintenant rare, Je beau chapitre qui suit :
Un triste dialogue eut lieu, vers 1823, à la porte du bal de l'Opéra, entre un de mes amis, homme du monde, artiste infiniment spirituel, et un jeune homme, un grand homme» frappé au cœur, qui semblait chercher dans le plaisir Taccé- Icration de la mort. Je parle du premier peintre de ce siècle, de l'infortuné Géricault.
Mon ami le rencontra fort triste parmi cette foule joyeuse :
les femmes parées, les voitures, les lumières ; grande toi« lette, gants jaunes, mais déjà bien changé. La douceur infinie de son puissant regard avait fait place à l'expression âpre du terrible masque que vous avez tous admiré. C'était toujours le génie, mais non plus l'expression de la force, celle plutôt d'une mortelle ardeur pour saisir ce monde fugitif, et dans une orbite profondément creusée, l'œil sauvage du faucon.
Mon ami, qui l'aimait, qui voyait en lui la France et l'art dans leur plus haute expression, essaya de l'arrêter là, pria et supplia... En vain. Triste, sombre, il alla s'engouffrer au brillant tourbillon.
Il est mort, vous le savez, cette année 1824, l'année même où mourut Byron, à deux mois de distance, deux grands poètes de la mort. Byron dit celle de l'Angleterre, qui se croyait victorieuse ; Géricault peignit le naufrage de la France, ce radeau sans espoir, où elle flottait, faisant signe aux vagues, au vide, ne voyant nul secours... Et Géricault aussi n'a vu rien venir, et il s'est laissé glisser du radeau.
Ce génie, exlraordinairement ferme et sévère, du premier coup peignit l'Empire et le jugea; du moins l'Empire en 1812: La guerre, et nulle idée. C'est l'officier des guides, le terrible cavalier que tout le monde a vu, le brillant capitaine séché, tanné, bronzé.
Mais la chute, mais la déroute, mais le soldat, le peuple touchèrent bien autrement son cœur. Il fit comme l'épitaphe du soldat de 1814. C'est le cavalier démonté, le cuirassier^ ce bon géant, si pâle, géant de taille, et pourtant si homme, et ai touchant! Un soldat, mais un homme encore : la guerre, on le sent bien, ne l'a point endurci. Il se roidit en vain pour retenir son coursier colossal sur la descente rapide, glissante... Il n'échappera pas... Derrière plane un noir tourbillon d'hiver et de Russie, l'ombre du soir et de la mort; il n'y aura pas de matin ... Et pourtant, tout le reste semble un paysage de France, la terre de la patrie. Il* revient, après le tour du globe, il rentre... pour mourir.
On sait l'étrange réaction de 1816, et comme la France sembla se renier elle-même. Eh bien 1 de plus en plus, Géricault l'adopta. Il protesta pour elle, par l'originalité toute française de son génie, et par le choix exclusif des types na-
tionaux. Poussin a peint des Italiens, David des Romains et .des Grecs; Gérieault, au milieu des mélanges bâtard* de la Restauration, conserva ferme et pure la pensée nationale. Il ne subit pas l'invasion, ne donna rien à la réaction.
Faisons, messieurs, une différence grave entre ceux qui ont suivi le temps et ceux qui ont devancé, maîtrisé le temps :
Un grand, un puissant écrivain, en 1800, quand on rouvre les églises, publie le Génie du Christianisme. Il suit la réaction.
En 1822, Géricault peint son radeau et le naufrage de la France. Il est seul, il navigue seul, pousse vers l'avenir... sans s'inlormer, ni s'aider de la réaction. Cela est héroïque.
C'est la France elle-même, c'est notre société tout entière qu'il embarqua sur ce radeau de la Méduse.., Image *si cruellement vraie que l'original refusa de se reconnaître. On recula devant cette peinture terrible; on passa vite devant; on tâcha de ne pas voir et de ne pas comprendre. « Ce tableau est trop triste, il y a trop de morts; ne pouvait-il pas faire un naufrage plus gai i ? »
Le tableau retourna, parmi les dérisions des critiques, du .Ix)uvre chez le peintre. En punition d'avoir senti la France, il resta seul en face de ce portrait du désespoir. Il essaya d'y échapper, visita l'Italie, l'Angleterre ; mais son cœur était trop enraciné dans la patrie. Il revint, il trouva le triomphe universel du faux. Dans la politique, les écoles bâtarde», le dogmatisme absurde de nos Anglo-Français. Au théâtre et dans la peinture, la vogue des improvisateurs agréables, de
i Personne ne voulut acheter ce tableau, sauf un ami de Géricault, qui y avait lui-même travaillé, M. Le Dreux Dorcy; il l'acheta 6,000 fr. à la mort du peintre, refusa les offres énormes de l'étranger, et, pour le même prix, le donna au musée du Louvre.
Bel exemple! De telles œuvres, en eilet, n'appartiennent à personne, à aucun particulier. Qui pourrait, sans crime, yarder chiz soi, pour soi, une œuvre inédite de Descartes, de Rousseau, de Montesquieu? Ne serait-co pas un dtvoir de la livrer .a la publicité? La lataiiié des arts du dessin est plus cruelle encore ; l'objet est unique, ne peut se reproduire (la gravure est un art à part, et créateur, plulôi qu'une reproduction). Donc, il est important que les œuvres capitale» restent placces dans des lieux accessibles à tous, et, autant que possible, dans ks n;usées nationaux. On ne sait pas assez combien le simple rapprochement
Ja vulgarité rapide. Cerné, comme étouffé de tous ces gens aimables, malade du faux sourire de la Restauration, seul, morne et triste, il voulut, lui aussi, oublier. Il chercha les sensations violentes, les seuls périls qu'on peut se faire en pleine paix, monta des chevaux fougueux, effrénés, impossibles. Il se plongea au tourbillon des bals, au vertige des foules, aux plaisirs anonymes, obscurs, et fut plus triste encore.
Il savait bien pourtant que les grands producteurs, les Titien et les Michel-Ange, les Rubens, les Rembrandt, ont sagement, habilement aménagé la vie, économisé le temps et la force, qu'ils furent grands maîtres en l'art de vivre... Lui il voulait mo^irir. .
Non qu'jl eût ressenti l'influence des tristes, des stériles écoles qui, de nos jours, ont systématiquement enseigné l'ennui, le désespoir. Le génie solitaire d'Obermann et du Dernier homme n'est point celui de Géricault. Le génie satanique de l'auteur de Manfred ne se rapproche du sien que par des traits tout extérieurs. Celui de Géricault fut éminemment sociable. L'Anglais vécut de haïr l'Angleterre. Et le Français mourut de croire à la mort de la France.
C'est le reproche grave qu'on doit lui faire. 11 n'a pas eu la foi dans l'éternité de la Patrie.
Comment n'y crut-il pas? Il venait de lui créer ses puissants et immortels symboles, sa première peinture populaire. La France était en lui.
Il l'ignora, il ne voulut plus vivre. Il demanda secours à la nature, puisque la patrie l'oubliait, s'oubliait elle-même.
de ces grandes œuvres les rend plus fécondes . Hélas ! pauvres artistes qui n'aurait pitié de vous, en songeant que le plus haut attribut du génie, l'unité, vous est cruellement arrachée ; vos membres dispersés courent l'Europe* Des barbares vous tiennent ainsi démembrés, enferment parfois, enfouissent telle pensée qui aurait fécondé un monde !... Comment ne sent-on pas qu'il est impie de retenir chez soi des parties vivantes d'un homme? Non, ici, c'est beaucoup plus, c'est l'artiste national d'une époque, celui qui, seul, eut alors la vraie tradition; je l'ai dit, et le redis : A ce moment, Géricault fut la France. — C'est le devoir de ceux qui ont ses tableaux, ses dessins, de les donner ou les vendre au Musée. On les réunirait dans une salle qui s'appellerait le Musée Géricault.
La nature Tentendit, et la mort; la mort lente et cruelle, lui donnant le temps de savourer toute l'amertume d'un grand destin inacheyé. — Chose dure ! c'est dans l'impuissance du malade, lorsqu'il ne peignit plus, qu'il sentit l'immensité de ce qu'il aurait fait et ne pouvait plus faire. — 11 allait dans un grand tableau (la Course des chevaux à Rome) montrer combien de secours l'étude profonde des animaux donne à celle de l'homme, et comme le cheval, en certaines parties, reproduit dans une proportion grandiose, explique, interprète la forme humaine. Il avait, pour le reste, des rivaux dans les grands maîtres du passé; mais dans ceci, Géricault était le premier et le seul. — Or, c'était juste à ce moment de déployer son originalité souveraine, que la mort le prenait.
L'amertume infinie de sentir tout cela paraît dans la lettre mélancolique qu'il écrit à M. Collin, aux dernières lignes surtout : « .... Je t'envie tellement la faculté de travailler, de peindre, qae je puis, sans crainte d'être taxé de pédanterie, t'en gager à ne pas perdre un seul des instants que ta bonne santé te permet d'jr bien employer. Tajeunesie augsi »• passera, mon jeune ami. »
Il mourait et sentait qu'il était à sa première époque, encore dans son âge héroïque, de volonté, d'effort. La grâce lui était inaccessible encore, le charme féminin, le mouvement, le sourire de l'enfant, de la femme, tout cela le fuyait. Il le cherchait en vain : « Je commence une femme, disait-il, et cela devient un lion. »
Mort trop jeune, il ne fut qu'un héros dans l'art; il n'a pu atteindre la grâce, la bienheureuse époque où se sont reposés les maîtres.
£t la grâce pourtant, qui rayonnait dans toute sa personne, dans ses grands yeux orientaux, elle était dans son cœur; et comme peintre, il l'aurait atteinte. Il devait s'obstiner à vivre, espérer, croire, aimer.
Il devait, au lieu de mourir, augmenter, étendre la vie, ne .pas rester à la surface terne et froide qu'il rencontrait au haut de la société, descendre dans les foules. La France d'alors, encore toute frémissante de ses batailles, plus sensible après ses malheurs, trempée de larmes héroïques, eût réchauffé son grand artiste»
La France n'était pas dans quelques amis légers , peu sûrs, dans quelques peintres envieux. Il fallait à un tel homme
autre chose que de telles amitiés, que d'éphémères amours; il lui fallait le grand amour, où il eût pu toujours avancer, aimer davantage, s'étendre, s'approfondir au sentiment de la patrie.
Il devait avancer plus haut, plus bas, plus loin.
Il aurait atteint et fixé les trois choses fuyantes et presque insaisissables à l'art : la femme, la foule, et la lumière.
Le Corrége des souffrances, celui qui^dira sur la toile les frémissements nerveux de la douleur, le grand maître de la Pitié, qui, d'un invincible génie, brisera l'égoïsme, fondra le cœur de l'homme, est-il venu encore?
La foule, tous les mystères des grandes masses humaines, la fantasmagorie des sombres ateliers, les remuements formidables des armées, le bruit visible de l'émeute, qui peindra tout cela?...
Une grande carrière l'attendait. — Il avait, entre tous, le génie pathétique. — Les premières esquisses du Naufrage, bien plus touchantes que le Radeau, disent assez la force de cœur qui était en lui. Le sien, si héroïque, n'en était que plus tendre ; il aimait tous les jeunes artistes, ne haïssait personne, pas même ses envieux. — Chose rare et singulière qui faisait sourire ses amis, dans les relations vulgaires, nullement respectables, où le jeta parfois sa vie isolée, sans famille, il conservait des égards respectueux et tendres, soit par délicatesse naturelle, soit par ressouvenir de sa mère qu'il avait perdue.
Il vécut seul, mais rien n'était plus loin de lui que l'école solitaire, égoïste, drapée d'un orgueil insensé. Il était né pour être l'interprète, l'organe d'une société libre, et, pour risquer ce mot, le peintre magistrat, dont chaque tableau eût été un héroïque enseignement. Il eût fallu lui donner pour ses fresques tous les mura d'une grande cité, d'.un glorieux Paris, où la France et le monde seraient venus apprendre la liberté, l'amour du genre humain ; il eût suffi de regarder les murs pour j lire tout cela, et les plus nobles cœurs auraient grandi encore en y contemplant G-éricault.
Une telle France n'était pas. Une France pourtant existait, vivante et forte, mais cachée dans la terre, enfouie sous l'invasion. Il n'y descendit pas, il ne put pas la voir.
Que ce grand homme nous serve par sa vie, par sa mort; ne cédons pas, comme lui, au découragement.
Note B. — P. 202
Bouchot f — Bouhot,
Dans la meilleure de nos publications artistiques, la Gazette des Beaux- Arts, M. Paul Mantz a publié [n^ du 1" févrierl862) une très-intéressante étude sur Decamps où il a relevé un peu durement peut-être pour ses prédécesseurs, une erreur que nous avons rectifiée grâce à lui. Néaiimoins nous citons les pages où cette erreur a été signalée, parce qu^elles contiennent de curieuses informations sur l'origine des goûts de Decamps « pour les murailles et les monuments. j>
« Lorsque Tauteur des Mémoires d'un hou/rgeois de Paris donna place dans son livre à la lettre de Decamps, il ne mit pas tant de vigilance dans la correction des épreuves qu'il ne laissât passer une faute d'impression. Cette faute, tous les biographes se sont empressés de la reproduire avec une unanimité parfaite » (hélas I oui), « en donnant pour premier maître à Decamps un certain Bouchot, personnage absolument chimérique, car on ne peut vraiment pas supposer que ces écrivains aient prétendu faire entrer le jeune écolier chez le futur auteur des Funérailles de Marceau^ François Bouchot, qui n'était alors qu'un enfant. Le premier initiateur de Decamps fut en réalité Etienne Bouhot, un habile peintre d'architecture et d'intérieurs^ qui exposait encore en 1859 et qui se retira ensuite à Semur, vOÙ il devint conservateur du Musée. Du reste, si l'on avait pris la peine délire avec attention la lettre de Decamps, on aurait bien vite deviné et corrigé la faute. L'aritiste raconte que son maître lui donna quelques bons avis, et qu'il apprit chez lui c un peu de géométrie, d'architecture et de perspective. » Bouhot peignait en effet des vues de vilhss, des places publiques bordées d'édifices bien alignés, des groupes de maisons oùtous les détails, rigoureusement étudii^s sur la réalité, appartenaient aussi bien à l'art
du topographe qu'à celui du peintre. Ce genre, qui a reçtl de la photographie un coup mortel, était fort à la mode en 1816, époque à laquelle Decamps a d& être reçu dans l'atelier d'Etienne Bouhot. Je doute que le jeune artiste ait beaucoup profité à l'école de ce maître ; je note cependant, mais sans attacher à cette remarque plus d'importance qu'il ne convient, que, dans la plupart de ses tableaux d'architecture, Bouhot a recherché la vigueur de la coloration, qu'il aime à faire jouer les tons rouilles des toitures en tuiles avec les nuances jaunâtres des murs, et que, pendant toute sa vie, Decamps s'est étudié àrendreles mêmes harmonies, ajanteu, lui aussi, un goût excessif pour les murailles et pour la maçonnerie. »
Note C — P. 213
Éducation de la mémoire pittoresque,
J*avais préparé sur le très-remarquable travail de M. Lecoq de Boisbaudran une note assez longue; des circonstances indépendantes de ma volonté ne me permettent pas de la placer ici. Je yeux profiter néanmoins de ce rejet à l'Appendice pour appeler de la man'ière la plus pressante l'attention des artistes, des profe sseurs, de tous oeux qui s'intéressent aux arts du dessin sur le système d*éducation de la mémoire pittoresq^ae, que M. de Boisbaudran a exposé (dans une brochure publiée sous ce titre chez Bance, 13, rue Bonaparte^), après l'avoir expérimenté longuement à l'École imp ériale de dessin et sur des élèves libres. — Je le répète; : la méthode de M. de Boisbaudran peut avoir sur 1. 'avenir de l'art une influence capitale et excellente. Je, ne saurais trop insister sur ce point.
Note D.—P. 244
« U na pas même demandé à Vart hollandais.,, »
Cette note devrait venir après la note F, consacrée entièrement à M. Gustave Courbet; mais le centre de l'article reposant sur Tart hollandais, qui nous occupe plus particulièrement à propos de M. Meissonier, j'ai cru devoir l'introduire à cette place, au risque d'une légère interversion, qui ne porte que sur la forme sans toucher au fond.