LE DÉJEUNER
Chantre nouveau des époques du jour, J’en viens offrir un utile partage,
Et des repas l’uniforme retour.
En dieu sans doute en a fondé l’usage ; Et quatre fois , réveillant nos désirs ,
Par les besoins nous ramène aux plaisirs.
Forcé par l’âge à modérer ses feux , L’homme , avançant dans sa courte carrière , Devient plus sage et non pas plus heureux. Fuyons du moins un excès dangereux ,
Et gardons-nous de ce régime étrange Qui sans raison , privant du déjeuner,
Croit obtenir le droit de mieux dîner :
En nous trompant , la nature se venge.
Si je peignais ce repas au village ,
Loin des romans que l’art sait embellir, C’est au château que j’irais le choisir, Et du salon j’esquisserais l’image.
Là, je verrais, enhardi par l’usage , Chaque convive , à l’instant du réveil , De la toilette écartant l’appareil ,
Au rendez-vous être exact et, d’avance Se promettant d’allonger la séance,
De l’étiquette être un moment vengé.
Dans l’abandon d’un simple négligé ,
LES hEl>AS.
J’admirerais les Grâces embellies ;
Le petit-maître , alors moins arrangé , Me ferait presque oublier ses folies ; Du jeune abbé j’aimerais les saillies, Et, par l’exemple enfin autorisé,
Le robin même aurait un air aisé.
Mais à la ville , où l’on déjeune encore , Voulant borner mes rapides portraits ,
J’y viens puiser mes couleurs et mes traits. Déjà ces fruits dont la fraîcheur décore En longs rameaux le fertile espalier,
Du villageois surchargeant le panier, Viennent couvrir le pavé de nos places ; Légumes , fleurs arrivent sur leurs traces , Et le matin prêtent quelques instants A la cité l’aspect heureux des champs.
Et cependant mille voix féminines , Frappant les airs de leur aigre fausset ,
De porte en porte offrent le pot au lait. Tout se vendra , les Frontins, les Claudines Vont préparant aux patrons endormis Le déjeuner à leur emploi commis ;
Et , loin d’avoir la paresse du maître ,
En attendant , à table entre les pots , ils ont le soin de boire à son repos.
Sous mon pinceau la scène enfin s’étend ; Une famille à table réunie D’un déjeuner fait en cérémonie Consomme ici le mystère important ;
Là , moins gêné , personne ne s’attend ,
De son côté chacun fait sa partie ;
L’un prend du lait, l’autre un vin précieux Que réchauffa le ciel de lTbérie ;
Et de ce grain qu’on doit à l’Arabie Ceux-ci versant les sucs délicieux Dans une tasse au Japon embellie , N’envîraient pas le breuvage des dieux.
Peindrai-je ici cette jeune coquette ,
Qui , déjeunant de pastilles, d’odeurs ,
CHANT 1
Semble au milieu des pompons de toilette, Comme l’abeille, errer parmi les fleurs ;
Et ce Gaulois de vénérables mœurs ,
Qui, lier soutien des usages antiques, Rassemble , au bruit de ses exploits bachiques , En table ronde , un essaim de buveurs ?
Sous mille aspects ainsi se représente De ce repas la forme séduisante*
Repas charmant ! dont la simple amitié Chérit surtout le calme solitaire,
Et que l’amour, dans un tendre mystère , Souvent encore a mieux apprécié.
Donné sans faste , accepté sans contrainte ,
Dès le matin il semble parmi nous Former des nœuds dont l’agréable étreinte Le long du jour nous doit rapprocher tous.
Mais, en l’oflrant sous des traits aussi doux ,
Je conviendrai qu’une telle peinture Peut aujourd’hui manquer de vérité.
Chez nos aïeux , franchise et liberté De ce repas avaient pris soin d’exclure Ce froid bon-ton si tristement vanté ,
Et, dans l’accès d’un délire emprunté,
Chez l’Anglais seul croyant voir la nature , N’adoptaient point ses vapeurs et son thé.
Si cependant le portrait est flatté.
N’y changeons rien ; une heureuse imposture Peut ramener à la réalité.
Et puis sans doute il est quelques asiles Où , conservant ses usages , ses droits ,
Un déjeuner se fait comme autrefois.
Vous connaissez ces demeures tranquilles D’où le travail , la méditation ,
La sainte règle , et surtout la clôture ,
Avec le monde éternelle rupture ,
Savent bannir toute innovation ?
Là , de tout temps les filles de Sion Des déjeuners présentés à la grille Ont révéré l’antique invention.
Dans un parloir, sur une table où brille Un linge fin , dont l’extrême fraîcheur Peut du lait même eflacher la blancheur,
LES U El’ AS.
Entre deux rangs de tasses assorties Sont , avec ordre , aux quatre coins offerts En même temps quatre vases couverts.
Les deux premiers , à panses arrondies ,
Fiers du métal qui façonne leurs flancs , Tiennent cachés deux liquides brûlants :
L’un versera cette boisson mousseuse Chère à l’Espagne , et non moins précieuse Que ses taureaux et son inquisiteur ;
Et du moka l’autre répand l’odeur ;
Les deux derniers , en arrivant de Sèvre , Viennent offrir et le sucre et le lait.
Ce n’est pas tout : à votre œil satisfait De fruits vermeils un groupe ici s’élève ;
L'a , dans des pots , c’est l’art le plus parfait Qui , de nouveau les créant en effet ,
En a doublé la saveur délectable;
Et, triomphant au milieu de la table ,
Est un gâteau que la prieure a fait.
Chacun se place : instruite à cet usage ,
La grille s’ouvre , et , d’avec les mondains Sans les cacher séparant les nonnains ,
A tous les mets donne un libre passage.
Des premiers temps ce repas est l’image ; Tout se rapproche, et les anges du ciel Semblent s’unir aux enfants de la terre;
Un éventail est voisin d’un rosaire :
Près de l’absinthe ainsi coule le miel.
Ah ! si j’osais , épuisant la matière,
Étendre encor cette description ,
Que les détails de conversation Me fourniraient une vaste carrière ! Discrètement tout serait répété ,
D’un directeur le nouveau choix vanté ,
Et d’un couvent les graves anecdotes,
Et sur ce monde, hélas! qu’on a quitté Les questions , les satires dévotes ,
Les contes vains.... Mais d’un dernier tableau Le trait rapide invite mon pinceau.
Entendez-vous cette troupe bruyante Qu’avec transport réunit le matin Le double attrait de la joie et du vin?
CHANT II
De la jeunesse invention charmante !
Vingt compagnons bien aimables , bien fous , Comme un combat préparant une orgie ,
Ont , dès la veille , arrangé la partie ,
Et, fiers jouteurs, courent au rendez-vous. Huîtres, gibier, poisson, vin, tout abonde. On boit , on chante , on se porte à la ronde , Le verre en main, plus d’un noble défi.
La joie éclate , et tout brave convive S’anime encor quand le champagne arrive ; Le bouchon saute , et les tètes aussi.
Mais, partageant leur bachique délire, Sans m’égarer, je ne pourrais décrire Jusqu’à la fin cet ample déjeuner Qui, dans son cours, s’unissant au dîner, M’oblige ici de déposer ma lyre.
Puissé-je au moins, par de nouveaux efforts , Et tout rempli du sujet qui m’inspire ,
Midi sonnant, ranimer mes accords!
CHANT DEUXIÈME