LE DINER
Du haut des tours descendu dans la rue ,
Un son égal douze fois répété
Distinctement avertit la cité
Que du dîner l'heure est enfin venue.
A ce signal le simple citoyen ,
Qui tout le jour peut jouir à sa guise Çu vrai bonheur, celui de n’être rien , Rentre chez lui, trouve la table mise;
Dîner frugal , dont la soupe est exquise , Flatte ses goûts, suffit à ses besoins,
Et de sa femme il reconnaît les soins ;
Car, sans outrer la morale du sage ,
Nouveau Chrysale, il désire du moins Qu’on sache un peu comment va son potage. A ce repas , point d’indiscrets témoins ,
Point de laquais, on s’en passe en ménage.
LES HE PAS
Une servante au maintien villageois,
Sans rien savoir, ayant tous les emplois, Sert à la table et veille à la cuisine ;
Et la maîtresse, à l’instant où l’on dîne, S’en va grondant pour conserver ses droits; Mais tout s’apaise , et notre bon bourgeois Lui-même enfin pourra se faire entendre.
U faut le voir quand , du ton le plus tendre, Pour ses enfants il répand avec choix Dans un récit ces honnêtes maximes ,
Vieux monuments du bon sens d’autrefois , Et dont Pibrac sut ennoblir ses rimes.
O Massillon ! tes traits les plus sublimes Jamais d’un père ont-ils valu la voix ?
Je t’aperçois dans ta folle manie,
Riche amateur, lorsque entouré des arts A ton dîner tu tiens académie.
Sur cette table arrêtons nos regards :
Midas préside au banquet du génie.
Prononce-t-il sur les pas d’un ballet ,
Notre Mécène instruit chez Nicolet Veut que l’on danse au péril de la vie.
Pour critiquer l’air joyeux d’un couplet,
Il va citant les chœurs d’Iphigénie ;
Et ce poème où tantôt il bâillait ,
Dès qu’au dessert l’auteur le lui dédie ,
Est du bon goût un modèle complet.
Je me tairai sur l’humble complaisance De nos savants à cette table admis :
Le cuisinier les a rendus soumis ;
• Et du patron la stupide importance Ne choque plus quand leur couvert est mis.
Selon le rang, la saison , la fortune ,
Les goûts divers , l’étiquette importune ,
La scène change , et le même repas Sous mille aspects ne se ressemble pas. Tout est contraste. Auprès de son ouvrage , Quand l’artisan , assis sur un tréteau ,
Dîne à la hâte et reprend le marteau ,
CHAJMT II.
Bruyant soutien de son humble ménage;
Le financier, fatigué de jouir,
Dans un fauteuil prolonge sans plaisir De son repas l’orgueilleux étalage ,
Bâille au dessert et va bientôt dormir.
Hors de la table aimez-vous mieux saisir De ce repas les apprêts et la suite ,
Voyez de loin l’affamé parasite Pour un dîner courir avec ardeur;
Et le chanoine, en se rendant au chœur, Courir encor, pour digérer, plus vite.
Tel le matin , rencontrant un ami ,
Va brusquement l’inviter pour midi , Lorsqu’à loisir, par carte circulaire , Monsieur, madame ont l’honneur de prier Au prochain mois les bourgeois du quartier. Tel autre enfin croit se mésallier S’il se nourrit à l’heure du vulgaire;
Et , sur son rang réglant son appétit ,
L’un sort de table et l’autre de son lit.
Si parmi nous, commandés par l’usage , Vous ne brillez qu’au milieu des desserts , Au premier rang je vous place en mes vers , Fruits bienfaisants, recevez mon hommage! De toutes parts à nos besoins offerts,
Votre nom seul rappelle sur la terre De l’âge d’or la flatteuse chimère ,
Et cette époque où la frugalité,
Soumettant l’homme à sa loi salutaire , N’admettait point un mets ensanglanté.
Modestement se range sous ma plume Après les fruits le savoureux légume , Humble aliment qu’un général romain,
Assis au pied de l’aigle triomphante ,
Pour son dîner préparait de sa main.
Notre méthode est un peu différente,
Et de ce soin l’on ne se charge plus;
Nos cuisiniers en savent beaucoup plus Que ces Romains qu’à tout propos on vante.
LES REPAS
Je t’oubliais, inestimable plante,
Trésor des champs dont le fertile grain , Développé dans l’aire jaillissante ,
Broyé , pétri , sera bientôt du pain ;
Je te salue au nom de la patrie !
A ce nom-là , d’un ton moins familier,
Si je chantais l’olive et le laurier,
Ce serait toi qu’une image embellie Peindrait encor : loi seule en nos guérets Tu fais germer la victoire et la paix !
Il faut qu’enfin ma morale se plie A tous les goûts du plus friand lecteur.
De Pythagore indiscret zélateur,
Je ne veux point défendre son système ;
Et vers midi je reconnais moi-même Qu’il est fort bon d’en abjurer l’erreur.
S’approche-t-il de l’empire des ondes ,
Adroit vainqueur, l’homme peut en tout temps En conquérir les muets habitants ;
Du peuple ailé les familles fécondes Ont beau s’enfuir dans les plaines de l’air ; L’hôte des bois , aussi prompt que l’éclair, Varie en vain ses courses vagabondes :
Rien ne les sauve; et pour les animaux Dont les bienfaits, les utiles travaux Autour de nous répandent l’abondance ,
Ne citons point notre reconnaissance ,
Et passons vite à des objets nouveaux.
De l’appétit si l’aiguillon nous presse ,
En même temps naît un autre besoin ,
Plus vif peut-être , et la nature a soin ,
Comme au premier, d’aider notre faiblesse. Doux monuments de ce second bienfait ,
Là brille aux yeux le cristal des fontaines ;
En flots d’albâtre ici coule le lait ,
Et , de ses fruits colorant nos domaines ,
Voyez la vigne , amante des coteaux ,
Du jus d’octobre abreuver nos tonneaux.
CHANT II
Tous les plaisirs ont un écueil perfide :
C’est l’étiquette , enfant trop respecté Et de l’usage et de la vanité.
Fi d’une table où ce tyran préside !
Je sens déjà ma patience à bout Lorsqu’un convive , immobile à la porte ,
Pour prendre place a besoin qu’on l’y porte ; Morbleu ! qu’il parte , ou qu’il dîne debout. Pourrai-je au moins , bien assis sur ma chaise , Boire à loisir et manger à mon aise :
Non , un laquais négligent ou malin Jusqu’au dessert va séquestrant le vin ;
Et , resserré dans un étroit espace ,
Si je prétends jouir seul de ma place ,
Il faut avoir l’aveu de mon voisin.
Pour le café chacun se lève : en vain Espérez-vous que sa vapeur brûlante Laisse jaillir l’eclair de la gaîté ;
Jusques au bout l’auguste gravité Se soutiendra, même alors qu’on présente Cette liqueur dont la sève enivrante ,
Fruit du climat découvert par Colomb ,
A d’une femme éternisé le nom.
Pour la journée il est vrai qu’on projette Les passe-temps les plus délicieux :
Je vois d’ici le wisth et la gazette.
Ah ! qu’à mon gré je dînerais bien mieux A cette table où , payant sa présence ,
Chacun est maître et convive à la fois ;
Table où l’abbé , le noble et le bourgeois Sont tous égaux ; où , pleins de confiance , Gascons , Picards , Poitevins , Champenois Ont dès la soupe un air de connaissance ;
Où , libre enfin , l’on peut avec aisance ,
Sans déranger ni voisin ni laquais ,
Goûter le vin, et choisir tous les mets!
LES REPAS
CHANT TROISIÈME