‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 120 sur 180 · LE DINER · texte numérisé non relu

LE DINER

Du haut des tours descendu dans la rue ,

Un son égal douze fois répété

Distinctement avertit la cité

Que du dîner l'heure est enfin venue.

A ce signal le simple citoyen ,

Qui tout le jour peut jouir à sa guise Çu vrai bonheur, celui de n’être rien , Rentre chez lui, trouve la table mise;

Dîner frugal , dont la soupe est exquise , Flatte ses goûts, suffit à ses besoins,

Et de sa femme il reconnaît les soins ;

Car, sans outrer la morale du sage ,

Nouveau Chrysale, il désire du moins Qu’on sache un peu comment va son potage. A ce repas , point d’indiscrets témoins ,

Point de laquais, on s’en passe en ménage.

LES HE PAS

Une servante au maintien villageois,

Sans rien savoir, ayant tous les emplois, Sert à la table et veille à la cuisine ;

Et la maîtresse, à l’instant où l’on dîne, S’en va grondant pour conserver ses droits; Mais tout s’apaise , et notre bon bourgeois Lui-même enfin pourra se faire entendre.

U faut le voir quand , du ton le plus tendre, Pour ses enfants il répand avec choix Dans un récit ces honnêtes maximes ,

Vieux monuments du bon sens d’autrefois , Et dont Pibrac sut ennoblir ses rimes.

O Massillon ! tes traits les plus sublimes Jamais d’un père ont-ils valu la voix ?

Je t’aperçois dans ta folle manie,

Riche amateur, lorsque entouré des arts A ton dîner tu tiens académie.

Sur cette table arrêtons nos regards :

Midas préside au banquet du génie.

Prononce-t-il sur les pas d’un ballet ,

Notre Mécène instruit chez Nicolet Veut que l’on danse au péril de la vie.

Pour critiquer l’air joyeux d’un couplet,

Il va citant les chœurs d’Iphigénie ;

Et ce poème où tantôt il bâillait ,

Dès qu’au dessert l’auteur le lui dédie ,

Est du bon goût un modèle complet.

Je me tairai sur l’humble complaisance De nos savants à cette table admis :

Le cuisinier les a rendus soumis ;

• Et du patron la stupide importance Ne choque plus quand leur couvert est mis.

Selon le rang, la saison , la fortune ,

Les goûts divers , l’étiquette importune ,

La scène change , et le même repas Sous mille aspects ne se ressemble pas. Tout est contraste. Auprès de son ouvrage , Quand l’artisan , assis sur un tréteau ,

Dîne à la hâte et reprend le marteau ,

CHAJMT II.

Bruyant soutien de son humble ménage;

Le financier, fatigué de jouir,

Dans un fauteuil prolonge sans plaisir De son repas l’orgueilleux étalage ,

Bâille au dessert et va bientôt dormir.

Hors de la table aimez-vous mieux saisir De ce repas les apprêts et la suite ,

Voyez de loin l’affamé parasite Pour un dîner courir avec ardeur;

Et le chanoine, en se rendant au chœur, Courir encor, pour digérer, plus vite.

Tel le matin , rencontrant un ami ,

Va brusquement l’inviter pour midi , Lorsqu’à loisir, par carte circulaire , Monsieur, madame ont l’honneur de prier Au prochain mois les bourgeois du quartier. Tel autre enfin croit se mésallier S’il se nourrit à l’heure du vulgaire;

Et , sur son rang réglant son appétit ,

L’un sort de table et l’autre de son lit.

Si parmi nous, commandés par l’usage , Vous ne brillez qu’au milieu des desserts , Au premier rang je vous place en mes vers , Fruits bienfaisants, recevez mon hommage! De toutes parts à nos besoins offerts,

Votre nom seul rappelle sur la terre De l’âge d’or la flatteuse chimère ,

Et cette époque où la frugalité,

Soumettant l’homme à sa loi salutaire , N’admettait point un mets ensanglanté.

Modestement se range sous ma plume Après les fruits le savoureux légume , Humble aliment qu’un général romain,

Assis au pied de l’aigle triomphante ,

Pour son dîner préparait de sa main.

Notre méthode est un peu différente,

Et de ce soin l’on ne se charge plus;

Nos cuisiniers en savent beaucoup plus Que ces Romains qu’à tout propos on vante.

LES REPAS

Je t’oubliais, inestimable plante,

Trésor des champs dont le fertile grain , Développé dans l’aire jaillissante ,

Broyé , pétri , sera bientôt du pain ;

Je te salue au nom de la patrie !

A ce nom-là , d’un ton moins familier,

Si je chantais l’olive et le laurier,

Ce serait toi qu’une image embellie Peindrait encor : loi seule en nos guérets Tu fais germer la victoire et la paix !

Il faut qu’enfin ma morale se plie A tous les goûts du plus friand lecteur.

De Pythagore indiscret zélateur,

Je ne veux point défendre son système ;

Et vers midi je reconnais moi-même Qu’il est fort bon d’en abjurer l’erreur.

S’approche-t-il de l’empire des ondes ,

Adroit vainqueur, l’homme peut en tout temps En conquérir les muets habitants ;

Du peuple ailé les familles fécondes Ont beau s’enfuir dans les plaines de l’air ; L’hôte des bois , aussi prompt que l’éclair, Varie en vain ses courses vagabondes :

Rien ne les sauve; et pour les animaux Dont les bienfaits, les utiles travaux Autour de nous répandent l’abondance ,

Ne citons point notre reconnaissance ,

Et passons vite à des objets nouveaux.

De l’appétit si l’aiguillon nous presse ,

En même temps naît un autre besoin ,

Plus vif peut-être , et la nature a soin ,

Comme au premier, d’aider notre faiblesse. Doux monuments de ce second bienfait ,

Là brille aux yeux le cristal des fontaines ;

En flots d’albâtre ici coule le lait ,

Et , de ses fruits colorant nos domaines ,

Voyez la vigne , amante des coteaux ,

Du jus d’octobre abreuver nos tonneaux.

CHANT II

Tous les plaisirs ont un écueil perfide :

C’est l’étiquette , enfant trop respecté Et de l’usage et de la vanité.

Fi d’une table où ce tyran préside !

Je sens déjà ma patience à bout Lorsqu’un convive , immobile à la porte ,

Pour prendre place a besoin qu’on l’y porte ; Morbleu ! qu’il parte , ou qu’il dîne debout. Pourrai-je au moins , bien assis sur ma chaise , Boire à loisir et manger à mon aise :

Non , un laquais négligent ou malin Jusqu’au dessert va séquestrant le vin ;

Et , resserré dans un étroit espace ,

Si je prétends jouir seul de ma place ,

Il faut avoir l’aveu de mon voisin.

Pour le café chacun se lève : en vain Espérez-vous que sa vapeur brûlante Laisse jaillir l’eclair de la gaîté ;

Jusques au bout l’auguste gravité Se soutiendra, même alors qu’on présente Cette liqueur dont la sève enivrante ,

Fruit du climat découvert par Colomb ,

A d’une femme éternisé le nom.

Pour la journée il est vrai qu’on projette Les passe-temps les plus délicieux :

Je vois d’ici le wisth et la gazette.

Ah ! qu’à mon gré je dînerais bien mieux A cette table où , payant sa présence ,

Chacun est maître et convive à la fois ;

Table où l’abbé , le noble et le bourgeois Sont tous égaux ; où , pleins de confiance , Gascons , Picards , Poitevins , Champenois Ont dès la soupe un air de connaissance ;

Où , libre enfin , l’on peut avec aisance ,

Sans déranger ni voisin ni laquais ,

Goûter le vin, et choisir tous les mets!

LES REPAS

CHANT TROISIÈME

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