LADY MONTAGUE
Au temps où je parle, les gens de lettres ou les bas-bleus , comme on les appelait communément, formaient, au milieu de Londres, une phalange très-nombreuse, très-puissante et très-serrée. Les deux ouvrages que j’avais récemment publiés, l’un sur les royaumes du nord de l’Europe , l’autre sur l’histoire de France sous la race des Valois , quelque peu de mérite qu’ils pussent avoir, me facilitèrent et me procurèrent mon admission dans cette société. Mistress Montague était alors la madame du Défiant de la capitale de l’Angleterre. Sa maison formait le point central de réunion pour toutes les personnes déjà connues ou qui désiraient de l’être par leurs talents et leurs productions. Sa suprématie, différente de celle de madame du Deffant, était établie sur des fondements plus solides; elle s’appuyait sur des matières plus palpables qu’aucune de celles que Shakspeare lui-même eût pu lui fournir. Quoiqu’elle n’eût pas encore commencé à faire bâtir le splendide hôtel qu’elle habita depuis près de Portman-Square , elle occupait une maison fort élégante dans Hill-Street. Sans doute, d’après sa connaissance du monde, fortement convaincue de celte grande vé-
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rité proclamée par Molière, et qu’aucun homme de lettres lie combattit jamais :
Le véritable amphitryon Kst l’amphitryon où l’on dîne ,
mistress Montague avait coutume d’ouvrir sa maison à une nombreuse compagnie des deux sexes qu’elle invitait souvent à dîner. Un service en vaisselle plate , une table abondamment servie disposaient ses convives à ne pas moins admirer l’éclat de sa fortune que celui de ses talents. Elle avait vu les memes résultats naître des mêmes causes pendant son séjour à Paris, après la paix de 1763, lorsqu’elle avait déployé aux yeux des littérateurs étonnés de cette capitale l’étendue de ses ressources pécuniaires, aussi bien que celle de ses talents. Comme ce sujet de conversation était un de ceux qui lui plaisaient le plus, elle consentait facilement à le traiter avec l’air de la plus grande complaisance. Les éloges prodigués à ses repas, et l’étonnement que l’on montrait de la grandeur de ses revenus , qui paraissaient prodigieusement augmentés par leur transformation de livres sterling en livres françaises, parurent l’avoir autant satisfaite que les panégyriques de son Essai sur ic génie et les ouvrages de Shakspeare.
Mistress Montague, en 1776, approchait de sa soixantième année; mais, mince et bien conservée, sa figure semblait moins âgée. Elle paraissait presque tout à fait exemple des infirmités qui souvent sont le partage d’un âge avancé. Toute sa contenance annonçait de l’esprit, et ses yeux étaient bien en harmonie avec ses traits, qui avaient quelque chose de satirique et de sévère plutôt que d’aimable et de séduisant. Elle possédait une grande gaieté naturelle et beaucoup de vivacité; aimait à parler, et parlait bien sur presque tous les sujets; conduisait la conversation, et était propre à présider son cercle, quelque matière que l’on y traitât ; mais ses manières étaient plutôt dictatoriales et sentencieuses que conciliatrices et modestes. Il n’y avait en elle rien de féminin; et quoique ses opinions en général fussent justes et rendues dans un langage propre à leur donner de la force, l’organe qui les faisait entendre n’était ni doux ni harmonieux. Sans goût pour disposer sa parure, elle étudiait ou affectait cependant ces moyens dé plaire plus qu’il ne paraissait convenir à un esprit philosophique appliqué à des occupations plus élevées que celle de la toilette. Cette faiblesse de son sexe fut la sienne, lors même qu’elle approchait de quatre-vingts ans. Elle ne put jamais quitter son collier et ses anneâux de diamants, qui, comme le ruban rougissant de sir William Drapier, dont parle Junius, formaient les soirs le perpétuel ornement de sa personne amaigrie. Je pensais volontiers que ces brillantes marques d’opulence l’aidaient quelquefois à éblouir les dispu leurs que ses arguments ne