DES HALTES DE ÇHASSE
Mais ce n’est point encore là le dernier terme de cette progression d’enchantements.
65. LL'S dames. — Il est des jours où nos femmes, nos sœurs, nos cousines , leurs amies , ont été invitées à venir prendre part à nos amusements.
A l’heure promise , on voit arriver des voitures légères et des chevaux fringants, chargés de belles, de plumes et de fleurs. La toilette de ces dames a quelque chose de militaire et de coquet ; et l’œil du professeur peut , de temps à autre , saisir des échappées de vue que le hasard seul n’a pas ménagées.
Bientôt le flanc des calèches s’entr’ouvre et laisse apercevoir les trésors du Périgord, les merveilles de Strasbourg, les friandises d’Achard , et tout ce qu’il y a de transportable dans les laboratoires les plus savants.
On n’a point oublié le champagne fougueux qui s’agite sous la main de la beauté; on s’assied sur la verdure, on mange , les bouchons volent ; on cause , on rit , on plaisante en toute liberté ; car on a l’univers pour salon et le soleil pour luminaire. D’ailleurs l’appétit , cette émanation du ciel, donne à ce repas une vivacité inconnue dans les enclos, quelque bien décorés qu’ils soient.
Cependant comme il faut que tout finisse , le doyen donne le signal; on se lève, les hommes s’arment de leurs fusils, les dames de leurs chapeaux. On se dit adieu, les voitures s’avancent , et les beautés s’envolent pour ne plus se montrer qu’à la chute du jour.
J’ai chassé au centre de la France et au fond des départements; j’ai vu arriver à la halte des femmes charmantes, des jeunes personnes rayonnantes de fraîcheur, les unes en cabriolet , les autres dans de simples carrioles , ou sur l’âne modeste qui fait la gloire et la fortune des habitants de Montmorency ; je les ai vues les premières à rire des inconvénients du transport ; je les ai vues étaler sur la pelouse la dinde à gelée transparente, le pâté de ménage, la salade toute prête à être retournée; je les ai vues danser d’un pied léger autour du feu de bivouac allumé en pareille occasion: j’ai pris part aux jeux et au x folâtreries qui accompagnent ce repas nomade, et je suis bien convaincu
nos pas des serviteurs potophores * qui avaient , dans des seaux de Cuir pleins de glace, tout ce que l’on pouvait désirer, soit pour rafraîchir, soit pour conforter. On choisissait, et on se sentait revivre.
Je suis tenté de croire que l’application d’un liquide aussi frais à des langues arides et à des gosiers desséchés cause la sensation la plus délicieuse qu’on puisse goûter en sûreté de conscience.
* M. Hoffmann condamne cette expression à cause de sa ressemblance avec pot au feu ; il veut y substituer œnopliore, mot déjà connu.
MEDITATION XV
qu’avec moins de luxe on ne rencontre ni moins de charmes, ni moins de gaieté , ni moins de plaisir.
Eh! pourquoi , quand on se sépare, n’échangerait-on pas quelques baisers avec le roi de la chasse parce qu’il est dans sa gloire ; avec le culot parce qu’il est malheureux ; avec les autres pour ne pas faire de jaloux ? Il y a départ, l’usage l’autorise , il est permis et même enjoint d’en profiter.
Camarades ! chasseurs prudents , qui visez au solide , tirez droit et soignez les bourriches avant l’arrivée des dames ; car l’expérience a appris qu’après leur départ il est rare que la.chasse soit fructueuse.
On s’est épuisé en conjectures pour expliquer cet effet. Les uns l’attribuent au travail de la digestion , qui rend toujours le corps un peu lourd; d’autres, à l’attention distraite, qui ne peut plus se recueillir ; d’autres , à des colloques .confidentiels qui peuvent donner l’envie de retourner bien vite.
Quant à nous,
Dont jusqu’au fond des cœurs le regard a pu lire,
nous pensons que , l’âge des dames étant à l’orient , et les chasseurs matière inflammable , il est impossible que , par la collision des sexes, il ne s’échappe pas quelque étincelle génésique qui effarouche la chaste Diane , et qui fait que dans son déplaisir elle retire pour le reste de la journée ses faveurs aux délinquants.
Nous disons 'pour le reste de la journée , car l’histoire d’Endymion nous a appris que la déesse est bien loin d’être sévère après le soleil couché. (Voyez le tableau de Girodet.)
MÉDITATION XY