DE LA DIGESTION
• 66. — On ne vit pas de ce qu’on mange, dit un vieil adage, mais de ce qu’on digère. Il faut donc digérer pour vivre; et cette nécessité est un niveau qui couche sous sa puissance le pauvre et le riche , le berger et le roi.
Pour connaître la digestion dans son ensemble , il faut la joindre à ses antécédents et à ses conséquences.
67. ingestion. — L’appétit , la faim et la soif nous avertissent que le corps a besoin de se restaurer ; et la douleur, ce moniteur universel , ne tarde pas à nous tourmenter, si nous ne voulons ou ne pouvons pas y obéir.
Alors viennent le manger et le boire , qui constituent l’ingestion ,
DE L A DTGESTIOX.
opération qui commence au moment où. les aliments arrivent à la bouche , et finit à celui où ils entrent dans l’œsophage l.
Pendant ce trajet , qui n’est que de quelques pouces , il se passe bien des choses.
Les dents divisent les aliments solides; les glandes de toute espèce qui tapissent la bouche intérieure les humectent, la langue les gâche pour les mêler; elle les presse ensuite contre le palais pour en exprimer le jus et en savourer le goût : en faisant cette fonction , la langue réunit les aliments en masse dans le milieu de la bouche; après quoi, s’appuyant contre la mâchoire inférieure, elle se soulève dans le milieu , de sorte qu’il se forme à sa racine une pente qui les entraîne dans l’arrière-bouche, où ils sont reçus par le pharynx, qui, se contractant à son tour, les fait entrer dans l’œsophage , dont le mouvement péristaltique les conduit jusqu’à l’estomac.
Une bouchée ainsi débitée , une seconde lui succède de la même manière ; les boissons qui sont aspirées dans les entr’actes prennent la même route, et la déglutition continue jusqu’à ce que le même instinct qui avait appelé l’ingestion nous avertisse qu’il est temps de finir. Mais il est rare qu’on obéisse à la première injonction ; car un des privilèges de l’espèce humaine est de boire sans avoir soif; et dans l’état actuel de l’art , les cuisiniers savent bien nous faire manger sans avoir faim.
Par un tour de force très-remarquable , pour que chaque morceau arrive jusqu’à l’estomac , il faut qu’il échappe à deux dangers :
Le premier est d’être refoulé dans les arrière-narines; mais heureusement rabaissement du voile du palais et la construction du pharynx s’y opposent ;
Le second danger serait de tomber dans la trachée-artère , au-dessus de laquelle tous nos aliments passent , et celui-ci serait beaucoup plus grave ; car dès qu’un corps étranger tombe dans la trachée-artère , une toux convulsive commence , pour ne finir que quand il est expulsé.
Mais, par un mécanisme admirable, la glotte se resserre pendant qu’on avale; elle est défendue par l’épiglotte, qui la recouvre, et nous avons un certain instinct qui nous' porte à ne pas respirer pendant la déglutition ; de sorte qu’en général on peut dire que , malgré cette étrange conformation , les aliments arrivent facilement dans l’estomac, où finit l’empire de la volonté et où commence la digestion proprement dite.
68. office de l’estomac. — La digestion est une opération tout
1 L’œsophage est le canal qui commence derrière la trachée-artère, et condui du gosier à l’estomac; son extrémité supérieure se nomme pharynx.
MEDITATION XV
à fait mécanique , et l’appareil digesteur peut être considéré comme un moulin garni de ses blutoirs, dont l’elfet est d’extraire des aliments ce qui peut servir à réparer nos corps, et de rejeter le marc dépouillé de ses parties animalisables.
On a long-temps et vigoureusement disputé sur la manière dont se fait la digestion dans l’estomac , et pour savoir si elle se fait par coction , maturation , fermentation , dissolution gastrique , chimique ou vitale , etc.
On y peut trouver un peu de tout cela ; et il n’v avait faute que parce qu’on voulait attribuer à un agent unique le résultat de plusieurs causes nécessairement réunies.
Effectivement les aliments, imprégnés de tous les fluides que leur fournissent la bouche et l’œsophage, arrivent dans l’estomac, où ils sont pénétrés par le suc gastrique dont il est toujours plein ; ils sont soumis pendant plusieurs heures à une chaleur de plus de trente degrés de Réaumur ; ils sont sassés et mêlés par le mouvement organique de l’estomac, que leur présence excite : ils agissent les uns sur les autres par l’effet de cette juxtaposition; et il est impossible qu’il n’y ait pas fermentation , puisque presque tout ce qui est alimentaire est fermentescible.
Par suite de toutes ces opérations , le chyle s’élabore ; la couche alimentaire, qui est immédiatement superposée, est la première qui est appropriée ; elle passe par le pylore et tombe dans les intestins : une autre lui succède , et ainsi de suite , jusqu’à ce qu’il n’v ait plus rien dans l’estomac, qui se vide, pour ainsi dire, par bouchées, et de la même manière dont il s’était rempli.
Le pylore est une espèce d’entonnoir charnu , qui sert de communication entre l’estomac et les intestins; il est fait de manière à ce que les aliments ne puissent , du moins que difficilement , remonter. Ce viscère important est sujet quelquefois à s’obstruer , et alors on meurt de faim , après de longues et effroyables douleurs.
L’intestin qui reçoit les aliments au sortir du pylore est le duodénum; il a été ainsi nommé parce qu’il est long de douze doigts.
Le chyle, arrivé dans le duodénum , y reçoit une élaboration nouvelle, par le mélange de la bile et du suc pancréatique; il perd la couleur grisâtre et acide qu’il avait auparavant, se colore en jaune, et commence à contracter le fumet stercoral , qui va toujours en s’aggravant à mesure qu’il s’avance vers le rectum. Les divers principes qui se trouvent dans ce mélange agissent réciproquement les uns sur les autres : le chyle se prépare, et il doit y avoir formation de gaz analogues.
Le mouvement organique d’impulsion qui avait fait sortir le chyle de l’estomac continuant, le pousse vers les intestins grêles : là se dé-