‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 39 sur 180 · AH1ETES · texte numérisé non relu

AH1ETES

« Mon dîner vous apprend ce que vous ne savez peut-être pas, dit » le pasteur en souriant; c’est aujourd’hui jour maigre suivant les lois » de l’Église. » Notre amie s’inclina en signe d’assentiment; mais des mémoires particuliers assurent qu’elle rougit un peu, ce qui n’empêcha pas le curé de manger.

L’exécution avait commencé par la truite , dont la partie supérieure était en consommation ; la sauce indiquait une main habile , et une satisfaction intérieure paraissait sur le front du pasteur.

Après ce premier plat, il attaqua l’omelette, qui était ronde, ventrue , et cuite à point.

Au premier coup de la cuiller, la panse laissa échapper un jus lié qui flattait à la fois la vue et l’odorat; le plat en paraissait plein , et la chère Juliette avouait que l’eau lui en était venue à la bouche.

Ce mouvement sympathique n’échappa pas au curé , accoutumé à surveiller les passions des hommes; et ayant l’air de répondre à une question que madame Récamier s’était bien gardée de faire : « C’est » une omelette au thon , dit-il ; ma cuisinière les entend à merveille ,

» et peu de gens y goûteïit sans m’en faire compliment. — Je n’en suis » pas étonnée , répondit l’habitante delà Chaussée-d’Antin ; et jamais » omelette si appétissante ne parut sur nos tables mondaines. »

La salade survint. (J’en recommande l’usage à tous ceux qui ont confiance en moi ; la salade rafraîchit sans affaiblir, et conforte sans irriter : j’ai coutume de dire qu’elle rajeunit.)

Le dessert vint en son lieu ; il consistait en un fromage de Semoncel, trois pommes de Calville et un pot de confitures.

La bonne approcha une petite table ronde , telle qu’on en avait autrefois et qu’on nommait guéridon, sur laquelle elle posa une tasse de moka bien limpide , bien chaud , et dont l’arome remplit l’appartement.

Après l’avoir siroté (siped), le curé dit ses grâces, et ajouta en se levant : « Je ne prends jamais de liqueurs fortes; c’est un superflu » que j’offre toujours à mes convives , mais dont je ne fais aucun » usage personnel. Je me réserve ainsi un secours pour l’extrême vieil- » lesse , si Dieu me fait la grâce d’y parvenir. »

Pendant que ces choses se passaient , le temps avait couru , six heures arrivaient; madame Piécamier se hâta donc de remonter en voiture , car elle avait ce jour-là à dîner quelques amis dont je faisais partie. Elle arriva tard , encore tout émue de ce qu’elle avait vu et flairé.

Il ne fut question, pendant tout le repas, que du menu du curé et surtout de son omelette au thon.

Madame Récamier eut soin de la louer sous les divers rapports dç la taille , de la rondeur, de la tournure.

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