I.A GASTRONOMIE
C’est celui d’un mortel qui fait en sa maison Les honneurs de sa table en digne amphitryon :
On dévore les mets que sa grâce assaisonne;
Des regards caressants 4ixés sur sa personne Semblent lui demander de nouvelles faveurs;
Sa généreuse main captive tous les cœurs.
Mes amis, si jamais Plutus, que j’importune, M’accorde le bienfait d’une grande fortune ,
Je la veux consacrer à nourrir l’amitié.
Je prétends qu’avec moi , tous les jçurs de moitié , Vous ne me quittiez point ; que ma table chérie Devienne l’heureux gage et le nœud qui nous lie.
Du nectar de Vougeot vous serez abreuvés,
Et des vins de mon cru constamment préservés.
Tous les jours mes valets et mes coursiers agiles Feront contribuer les campagnes, les villes;
Visiteront Genève et le lac du Bourget,
Iront jusqu’aux deux mers rechercher le rouget.
Les primeurs du printemps , avec art rassemblées ,
Dans ma serre à grands frais braveront les gelées;
Je pourrai, tous les ans, dans le sein des hivers,
En dépit des frimas , vous offrir des pois verts.
Le Cuisinier français , qui n’est pas un bon livre , Nous offre quelques fois des maximes à suivre. J’emprunterai de lui ce refrain bien connu :
Servez chaud. Sur ce point , l’auteur m’a prévenu : Le ragoût le plus fin que l’art puisse produire ,
S’il est froid et glacé , ne saurait me séduire...
Faites que vos amis, pleinement satisfaits,
En sortant de chez vous ne se plaignent jamais.
De leurs goûts différents apercevez la trace :
L’un préfère la cuisse, un autre la carcasse.
Offrez en général les ailes du poulet ,
Le ventre de la carpe et le dos du brochet.
Observez dans vos dons une exacte justice.
Ne favorisez point , par orgueil ou caprice ,
Tel homme plus puissant ou plus considéré,
Oui voudrait jouir seul d’un morceau préféré.
Ah ! si l’égalité doit régner dans le monde ,
C’est autour d’une table abondante et féconde ;
Les enfants de Cornus , sujets aux mêmes lois ,
N’ont rien qui les distingue et sont égaux en droits.
Sur les premiers objets d’une chère brillante
CllANT III.
Vous avez apaisé votre faim dévorante.
La scène va changer. Des valets empressés Enlèvent les débris que vous avez laissés.
D’un instant de repos faites un digne usage ;
Le moment est venu de parler davantage.
Partant, faites briller vos convives charmés Par de petits discours adroitement semés ,
Qui fassent ressortir les phrases les plus sottes.
La cuisine fournit d’heureuses anecdotes.
Ajoutez quelques traits à ceux que j’ai tracés Sur les progrès de l’art dans les siècles passés:
Citez des faits plaisants;. recherchez dans l’histoire Des Grecs et des Romains d’éternelle mémoire. Dites que Dentatus , qui triompha deux fois ,
Dans un vase grossier faisait cuire des pois Lorsque les envoyés d’une faible puissance Vinrent de son crédit implorer l’assistance.
Citez , pour vous donner un air plus érudit ,
La loi qui des Romains condamnait l’appétit ,
Cette loi famia , bizarre, impolitique ,
Qui ne fit qu’enhardir la débauche publique. Racontez que dans Rome un barbot fut payé Plus de deux cents écus : argent bien employé ,
Qui fit dire à Caton , dans son triste délire ,
Qu’il ne répondait plus du salut de l’empire.
Ajoutez que dans Naple un généreux tyran Paya cent écus d’or la sauce d’un faisan.
Puisez dans Martial , dans Pétrone et Plutarque ;
Ils présentent des faits bien dignes de remarque. Surtout si vous voulez charmer vos auditeurs , Racontez les exploits de quelques gros mangeurs. Confondez sur ce point la raison étonnée.
Albinus engloutit dans une matinée De quoi rassasier vingt mortels affamés.
Phagon fut en ce genre un des plus renommés;
Son estomac passa la mesure ordinaire :
Tel qu’un gouffre effrayant que nous cache la terre, Il faisait disparaître , en ses rares festins ,
Un porc , un sanglier, un mouton et cent pains.
C’est ainsi que, mettant à profit la science,
Vos amis attendront avec impatience Le service nouveau qui leur est destiné.
Il arrive : déjà le signal est donné.
LA GASTRONOMIE
Des rôtis imposants ont la première place :
Sans doute ils sont le fruit de votre heureuse chasse. Vous pouvez expliquer par quel art assassin Vous avez débusqué ce timide lapin ;
Comment cette perdrix , dans sa fuite imprudente , Est tombée à vos pieds éperdue et sanglante ; Comment a succombé ce lièvre malheureux Malgré les vains détours de son train sinueux...
De nombreux entremets , rangés en symétrie , Entourent le gibier, la poularde rôtie.
Proscrivez cependant ces fastueux plateaux ,
Brillants colifichets enrichis de métaux ,
De glaces , de pompons , dont l’aspect m’effarouche , Qui captivent les yeux aux dépens de la bouche,
Qui trompent l’appétit : moins d’éclat , plus de mets On ne se nourrit point de bijoux , de hochets;
A ce vain appareil , qui d’abord vous enchante ,
Je ne reconnais point une table abondante.
Vous touchez au moment des plasirs les plus vifs. A cet acte nouveau les gourmands attentifs,
Avec l’œil de l’envie , ont dévoré d’avance La caille , l’ortolan , la carpe , la laitance ,
Et le cochon de lait , dont la cuirasse d’or Semble le protéger et le défendre encor.
Proscrivez sans pitié ces poulets domestiques Nourris en votre cour et constamment étiques , Toujours mal engraissés par des soins ignorants ;
Ne connaissez que ceux de la Bresse ou du Mans. J’ai toujours redouté la volaille perfide Qui brave les efforts d’une dent intrépide.
Souvent , par un ami dans ses champs entraîné,
J’ai reconnu le soir le coq infortuné Qui m’avait le matin , à l’aurore naissante ,
Réveillé brusquement de sa voix glapissante ;
Je l’avais admiré dans le sein de la cour;
Avec des yeux jaloux j’avais vu son amour.
Hélas ! le malheureux , abjurant la tendresse, Exerçait à souper sa fureur vengeresse.
Défendez que personne , au milieu d’un banquet , Ne nous vienne donner un avis indiscret.
Écartez ce fâcheux qui vers vous s’achemine :
Rien ne doit déranger l’honnête homme qui dîne.
Et qu’importe le monde et ses tracas divers !
CHANT III
Dans les bras de Cornus oubliez l’univers.
Il est , pour l’oublier, une heureuse manière :
Déjà des vins choisis ont rougi votre verre.
Votre vin bourguignon , dans sa cave couché ,
A compté six printemps , artistement bouché.
Le pourpre de son teint accuse sa vieillesse ;
Elle vous rajeunit et provoque l’ivresse
Arrêtez , je prétends contenir votre essor :
Des jus plus séducteurs vous attendent encor.
Le temps fuit , l’heure approche , et le dessert s’avance : Je ne prêcherai pas trop long-temps l’abstinence. Craignez en débutant de funestes abus ;
Bientôt , mieux disposé , je vous livre à Bacchus.
Admirez la nature habile , ingénieuse A varier ses dons d’une main généreuse ,
Qui , du nord au midi prodiguant ses trésors ,
Nourrit des végétaux , organise des corps Que l’homme fait servir au soutien de sa vie.
De ces êtres nombreux connaissez la patrie.
Sachez tout ce qui peut nous servir d’aliment :
Soyez naturaliste en ce point seulement.
Fuyez la botanique et sa nomenclature.
N’allez pas , dans vos champs épluchant la verdure ,
Sur une herbe inutile exercer votre esprit,
Vous transir dans un pré pour faire l’érudit,
Feuilleter Adanson , Tournefort ou Linnée ,
Et sur un aconit pâlir une journée.
Respectez le savoir clés Pli nés , des Buffons ;
Mais qu’importe pour vous l’histoire des cirons ,
Celles des éléphants , des tigres , des panthères ?
Vous vous intéressez aux mœurs , aux caractères De ces bons animaux qui naissent sous nos yeux ,
Et dont nous jouissons dans nos climats heureux.
Vous estimez beaucoup l’écorce salutaire Que l’Ile de Ceylan fournit seule à la terre ;
Vous aimez la muscade , et savez en quels lieux On cultive , on recueille un fruit si précieux.
Vous savez qu’au pays d’Amboine et de Ternates,
Le girofle triomphe au rang des aromates ;
Vous savez discerner quel est le champignon Qui cache sous sa voûte un germe de poison.
Du sol périgourdin la truffe vous est chère ;
A l’immonde animal elle doit la lumière ;
LA GASTRONOMIE
Elle aime à végéter, paisible et sans orgueil ,
Au pied d’un chêne blanc, d’un charme ou d’un tilleul.... Lecteur, je vous entends... Fidèle à ma méthode ,
Je vous dois à cette heure un heureux épisode.
Pardonnez , mon pinceau va changer de couleurs ; Peut-être à mon récit donnerez-vous des pleurs.
Faisons à la pitié de légers sacrifices :
Les pleurs qu’elle fait naître ont toujours des délices.
Coudé... que ce grand nom ne vous alarme pas ,
J’écris pour tous les temps et pour tous les climats;
Condé , le grand Condé , que la France révère ,
Recevait de son roi la visite bien chère ,
Dans ce lieu fortuné , ce brillant Chantilli ,
Long-temps de race en race à grands frais embelli.
Jamais plus de plaisir et de magnificence N’avait d’un souverain signalé la présence.
Tout le soin des festins fut remis à Vatel ,
Du vainqueur de Rocroi fameux maître-d’hôtel.
Il mit à ses travaux une ardeur infinie ;
Mais avec des talents il manqua de génie.
Accablé d’embarras, Vatel est averti Que deux tables en vain réclament leur rôti ;
Il prend pour en trouver une peine inutile.
« Ah ! » dit-il , s’adressant à son ami Gourville ,
De larmes , de sanglots , de douleur suffoqué :
« Je suis perdu d’honneur ; deux rôtis ont manqué ;
» Un seul jour détruira toute ma renommée ;
» Mes lauriers sont flétris, et la-cour alarmée » Ne peut plus désormais se reposer sur moi :
» J’ai trahi mon devoir, avili mon emploi... »
Le prince , prévenu de sa douleur extrême ,
Accourt le consoler, le rassurer lui-même.
« Je suis content , Vatel , mon ami , calme-toi :
» Rien n’était plus brillant que le souper du roi.
» Va , tu n’as pas perdu ta gloire et mon estime :
» Deux rôtis oubliés ne sont pas un grand crime.
» — Prince, votre bonté me trouble et me confond;
» Puisse mon repentir effacer mon affront! »
Mais un autre chagrin l’accable et le dévore;
Le matin , à midi , point de marée encore.
Ses nombreux pourvoyeurs , dans leur marche entravés , A l’heure du dîner n’étaient point arrivés.
Sa force l’abandonne, et son esprit s’effraie
CHANT IV
D’un festin sans turbot , sans barbue et sans raie.
Il attend , s’inquiète , et , maudissant son sort ,
Appelle en furieux la marée ou la mort.
La mort seule répond : l’infortuné s’y livre.
Déjà, percé trois fois, il a cessé de vivre.
Ses jours étaient sauvés , ô regrets ! ô douleur !
S’il eût pu supporter un instant son malheur.
A peine est-il parti pour l’infernale rive ,
Qu’on sait de toutes parts que la marée arrive.
. On le nomme, on le cherche, on le trouve... Grands dieux! La Parque pour toujours avait fermé ses yeux.
Ainsi finit Vatel , victime déplorable ,
Dont parleront long-temps les fastes de la table.
O vous qui par état présidez aux repas ,
Donnez-lui des regrets , mais ne l’imitez pas !
CHANT QUATRIÈME
LE DESSERT
Le mortel fortuné nourri dans les grandeurs , Que le ciel a comblé de constantes faveurs ,
Que jamais le besoin et la faim importune Ne sont venus chercher au sein de la fortune ; Celui-là , mes amis , inhabile à jouir,
Peut-être ne sent pas tout le prix du plaisir.
Il n’éprouve jamais, endormi dans le faste ,
Ce sentiment exquis que fait naître un contraste... Il faut , loin du palais où languit le bonheur,
Avoir bu quelquefois le vin du voyageur;
Avoir, en fugitif surpris par la misère ,
Partagé le pain noir pétri dans la chaumière : Alors , quand le destin vous présente au hasard Un banquet embelli des prestiges de l’art,
Ce bien inattendu double vos jouissances ;
Vous savourez l’oubli des plus vives souffrances. L’orage rend plus pur l’heureux jour qui le suit : J’ai connu ce plaisir que le malheur produit.
Naguère, dans ces temps de mémoire fatale Où le crime planait sur ma terre natale ,
LA GASTRONOMIE
Effrayé , ménacé par un monstre cruel ,
Forcé d’abandonner le banquet paternel ,
Je cherchai mon salut dans ces rangs militaires Formés par la terreur, et pourtant volontaires ,
Je m’armai tristement d’un fusil inhumain Qui jamais , grâce au ciel , n’a fait feu dans ma main. Je me chargeai d’un sac , humble dépositaire De tout ce qui devait me rester sur la terre.
Ainsi, nouveau Bias, je partis accablé
Du poids de tout mon bien sur mon dos rassemblé.
Adieu, joyeux dîners; soupers plus gais encore,
Doux propos et bons mots que le vin fait éclore ; Adieu , friands apprêts, gibier, pâtés dorés,
Au foyer domestique avec soin préparés!...
Je suivis à pas lents des routes parsemées D’innombrables soldats entraînés aux armées.
Que de tristes festins nous attendaient le soir !
Le pain du fournisseur était-il assez noir ,
Son bouillon assez clair et son vin assez rude !
Partout , à notre aspect , la sombre inquiétude Veillait autour de nous; nos hôtes consternés Fermaient leur basse-cour, espoir de leurs dînés.
A l’hospitalité condamnés par un maire ,
L’eau, le feu, le couvert, une faible lumière,
Un lit où trois soldats devaient se réunir,
Étaient les seuls secours qu’ils daignaient nous fournir.
Nous gagnions lentement la terre d’Italie...
Le ciel me fit trouver sur la route une amie...
On n’avait point encor dévasté son manoir ;
Elle attendait son tour, elle devait l’avoir ;
Elle osait aux brigands disputer son domaine ,
Et mettait à profit sa fortune incertaine.
Je l’embrasse, et bientôt je me sens soulagé Du sac et du fusil dont j’étais surchargé ;
Tous les soins délicats que l’amitié prodigue S’empressent de me faire oublier ma fatigue.
Le souper se prépare et s’annonce de loin...
Passagère faveur dont j’avais grand besoin ! L’abondance est unie à la délicatesse :
La truffe a parfumé la poularde de Bresse ;
Un vin blanc qu’a donné le sol de Saint-Perret Pour réchauffer mon sein sort d’un caveau secret.
Je me sens ranimé de ses feux salutaires;
CHANT IV
Je bois à mon amie, aux mœurs hospitalières...
Je ne suis plus soldat , je règne , je suis roi,
Et déjà la terreur disparaît devant moi.
Muse, sans vains détours, reviens à tes convives;
Leurs teints sont plus vermeils, leurs couleurs sont plus vives. A votre cuisinier, dont vous êtes content ,
Vous devez, à celte heure, un hommage éclatant.
Qu’un éloge public soit le prix de son zèle;
Vous le verrez demain , à la gloire fidèle ,
Se signaler encor. « Mon ami , dites-lui ,
» Ton maître est satisfait , et doit l’être aujourd’hui.
» Du meilleur des festins regarde ce qui reste ;
» Vois ces tristes débris et ce vide funeste ,
» Et ces membres épars dépouillés jusqu’aux os :
» Tout dépose en faveur de tes heureux travaux.
» Poursuis, et je prétends, dans ma reconnaissance ,
» Dérobant les lauriers d’un jambon de Mayence,
» D’une couronne un jour décorer ton bonnet.
» Puisse la récompense égaler le bienfait ! »
C’est ainsi qu’un héros , célèbre à plus d’un titre ,
A daigné dans Postdam adresser une épître A l’illustre Noël , digne du noble emploi De commander en chef les cuisines d’un roi.
Le dessert est servi : quel brillant étalage !
On a senti de loin cet énorme fromage
Qui doit tout son mérite aux outrages du temps...
Mais, s’il faut sur ce point s’adresser aux amants,
Les parfums de Paphos, dont l’amour fait usage,
Ne peuvent s’allier à ceux de Sassenage.
Gardez-vous de cueillir sur les lèvres d’iris Un baiser maladroit qui ferait fuir les ris.
Un service élégant , d’une ordonnance exacte ,
Doit de votre repas marquer le dernier acte.
Au secours du dessert appelez tous les arts ,
Surtout celui qui brille au quartier des Lombards.
Là , vous pourrez trouver, au gré de vos caprices ,
Des sucres arrangés en galants édifices ;
Des châteaux de bonbons , des palais de biscuits ,
Le Louvre , Bagatelle et Versailles confits ;
Les amours de Sapho , d’Abailard , de Tibulle ,
Les noces de Gamache et les travaux d’Hercule;
Et mille objets divers, que savent imiter D’habiles confiseurs que je pourrais citer.
LA GASTRONOMIE
Ne démolissez point ces merveilles sucrées ,
Pour le charme des yeux seulement préparées ;
Ou du moins accordez , pour jouir plus long-temps , Quelques jours d’existence à ces doux monuments : Assez d’autres objets , dignes de votre hommage, Avec moins d’appareil vous plairont davantage.
Ah ! plutôt attaquez et savourez ces fruits Qu’un art officieux en compote a réduits.
A la grâce , à l’éclat sacrifiez encore ;
Aux trésors de Pomone ajoutez ceux de Flore ;
Que la rose , l’œillet , le lis et le jasmin ,
Fassent de vos desserts un aimable jardin Et que l’observateur de la belle nature S’extasie en voyant des fleurs en confiture.
Vous avez satisfait à vos nombreux désirs ;
Mais Bacchus vous attend pour combler vos plaisirs. Approche , bienfaiteur et conquérant de l’Inde ,
Tu m’inspireras mieux que les filles du Pinde ; Verse-moi ton nectar, dont les dieux sont jaloux ,
Et mes vers vont couler plus faciles , plus doux.
De ces vases nombreux que l’aspect m’intéresse ! Quel luxe séducteur ! quelle aimable richesse !
Vos convives déjà , dans un juste embarras ,
Vous adressent leurs vœux et vous tendent les bras. Venez à leur secours ; ofîrez-leur à la ronde La liqueur qui vous vient des bords de la Gironde, Le vin de Malvoisie et celui de Palma ,
Le champagne mousseux , le christi-lacryma ,
Le Chypre, l’albano, le clairet, le constance... Choisissez-les toujours au lieu de leur naissance. N’allez pas rechercher aux faubourgs de Paris Du vin de Rivesalte ou de Cante-Perdrix ;
Et ne vous fiez pas à l’art des empiriques ,
Qui souillent vos boissons de mélanges chimiques.
Donnez-vous en buvant les airs d’un connaisseur ; Dites que ce bordeaux aurait plus de saveur S’il avait visité quelques plages lointaines ,
Et que ce malaga qui coule dans vos veines,
Usé par la vieillesse , a perdu sa vertu ;
Qu’il serait sans égal s’il avait moins vécu.
Buvez , il en est temps , mais à dose légère ,
Et ne remplissez pas constamment votre verre, Mettez un intervalle égal et mesuré
CIIANT IV.
Entre tous vos plaisirs; arrivez par degré A l’état d’abandon , de joie et de délire,
A l’oubli de tous maux , que le vin doit produire.
O vous qui nous tenez de fort graves discours Sur l’art et les moyens de filer d’heureux jours ,
Qui donnez des conseils dictés par la sagesse ,
On 11e les suivra point... Je conseille l’ivresse.'
Cette froide raison dont vous êtes si vains ,
Qu’a-t-elle fait encor pour changer vos destins ?
Où sont les heureux fruits des devoirs qu’elle impose? Eh ! messieurs , perdez-la , vous perdrez peu de chose.
Avez-vous quelquefois rencontré , vers le soir,
Un brave campagnard regagnant son manoir,
Après avoir à table employé sa journée ?
Sa tête est vacillante et sa jambe avinée.
Il trébuche parfois, mais toujours sans danger ;
Car un dieu l’accompagne et le doit protéger.
Il s’avance incertain du chemin qu’il doit suivre , Guidé par la liqueur qui l’échaulfe et l’enivre.
La joie est dans ses yeux ; son cœur est délivré Des ennuis dont la veille il était ulcéré.
Après mille détours il retrouve son chaume ,
U se croit devenu souverain d’un royaume ;
Ou plutôt l’univers, réclamant son appui,
Dépend de son domaine et relève de lui.
U lègue à ses enfants des trésors , -des provinces ;
Sa femme est une reine , et ses fils sont des princes ;
U triomphe au milieu de cet enchantement ,
Demande encore à boire, et s’endort en chantant.
Triomphez comme lui. Galien, Avicenne,
Nous conseillent l’ivresse une fois par semaine :
Le remède est fort bon ; il faut y recourir.
D’un dessert prolongé savourez le plaisir.
Qu’à toute sa gaîté voire esprit s’abandonne;
Sachez rire de tout sans offenser personne.
N’allez pas discourir, par l’exemple emporté ,
Sur les grands intérêts de la société ;
Faite au moment de boire un cours de politique ;
Lier les droits du peuple à la métaphysique ;
Des rois de l’univers scruter les cabinets ,
Qui ne vous ont jamais confié leurs secrets.
Abstenez-vous surtout de remettre en mémoire Les crimes désastreux qui souillent notre histoire :
LA GASTRONOMIE
Déplorable sujet d’un fatal entretien ,
Qui rappelle le mal sans ramener le bien.
C’est assez que Clio noircisse ses chroniques Du récit douloureux des misères publiques.
De l’éclat du pouvoir ne soyez pas tenté :
L’ambition détruit l’appétit , la santé.
Assez d’infortunés , dans le siècle où nous sommes ,
Ont recherché le soin de commander aux hommes. Leurs désastres récents nous peuvent témoigner Quels maux sont attachés à l’honneur de régner ;
Jamais d’un doux festin ils n’ont connu les charmes, Leur pain fut bien souvent humecté de leurs larmes ,
Et par mille remords leur vin empoisonné.
Buvez donc en repos , bien ou mal gouverné.
Que si contre nos vœux , par un nouvel outrage,
Un tyran ramenait la terreur, l’esclavage,
Appelez à demain des malheurs d’aujourd’hui :
Buvez , et vous serez moins esclaves que lui.
De porter des toasts suivez l’usage antique ;
Mais vous ne direz pas d’un ton démagogique :
« Puissent tous les mortels , murs pour la liberté ,
» Vivre dans les liens de la fraternité !
» Puissent , dans tous les lieux que le soleil éclaire ,
» Les principes bientôt répandre leur lumière... »
On a vu trop souvent profaner les banquets Par ce triste langage et ces vœux indiscrets.
Écoutez les toasts que j’ose vous prescrire;
En buvant à la ronde il est plus doux de dire ;
« Puissions-nous dans cent ans , aussi vieux que Nestor, » A ce même couvert nous réunir encor !
» Que le ciel garantisse et préserve d’orage » Les ceps de la Champagne et ceux de l’Ermitage ;
» Garde le clos Vougeol , celui de Chambertin ,
» Des ardeurs de l’été , des fraîcheurs du matin !
» Puissions-nous, affranchis des fureurs politiques,
» N’être plus séparés de nos dieux domestiques! »
Que si vous conservez quelques désirs vengeurs Contre vos ennemis et vos persécuteurs , •
Ne faites pas comme eux , vous seriez sans excuse. Souhaitez seulement que le ciel leur refuse Un heureux appétit; qu’un funeste dégoût Les accable sans cesse et les suive partout ;
Qu’ils ne soient abreuvés que des vins de Surène ,
CHANT IV
Ou de ceux que produit leur aride domaine ;
Que seuls , à leur couvert dégoûtant et hideux ,
Jamais un bon ami ne s’y mette avec eux ;
Ou que , toujours trompés dans leurs tristes orgies ,
Leur table soit livrée au souille des harpies ;
Qu’un ignorant artiste , émule de Mignot ,
Nouvel empoisonneur, assaisonne leur pot
Qu’ils n’aient jamais de vous que ces souhaits à craindre; Si le ciel vous exauce , ils seront trop à plaindre.
Vous pouvez cependant , libre de leurs fureurs,
Parler de votre siècle et rire de ses mœurs.
« Que vous semble , messieurs , du siècle des lumières ?
» — Je pense, en vérité, que nous n’y voyons guères.
» Je préfère le temps où l’on ne voyait rien
» — Convenez cependant que nous dansons fort bien ,
» Et que nos jeunes gens ne touchent pas la terre.
» Nous avons cultivé d’une étrange manière » La science publique et la danse à la fois :
» Jamais on n’a tant fait d’entrechats et de lois.
» — Messieurs , avez-vous lu la nouvelle brochure ?
» Que de biens sont promis à la race future !
» Une femme nous dit et nous prouve en effet » Qu’avant quelque mille ans l’homme sera parfait ;
» Qu’il devra cet état à la mélancolie.
» On sait que la tristesse annonce le génie....
» — Nous avons déjà fait des progrès étonnants.
» Que de tristes écrits ! que de tristes romans !
» Des plus noires horreurs nous sommes idolâtres ,
» Et la mélancolie a gagné nos théâtres.
» Mes amis, mon système est, lorsque j’ai dîné,
» De trouver tout parfait et tout bien ordonné.
» L’état où nous vivons n’a rien qui me chagrine :
» Un décret ne vient point requérir ma farine ;
» La France ne craint plus ce fléau destructeur » Qui menaçait son peuple aux jours de la terreur.
» Ah ! puissions-nous toujours éviter la famine !
» Que m’importe le reste ! il suffit que je dîne »
Le dieu que vous servez est l’ami des chansons :
Mêlez donc la musique à vos libations;
Vous n’avez pas besoin d’être un grand coryphée; Bacchus ne prétend pas à la gloire d’Orphée :
Chantez ; nous savons bien que vous n’avez jamais Essayé d’égaler les chantres des forêts.
LA GASTRONOMIE
Vous n’imiterez point les cadences parfaites De nos jolis Garats aux voix de serinettes.
A table leur talent eut toujours peu d’attraits.
Vos plaisirs , chantés faux , n’en seront pas moins vrais. Qu’entends-je? quels accents dans les airs retentissent?
Votre voûte s’ébranle et vos vitres frémissent
Je reconnais les chants inspirés par le vin.
On répète à grands cris votre aimable refrain :
On y parle toujours et d’aimer et de boire;
Mais Cupidon jaloux renonce à la victoire;
Et tandis que Bacchus vous verse ses bienfaits,
Vos tristes Lalagts peuvent dormir en paix....
Oue vois-je, mes amis? quel nuage vous trouble?
Ou vous n’y voyez pas, ou vous y voyez double
Quels étranges discours! quel langage confus!
Vous parlez , mais déjà je ne vous comprends plus. Moi-même , en vous parlant d’ivresse et de délire ,
Je cherche , et ne sais pas ce que je veux vous dire.
C’est assez , la raison m’ordonne de finir
Pour la reperdre encor, il faut y revenir.
Trop heureux qui pourrait déraisonner sans cesse !
Nous sommes condamnés souvent à la sagesse.
Le café vous présente une heureuse liqueur Qui d’un vin trop fumeux chassera la vapeur ;
Vous obtiendrez par elle , en désertant la table,
Un esprit plus ouvert, un sang-froid plus aimable; Bientôt , mieux disposé par ses puissants effets ,
Vous pourrez vous asseoir à de nouveaux banquets;
Elle est du dieu des vers honorée et chérie.
On dit que du poète elle sert le génie ;
Que plus d’un froid rimeur, quelquefois réchauffé,
A dû de meilleurs vers au parfum du café :
Il peut du philosophe égayer les systèmes ,
Rendre aimables , badins , les géomètres mêmes :
Par lui l’homme d’état , dispos après dîner,
Forme l’heureux projet de nous mieux gouverner :
Il déride le front de ce savant austère ,
Amoureux de la langue et du pays d’Homère,
Qui , fondant sur le grec sa gloire et ses succès ,
Se dédommage ainsi d’être un sot en français :
Il peut , de l’astronome éclaircissant la vue ,
L’aider à retrouver son étoile perdue :
Au nouvelliste enfin il révèle parfois
CHANT IV
Les intrigues des cours et les secrets des rois,
L’aide à rêver la paix, l’armistice, la guerre,
Et lui fait pour six sous bouleverser la terre
Viens , aimable Lysbé ! que tes heureuses mains Nous versent à longs traits ce nectar des humains Dans ces vases brillants où l’argile s’étonne Des formes, des couleurs, de l’éclat qu’on lui donne.... Que vois-je? leur albâtre a défié ton sein !
L’or le plus pur ajoute aux grâces du dessin ;
A mes regards surpris la coupe enchanteresse
Offre les traits du dieu qu’adore ta jeunesse
En vain de la raison j’invoque le retour,
Le breuvage se change en un philtre d’amour
Adieu , Cornus , adieu , noble fils de Sémèle ; Pardonnez si ma muse a mal servi mon zèle.
Éloigné du Parnasse, inconnu des neuf Sœurs,
J’ai chanté faiblement vos divines faveurs.
Que ne puis-je fermer la bouche à mes critiques!
Ils n’approuveront pas mes conseils didactiques
Messieurs, je vous attends, je sais vous deviner :
Un poème jamais ne valut un dîner.
FIN DE LA GASTRONOMIE
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