CHAPITRE I
vivacité. Vous y voyez le fils de Vespasien , le frère de Titus , le maître du monde connu , assemblant en toute hâte au milieu de la nuit les pères conscrits , encore effrayés par l’injonction qui vient de leur être adressée , de se rendre au palais pour conférer avec l’empereur.
Il s’agit de savoir de quelle manière on fera cuire un beau turbot qui est arrivé d’ischia , et sur ce point César a incliné l’initiative impériale devant la science.
Suétone dit aussi qu’un jour l’époux de la Messaline des bateliers du Tibre, d’Agrippine, Claude, étant sur son tribunal et faisant plaider devant lui une cause importante, prit en peu d’instants l’air trèsoccupé , grave , et fit un signe pour demander le silence : 'a ce signe , chaque auditeur se tut , les avocats mêmes s’arrêtèrent. L’empereur réfléchit encore quelques moments. On attendit , on écouta : quelles pouvaient être ses profondes réflexions ! A quoi pensait-il ? Qu’allaitil dire ? C’étaient les questions qu’on se faisait autour de lui. Mais les incertitudes cessèrent; il prit la parole, et dit avec feu : « O mes amis, l’excellente chose que les petits pâtés ! nous en mangerons , n’est-cepas , à dîner ? » Ce détachement subit du charme d’une longue plaidoirie d’affaires est si vrai et si joli qu’on voudrait qu’il fût retiré à ce stupide Claude , qui n’était pas digne d’être une fois seulement un gourmand spirituel.
Autre fait curieux : Antoine, ayant été content d’un dîner, donna une ville à son cuisinier. Quel temps ! autant valait-il alors être cuisinier qu’homme d’État !
Au cinquième siècle , au temps de saint Jean-Chrysostome , cette cuisine qui avait donné tant de beaux jours à l’empire s’éteignit ; sa fumée ayant éveillé du plus loin possible l’appétit des Barbares, ceuxci vinrent investir Rome et ses cuisines splendides ; tout fut perdu : il n’y eut plus une étincelle qui pût les rappeler. Les Barbares mêlèrent à tout les affreux ragoûts de leurs contrées natales et des marches où ils s’étaient arrêtés dans leur course conquérante ; et ce fait de la marche irrésistible des races barbares vers les contrées policées et culinaires est le fait même qui conduit les populations depuis la création, car l’histoire n’offre , à parler exactement , qu’un continuel tableau des déplacements causés par la faim et la sensualité. Les Barbares se succédèrent long-temps comme des torrents, et après les cohues du Nord vinrent les Arabes , les hommes des cieux étincelants. Mais le Coran leur défendait l’usage du vin ; ils ne purent toujours tenir pied dans nos contrées du Midi , et furent contraints de retourner sur leurs pas.
Ces incursions consécutives pendant des siècles établissent , de fait, une nuit profonde : lorsqu’il n’v a plus de cuisine dans le monde, il n’y a plus de lettres, dit Carême, d’intelligence élevée et rapide,