X QUELQUES EXPLICATIONS PRELIMINAIRES
guée , qu’il put attendre la vieillesse. — C’est même alors qu’il nous prouva, à tous, que ses idées sur le goût, ses règles pour mener la vie de l’esprit par le physique sont praticables avec le lot le plus modeste. M. de Cussy était ruiné ; il lui restait à peine ce qui est nécessaire aux gens du monde sans façon , et avec cela il a vécu avec dignité, donné à dîner dans un des intérieurs les plus agréables, les plus gais et les plus polis que l’on puisse souhaiter. Ses deux principes vivifiants étaient le goût et la conversation ; avec cela , il est vrai , les dîners se colorent. — Jusqu’à la fin il a causé d’une manière charmante; sa part n’était pas une intarissable diffusion, mais cette audition parfaite, cette clarté, cette prestesse polie et rapide de l’esprit qui distinguait l’ancienne conversation des gens du monde.
De tous côtés , pendant quelques années , les marchands les plus notables vinrent solliciter un avis de sa table. — Sa table, de sept, huit et neuf personnes , a bien mieux valu que les plus opulents dîners ministériels. Sa séduction était telle qu’un cuisinier, aujourd’hui l’un des plus brillants de l’étranger, lui a donné pendant sept ans la préférence, avec les appointements les plus modestes, sur les plus belles places; il a fallu même que le bon et spirituel marquis lui en cherchât une et l’y mît pour le décider à changer de service. « Celui de M. de Cussy, disait-il, est pour moi une leçon continuelle. »
L’estomac de M. de Cussy n’a jamais bronché. — Toute sa personne était d’une distinction exquise ; elle était , avec celle de M. de Narbonne , la tradition vivante de la société la plus polie. Sa taille était petite et forte , son dos rond , et ses manières alliaient l’extérieur de l’homme de cour et celles de l’officier. — Personne n’a mieux causé ; il ne causait volontiers que de ce qu’il avait vu ou recueilli , et la profondeur délicate de son esprit s’arrêtait à l’homme. Son esprit était plein d’anecdotes de grands seigneurs et de femmes ; il fournissait des cuisiniers à toutes les grandes maisons de l’Europe. Il est mort sans avoir traversé d’autre épreuve que la maladie qui nous l’a enlevé sous le charme des plus délicates passions. — Il ne croyait pas à la médecine ; et cette dernière a mis près d’un an à détruire sa forte constitution. M. de Cussy était un amateur très-éclairé de musique , et il passa nombre de ses dernières heures à répéter avec sa fille des scènes entières d’opéra. Le jour de sa mort, après une maladie de six mois , il a facilement digéré un perdreau rouge entier. La veille, un de ses neveux s’était présenté; il arrivait d’Alger. « Sois le bienvenu ,