CHAPITRE Y III
GASTRONOMIE CONSIDEREE EN ELLE-MEME POUR SA FIN , APRES LE DESSERT. — DE LA TABLE CONSIDEREE CHEZ TOUS LES PEUPLES. — OFFICE DU MAITRE-d’hOTEL , DE L’OFFICIER DE BOUCHE , DU CUISINIER , DE SES AIDES , ETC.
Je vais donner dans ce chapitre quelques faits qui pourront ajouter plus de physionomie à la partie historique de cette notice ; je parlerai un peu de la théorie administrative.
Carême réunissait à ses talents spéciaux comme cuisinier ceux d’ordonnateur, de directeur, et le talent très-difficile de maître-d’hôtel. Le cuisinier à idées larges contient toujours en lui ce mérite déadministrateur , mais il faut qu’il soit cet homme-là. Quand Carême eut acquis les études de sa profession , quand il eut ses secrets , il en déduisit une complète théorie du service, tirée de son expérience et de
i/art culinaire.
ce qu’il avait lu. Il composa corps et système de menus , suivant les saisons , et précisa la comptabilité des achats , les règles de la conservation , les devoirs des officiers et des aides : il fit son Maître d'hôtel .
Écoutez, ceci est neuf : Le maître-d’hôtel cuisinier doit avoir ensemble des qualités qui ne sont que peu souvent départies , même isolément. Il sera cuisinier avant tout, sa tête sera forte, vive, productive ; il sera trempé pour le commandement , actif, et animé d’une invincible ardeur de travail.
Au signal du service , il sera , au delà de toute expression , un homme d’ensemble, de direction; enthousiaste et attentif jusqu’à la minutie; vigilant, il verra tout, il saura tout. Il ne différera jamais l’instant décisif, sous peine de perte de bataille et de collision entre les services. Le maître-d’hôtel n’est jamais malade, jamais! il préside à tout à partir de trois heures , il agit partout de son impulsion puissante ; seul il a le droit d’élever la voix et tout doit plier.
Vous l’entendez comme un général au moment de l’action. A son commandement, chaque service est servi, enlevé, debout; chaque brigade est en marche : trois cents personnes à mener du feu des cuisines à la table ne l’embarrassent pas plus que douze convives , s’il a son plan tout fait , sauf les détails. Il faut qu’il' soit assez instruit pour rédiger à l’occasion , sans livres , les principales parties de ses menus : c’est de l’improvisation, et il en faut pour conduire des hommes !
Le cuisinier maître-d’hôlel garde une copie de ses menus : c’est le livre de ses ressources , c’est le journal de ses fatigues et de ses victoires. Hélas ! ce qu’il ne laisse pas dans cette copie , c’est le feu spontané et le tact rapide qu’il a déployé sur ses fourneaux : cela est mort au moment même , comme un élan.
Le cuisinier doit pouvoir décomposer à la manière de Vauquelin ; ses recettes seront scientifiques. Il faut qu’il soit en état de répondre immédiatement à toute question essentielle de chimie alimentaire. Il porte , lui , très-souvent l’habit noir et l’épée de l’office.
La 'pyrotechnie , envisagée philosophiquement, se réduit donc , comme fait général , à savoir manger des choses saines et bien faites ; comme le génie culinaire véritable est dans l’instinct vif, net, du moment du service. Nous allons ici, vous voyez , d’un fait à un autre, sans ordre , et comme la mémoire nous pousse.