FRAGMENT
LES OISEAUX
DE LA FERME
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LE POTAGER
Deux rivaux , que chérit la muse didactique ,
Ont paré tour à tour du luxe poétique Des jardins fastueux , un immense verger :
Moi , faible et jeune encore , au Parnasse étranger , Interprète nouveau des regrets de Virgile ,
Je viens venger l’affront du potager utile.
Pauvres , contentez-vous de votre humble partage ; La médiocrité fait le bonheur du sage ;
Un dieu la fit éclore avec le genre humain :
Avant d’avoir des parcs, l’homme avait un jardin.
Si vous avez choisi l’uniforme plateau ,
Que vos carrés pareils s’alignent au cordeau : Le coteau vous plaît-il , un sentier qui serpente Du terrain montueux doit adoucir la pente.
C’est peu qu’en un terrain le fer soit enfoncé :
Le meilleur sol languit s’il n’est point engraissé. Avez-vous pour domaine une argile tenace ,
Les sels de la brebis en divisent la masse ; N’avez-vous qu’une arène et qu’un sable léger,
Ne l’abandonnez point ; on peut le corriger,
Que l’humide litière où s’étend la génisse De ses sucs onctueux le mouille et le nourrisse ; Couvrez un sol , d’argile et de sable mêlé ,
Du chaume que la nuit les coursiers ont foulé.
Que votre ambition se borne à bien connaître Le sol héréditaire où le ciel vous fit naître :
Vos pères y sont morts. Heureux , surtout heureux Qui cultive un jardin reçu de ses aïeux ;
Douce propriété , par qui tout s’embellit !
Mais aux antres du Nord l’hiver s’ensevelit :
Avril renaît ; déjà votre semence entr’ouvre Et peint d’un vert léger le terreau qui la couvre.
LE POTAGER
De l’aspect du printemps votre œil est réjoui ,
La fève a déployé son germe épanoui.
Près du pois , orgueilleux de sa fleur éclatante , L’humble persil étend sa feuille verdoyante.
On voit à rangs pressés s’allonger le poireau.
La citrouille isolée a franchi son berceau ;
Ses tiges, en rampant , vont s’accrocher, se joindre, Et l’asperge précoce a commencé de poindre.
Jouissons , il est temps, parcourons ces allées.
Que de beautés en foule à mes yeux étalées !
Devant moi l’artichaut , sur sa tige dressé S’élance , pourpre ou vert , de ses dards hérissé ; Quelauefois sans défense à la main s’abandonne ,
Et son fruit plus chéri se dessine en couronne.
La laitue à côté s’allonge et s’étrécit ;
Sa feuille , ailleurs ployée , en globe se durcit.
Ici la chicorée , étendue en bordure ,
Sous un lien de jonc voit pâlir sa verdure ;
L'a le melon mûrit , sur la terre couché.
Dans son feuillage en vain le concombre est caché : A sa tige en naissant, quelquefois je l’arrache; Souvent , en sa saison , j’attends qu’il se détache.
La citrouille rampante , en son obscur séjour,
De son ventre élargi voit s’enfler le contour ;
Et ces fèves , plus loin par les vents balancées ,
Ont distrait de leur bruit mes rêveuses pensées.
Je crains peu d’offenser un goût trop délicat : Blesser le goût n’est rien ; le pis est d’être ingrat.
Le chou , divers de nom , de couleur et de forme , Tantôt de toutes parts étend sa feuille énorme Sur sa tige , tantôt supporte sans fléchir Sa tête , doux fardeau que le temps vient blanchir. Là, comme un jeune lis que le verre emprisonne, Son sein en fleurissant d’un bouquet se couronne ; Ici, s’environnant d’innombrables sujets,
Tel qu’un roi sous la pourpre, il domine ses jets.
Pour remplacer du buis la stérile parure , L’oseille vous fournit sa féconde verdure. De sa tige épineuse et de son doux carmin La framboise parfume et blesse votre main ;
LE POTAGER
Des plaisirs de la vie image naturelle.
En grappes de corail la groseille étincelle. Alignez des fraisiers; mais surtout faites choix Du fraisier embaumé qui fleurit tous les mois. J’aime aussi qu’à son tour la rose virginale Sur un treillage ami se colore et s’étale :
La rose sied partout ; c’est la reine des fleurs. La violette en vain nous cache ses couleurs ; Son parfum la trahit : emblème du poète Qu’un loisir studieux attache à la retraite.
Embellissons sans faste , et que chaque sentier M’offre partout un lit de sable ou de gravier. Ainsi je ne crains rien de ces perles liquides Que l’aurore répand de ses ailes humides.
Un gazon me plairait; mais je ne pourrais pas, Dès le matin sur l’herbe , y promener mes pas. Le muguet printanier , l’odorante jonquille , Tout ce peuple de fleurs , innombrable famille Réunis sous vos lois , peuvent, sans l’outrager, De leur luxe innocent orner le potager.
Et si par aventure un ruisseau dans sa fuite ,
Se promenant le long de l’enclos que j’habite , M’offrait sa double rive où flotte le cresson ;
Si je pouvais y voir le folâtre poisson Se débattre en mes rets où son erreur s’expie ,
Ou pendre en frétillant à ma ligne qui plie ;
Si je trouvais le frais d’un bain délicieux
Non , je n’aurais plus rien à demander aux dieux. Vœux indiscrets ! au moins d’une simple fontaine Le pauvre peut toujours arroser son domaine.
Qu’au bout du potager, mais sous la même enceinte , Vos arbres dans les airs s’élèvent sans contrainte : Point de ces espaliers tristement alignés ,
Superbes indigents , bien tondus , bien peignés ,
Que le fer ennemi mutile et déshonore ;
De ces nains contrefaits qu’un faux goût se décore !
Avant que de ses dons l’arbre vous enrichisse ,
Quand il est jeune encore il faut qu’un fer propice, Cachant sous son écorce un bourgeon emprunté ,
Du sauvageon amer corrige l’âcreté :
LE POTAGER
La tige s’anoblit , dépouille sa roture ;
Et c’est ici que l’art fait mieux que la nature.
Mais , captif à regret , le bouton , frêle encor, S’épanouit , s’échappe, en jets a pris l’essor ;
A vos yeux il s’allonge , et bientôt , plus robuste ,
D’un diadème vert couvre sa tête auguste :
La fleur vient de blanchir, et le tronc étonné S’enorgueillit du fruit qu’un autre arbre a donné.
Mon verger est formé : la riante Pomone Déjà de fruits divers assortit sa couronne ;
Vertumne , variant sa couleur et ses traits ,
A chaque changement doit de nouveaux attraits. L’arbre dont Lucullus enrichit sa patrie ,
Le prunier, dès long-temps conquis sur la Syrie , Décorant tour à tour la première saison ,
De leur pourpre éclatante ont jonché le gazon.
A ses rameaux courbés la poire suspendue ,
Mûre enfin, se détache ; et ma main l’a reçue.
Doux fruit dans nos climats , poison chez les Persans , La pêche ramollit ses globes jaunissants.
Le vermillon luisant dont l’api se colore Me rappelle Phyllis , bien plus vermeille encore ;
Et ces pommiers en vain de longs pieux étayés,
De leurs festons pendants embarrassent mes pieds.
Heureux le jardinier qui peut de ses journées Voir s’écouler ainsi les heures fortunées !
Lui seul il se suffit : qu’a-t-il besoin d’autrui?
Il vit indépendant , et n’appartient qu’à lui.
L’hiver, lorsque Cérès sous les glaçons frissonne,
Lui , dans son potager, à pleines mains moissonne.
Où finit son enclos , là finit son désir :
Que lui faut-il? des fruits? mais il n’a qu’à choisir. Le pourpier nourrissant , à la feuille dorée ,
L’estragon parfumé , la pâle chicorée ,
Pénétrés d’huile pure et d’un vin fermenté , Tempéreront pour lui les ardeurs de l’été.
A. ce repas frugal, charmés de le surprendre,
Des grands dans son réduit se plairont à descendre ; Comme autrefois, voilant leur splendeur et leur nom , Les dieux ont visité Baucis et Philémon.