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FIN DU POTAGER

LES OISEAUX

DE LÀ FERME

Domestiques oiseaux , peuplades familières ,

Qui , tantôt dans ma cour, tantôt dans mes volières , Vivez pour mes plaisirs , mourez pour mes besoins , Pourrai-je vous chanter? je le tente du moins.

Je dirai votre instinct , vos bienfaits , vos usages :

Prêtez à mes couleurs l’éclat de vos plumages.

Tout art a ses leçons : toi donc, qui veux un jour,

De ces hôtes légers animer ton séjour,

C’est peu que de vouloir, c’est peu que d’entreprendre : La jouissance est lente , il faut savoir l’attendre.

Les premiers soins remplis veulent des soins nouveaux ; Et le succès en tout est le prix des travaux.

Dans ces sillons chargés de leurs moissons superbes , L’agriculteur vingt fois a fait la guerre aux herbes :

Le pampre lentement donne son fruit doré ,

Et la grappe se cueille où le cep a pleuré.

Mais il est temps d’ouvrir mon école nouvelle :

Le peuple ailé frémit ; le coq chante et m’appelle.

Je commence par toi, sultan jaloux , salut!

Ma muse à Ta Hautesse apporte son tribut.

Dans son noble maintien quelle audace respire !

J’aime à lui voir cet air et d’orgueil et d’empire,

Alors que , caressant ses femmes tour à tour,

De ses jeux redoublés il étonne l’amour.

Le feu semble jaillir de son aigrette altière :

Sa plume sur son cou s’épaissit en crinière.

Chevalier belliqueux , de ses deux éperons ,

LES OISEAUX

Il défend ses plaisirs ou venge ses affronts.

Sa queue , en arc mouvant , sur son dos qu’elle embrasse S’élève avec fierté , se recourbe avec grâce ;

Et son plumage entier, qu’il lisse et qu’il polit ,

Des rayons du soleil se peint et s’embellit.

On le dresse à la lutte , on l’instruit à la guerre : Valeureux champion des cirques d’Angleterre,

Il combat pour son maître, et son triomphe heureux A décidé le gain d’un pari hasardeux.

Tel est le jeune coq , vif, alerte , intrépide.

Modeste dans son air, la poule plus timide ,

Chaste épouse, obéit; et, sans le demander,

Elle souffre l’époux qui doit la féconder.

Honteuse , elle se cache à la voix indiscrète Dont le vainqueur bruyant proclame sa défaite :

De son sexe , en un mot , moins vive en ses humeurs , Elle a la grâce aimable et les paisibles mœurs.

Un seul doit commander dans ce nombreux ménage ;

Le coq veut être heureux , et l’être sans partage :

Tel Pompée autrefois ne souffrait point d’égal. Trouble-t-on ses amours , malheur au coq rival !

Déjà les combattants , dans leur fougue bouillante ,

Se dressent , l’œil en feu , la crête étincelante.

Tous deux , front contre front , se mesurent ; tous deux Se dardent dans le flanc leurs becs impétueux ;

Semblent se ralentir, soudain se précipitent ;

Se choquent à grand bruit , légèrement s’évitent : Ensemble on se provoque , ensemble on s’assaillit.

En vain leur plume vole , en vain leur sang jaillit :

Leur éperon redouble et frappe plus agile.

Le sérail , en silence , autour d’eux immobile ,

Les regarde ; et ce prix des champions jaloux Excite encor l’ardeur, enflamme le courroux.

L’un enfin (malheureux ! que sa faiblesse entraîne)

A reculé d’un pas : c’en est fait , sur l’arène Il roule , il se débat , défigqré , sanglant.

Le fier vainqueur poursuit son triomphe insolent ;

Et , tout poudreux encor, prodigue de caresses ,

Aux yeux de son rivai emmène ses maîtresses.

DE LA. FERME

La poule cependant du coq victorieux A reçu dans son sein ce germe précieux Qu’elle mûrit , féconde et reproduit sans cesse ;

Et , bienfaitrice exacte à payer sa largesse Qu’une coque fragile enveloppe et blanchit ,

Du tribut coutumier chaque jour t’enrichit.

La vois-tu , promenant sa vague inquiétude ,

Fuir le plaisir, rêver, chercher la solitude ,

Et trahir sa langueur par de longs gloussements ; Hâte-toi , l’heure passe , et saisis les moments :

Son cœur est tourmenté du besoin d’être mère.

Que tes mains , de foin sec ou de paille légère , Forment sa molle couche en un sombre réduit , Impénétrable au jour, inaccessible au bruit.

La nature * en secret , signale sa puissance :

Elle aime le mystère , elle crée en silence ;

Et, sous le voile encor, de son plus doux bienfait Nous dérobe la cause en nous montrant l’effet.

Cependant sur ses œufs la couveuse s’installe ,

Et , pour leur départir une chaleur égale (Admirons de l’instinct les moyens tout-puissants) , De son pied les remue et les tourne en tout sens.

Ne fais rien au hasard ; et , pour ce grave office , Redoute la jeunesse étourdie et novice.

C’est grand dommage , hélas ! cet âge est inconstant. La vieillesse est bien pire : il faut choisir pourtant. Ta poule , jeune encor, mais expérimentée ,

Doit de cet heureux soin deux fois s’être acquittée ; Et le succès alors passera ton espoir.

Toute saison lui plaît : cependant, pour la voir De poussins vigoureux marcher environnée ,

Préfère le printemps , jeunesse de l’année ,

Alors qu’étincelant de vie et de beauté La nature sourit à la fécondité.

Durant vingt jours entiers , la poule sédentaire Poursuivra constamment son labeur solitaire , Esclave du devoir, insensible à la faim.

Le vingtième soleil cesse de luire enfin ;

Les temps sont accomplis , et la prochaine aurore

LES OISEAUX

Va voir le germe poindre et la famille éclore.

Même avant de percer le mur de son séjour,

Le poussin prisonnier, impatient du jour,

S’agite sourdement , s’organise , s’éveille

Et se fait , sous la coque , entendre à ton oreille.

Tout est prêt ; le captif déjà de sa prison Frappe à coups redoublés l’envieuse cloison , S’efforce , brise enfin son attache dernière ,

Et respire à la fois la vie et la lumière :

Il marche , il court d’abord , précoce adolescent ; Et l’homme si superbe , hélas ! rampe en naissant !

Quelquefois, ne suivant qu’un goût capricieux , La poule cache au loin son nid mystérieux , Réchauffe son larcin , le féconde , l’avive :

Du buisson sort un jour la famille furtive;

La mère te surprend , et t’offre avec fierté Les fruits inattendus de sa maternité.

La poule , j’en conviens, parfois dénaturée ,

Du devoir maternel rompt la chaîne sacrée ;

Et , coquette asservie à ses goûts libertins , Délaisse ses petits , devenus orphelins.

Qui donc protégera leur jeunesse isolée ?

Saisis alors , saisis , parmi la troupe ailée ,

Ce froid célibataire , inhabile au plaisir,

Du luxe de la table infortuné martyr.

Que son sein , se prêtant aux fils de l’infidèle ,

Se plume sous ta main pieusement cruelle ;

Et que , pour leur salut (supplice tout nouveau), L’ortie aux dards brûlants ensanglante sa peau. Impatient du mal dont l’ardeur le dévore ,

Il les reçoit , les chasse et les reçoit encore.

Leurs retours si fréquents ont amorti ses feux ; Sa souffrance s’apaise, et leur duvet moelleux, Remède salutaire au tourment qu’il endure ,

De l’ortie adoucit la cuisante piqûre.

L’animal soulagé devient reconnaissant.

O merveille! pour prix du calme qu’il ressent,

Il guide sous tes yeux , il couvre de son aile

DE LA FERME

Ses bienfaiteurs chéris , sa famille nouvelle ;

Et même , s’il le faut , courageux défenseur,

Les disputant au bec de l’oiseau ravisseur,

Il retrouve , malgré sa tragique disgrâce ,

Quelque étincelle encor de sa première audace.

Mais bientôt , oubliant qu’il fut jadis époux ,

Du sexe qu’il remplace il prend ce ton si doux ,

Cet accent maternel , ce touchant caractère ; #

Avec grâce il remplit son nouveau ministère ,

S’évertue à glousser, efféminé sa voix.

L’habitude et l’amour légitiment ses droits ;

Et par ses soins heureux la troupe ranimée Croit se cacher encor sous l’aile accoutumée.

Tel du sein maternel un enfant rejeté ,

Dont la lèvre, au berceau, suce un lait acheté,

Pour mère, avec raison , prenant sa bienfaitrice ,

N’aime, ne voit, n’entend, ne suit que sa nourrice.

Mais la poule infidèle est digne de pardon :

Qu’aisément je l’absous du crime d’abandon Quand je la vois , au feu de ses ailes actives ,

De la cane animer les pontes adoptives,

Contente de régir , fière de protéger

Ces fruits qu’elle a reçus d’un hymen étranger!

Dans cet emploi nouveau qu’elle a pour moi de charmes! O tendresse inquiète ! ô touchantes alarmes !

Ses nourrissons , à peine à la lumière éclos ,

Du vivier de la ferme ont essayé les eaux ;

Éperdue , elle court , s’agite , et sur la rive Rappelle par ses cris la troupe fugitive ;

S’éloigne tour à tour et s’approche du bord ;

Va , fuit, revient sans cesse , et leur montre le port.

Mais sa voix maternelle en vain les sollicite ,

Elle gourmande en vain leur étrange inconduite :

Les canetons légers , indociles enfants ,

Se livrent à l’instinct , et nagent triomphants.

Ils abordent enfin ; quels transports ! quelle ivresse !

Elle a cru ne plus voir ces fils de sa tendresse :

Autour d’elle bientôt l’essaim s’est rallié :

Us sont vivants encore , et tout est oublié.

LES OISEAUX

N’attends pas qu’amoureux du sujet que je traite , J’aille tout épuiser, fastidieux poète,

Et , traînant ton ennui de détail en détail ,

Dire de chaque oiseau la femelle en travail.

La pintade , aujourd’hui luxe de mon domaine, Habitante autrefois de la rive africaine ;

La cane aux pas tardifs ; l’oie , amante des eaux ,

Qui fournit le duvet dont s’enflent tes carreaux ,

Et cette plume encore , instrument du génie ,

Qui traça les beaux vers du Cid , à' Iphigénie ;

Cette poule étrangère , et qui , pour nos festins ,

De l’Inde en nos climats transporta ses destins :

Du sein de l’œuf muet , toutes , quand vient le terme , Ont dégagé la vie , ont affranchi le germe.

Partout le même instinct , partout les mêmes lois ;

Et tes essaims légers se meuvent à la fois.

Ils vivent; mais c’est peu : je dois encor t’apprendre Les soins qu’il faut donner à cet âge si tendre.

D’abord , qu’un toit d’osier, où pénètre le jour,

Les reçoive , en* naissant , soit leur premier séjour. Sans changer de maison , changeant de domicile ,

Ils suivent à ton gré l’édifice mobile.

Éclairés à demi , ces joyeux prisonniers Croissent à la faveur des rayons printaniers.

Vainement dans la nue , où son vol se déploie , L’épervier se balance , et médite sa proie ;

Vainement rôde autour de l’osier protecteur L’animal traître et doux , des souris destructeur.

Chez les oiseaux , ainsi que chez l’humaine espèce , Prudence est rarement compagne de jeunesse.

Par un beau jour d’avril , en troupes rassemblés,

Vont se répandre au loin tes nourrissons ailés.

Ces bruyants étourdis , que leur mère accompagne , Pour la première fois sortis dans la campagne ,

Fêtent leur liberté par d’innocents ébats :

Jeunes aventuriers, qui n’aperçoivent pas Què déjà dans les airs le brigand sanguinaire Promène la terreur de son vol circulaire.

Une mère voit tout, ses yeux veillent toujours ;

A l’aspect du péril qui menace leurs jours,

DE LA FERME

De l’aile et de la voix conjurant la tempête,

Elle frémit , va , court , vole , rien ne l’arrête ,

Hâte les plus tardifs , les rassemble en courant :

Mais il faut une proie au vautour dévorant.

Le plus faible de tous, le plus chéri sans doute,

Du rempart maternel n’a pu s’ouvrir la route ;

Le monstre ailé s’abat, et, d’un bec assassin,

L’enlève , le déchire , et l’immole à sa faim.

Barbare , qui ravit les petits à leur mère !

L’infortunée , hélas ! gémit , se désespère :

Que lui font les enfants qu’elle n’a point perdus?

Elle n’avait de fils que celui qui n’est plus.

Ils échappent bientôt aux périls du jeune âge ,

Bientôt ce doux coton va devenir plumage ;

Ces ailes, dont à peine on voit ‘les bouts naissants ,

Se croisent sur leur dos , et protègent leurs flancs.

Tes peuplades, sans guide, errent à l’aventure,

Et déjà dans les champs vont chercher leur pâture.

C’est le prix de tes soins ; approche , viens jouir :

Des plumages divers l’aspect va t’éblouir.

Ne m’abandonne pas , muse , sois-moi fidèle ;

Que mon vers ait l’éclat dont le paon étincelle ;

Que je sois peintre aussi ; puissent , sous mes pinceaux , Des pompes du sujet s’embellir mes tableaux !

L’astre du jour se lève, et sa clarté naissante Colore tout à coup cette scène vivante ;

De tes hôtes ailés peint les riches habits;

Ici , prodigue l’or ; là , jette le rubis ;

Revêt d’un doux éclat la pintade azurée ;

Émaillé du faisan la parure dorée.

Qui n’admire surtout , malgré ses cris aigus ,

L’oiseau sur qui Junon sema les yeux d’ Argus,

Alors que de sa queue , au soleil étalée ,

Il déploie , en tournant , la splendeur étoilée ?

Regarde le dindon , jaloux du même accueil ,

Avec moins de beauté, mais avec plus d’orgueil , Montrer stupidement , de soi-même idolâtre ,

Et son fanon de pourpre , et sa tête bleuâtre.

Ici , l’épais canard , traînant sa pesanteur,

LES OISEAUX

Sus ses pieds raccourcis se meut avec lenteur ; L'a , s’agite à grand bruit et lourdement s’envole L’aquatique animal sauveur du Capitole :

Ailleurs , la poule , aimable en sa légèreté ,

Belle de modestie et de simplicité ,

Répand son charme heureux et sa grâce animée ; Le coq se dresse , fier de sa crête enflammée ,

Et , regrettant en vain ses honneurs éclipsés ,

Le chapon , tout honteux, passe les yeux baissés.

Laissons à la grandeur, laissons à l’opulence De ces oiseaux pompeux la stérile apparence.

Le secret du bonheur est de savoir choisir Lie qui fait la richesse ensemble et le plaisir.

Dans ces groupes légers , multipliés en foule , Soigne donc, avant tout , et le coq et la poule.

A cette préférence, à l’honneur de ce choix,

Quel autre que le coq a de plus justes droits:

Soit qu’aux joutes d’amour athlète infatigable Il féconde, en jouant, la poule inépuisable;

Soit que, durant la nuit, son utile réveil Partage en temps égaux et règle ton sommeil ; Ou que , l’obscurité couvrant les airs encore ,

De son chant prophétique il révèle l’aurore?

Et s’il était besoin de ce charme étranger , Charme antique et réel encor que mensonger ; Mêlant la fiction à ses traits véritables,

Le coq peut s’embellir du prestige des fables.

Plus digne de tes soins et plus utile encor,

La poule est ta ressource et ton vivant trésor ;

Elle t’ouvre son sein , nourricière constante ,

Et jamais son tribut n’a trompé ton attente :

Retour d’un grain de mil pour elle dépensé.

Vois la fermière, au jour par Mercure fixé, Rassemblant dans l’osier les dons de la semaine,

Les porter, sur sa tête , à la cité prochaine ;

Et le soir, haletant sous un autre fardeau,

Des présents de la ville enrichir le hameau !

Que me fait le vain bruit du faux censeur qui gronde? Honneur, trois fois honneur, volatile féconde,

i)E LA FERME.

Toi dont le nom rappelle à nos cœurs attendris Le souhait paternel du meilleur des Henris !

Deux siècles ont passé : faut-il qu’en son ménage Xe pauvre encor t’attende et rêve ton image ,

Tandis qu’à ses festins le' riche somptueux Sent naître , en te voyant , ses dégoûts fastueux !

Mais si le laboureur, que la présence enchante ,

Ne te voit qu’aux grands jours sur sa table indigente , Par toi le nègre au joug , dans un autre univers , Sentait moins son malheur, et consolait ses fers : Heureuses régions , naguère si peuplées *

Par le fer et la mort aujourd’hui désolées !

Là , le noir Africain ; à peine révolté ,

En commençant d’être homme est sans humanité. Sous les fouets meurtriers de maîtres inflexibles , S’amassaient lentement des vengeances terribles. Esclaves , qu’ont lassés tant d’affronts solennels ,

Nous fûmes sans pitié , mais vous êtes cruels.

Que dis-je ! ce long cours de forfaits exécrables Absout vos oppresseur? , et vous fait seuls coupables , Vous que le meurtre enivre et ne peut assouvir,

Qu’il faut exterminer, ou qu’il faut asservir.

Entre deux ais serrés , sous la dent de la scie ,

Des Français , par lambeaux , la chair palpite et crie. La torche incendiaire et le fer à la main ,

Je vois , je vois encor tout ce peuple inhumain , Haletant de carnage et de carnage avide ,

Joindre le crime au crime , et , d’un geste homicide , Contre des fugitifs sur les flots échappés Tournant sa vaine rage et ses poignards trompés ,

Les effrayer du moins de l’aspect des supplices ,

Et maudire les mers de leur salut complices.

Tel un loup furieux , de butin affamé ,

Qu’on chasse encore , à jeun , d’un bercail alarmé , Hurle les longs regrets de sa rage impuissante ,

Se retourne en grondant , et mort sa proie absente.

Loin , loin ces souvenirs qui souillent mes tableaux ! Ma muse avec transport a revu ses oiseaux.

O mes oiseaux chéris ! tribus intéressantes,

Mon penchant me ramène à vos mœurs si touchantes.

LES OISEAUX

Le remords n’a jamais troublé votre sommeil : Quelles paisibles nuits ! quelle joie au réveil !

Déjà l’aube blanchit; et l’étoile dernière,

Dans les cieux , par degrés , voit pâlir sa lumière : L’aurore va rouvrir le règne du travail ;

Tout s’éveille à la fois , la ferme et le bercail ,

Et la vache pesante encore agenouillée ,

Et le pinson léger sous la verte feuillée.

A ce bruit , au signal de l’astre radieux ,

Dont un rayon naissant vient effleurer ses yeux ,

Du réveil général la troupe ailée instruite Dans son réduit étroit se tourmente , s’agite.

Ces chantres, empressés de mêler leurs concerts A l’hymne de la terre, au cantique des airs,

Du toit qui les reçut avant la nuit obscure ,

Assiègent, à grand bruit, la jalouse ouverture;

Et leur voix , provoquant les échos d’alentour,

A travers les barreaux a salué le jour.

Qu’elle est lente à leur gré , qu’ils la trouvent tardive , La main qui se refuse à leur ardeur captive !

Le doux bruit du loquet , long-temps importuné , Vient enfin réjouir l’essaim emprisonné.

Un verrou reste encor, qui , trois fois indocile ,

Trois fois tourne , en criant , sur la porte immobile. Plus d’obstacle ; tout cède : ô doux aspect ! soudain La fermière a paru l’abondance à la main.

Tes captifs affranchis de l’obscure tourelle S’élancent , à sa voix se pressent autour d’elle ; Convives affamés , au banquet confondus ,

Se disputent les grains sur le sol répandus ;

De cette sage main , qu’ils nomment ennemie , Accusent, en grondant, l’avare économie;

Du geste et du regard suivent ses mouvements , Espèrent , sont trompés , sollicitent long-temps.

D’un saut inattendu , léger d’impatience ,

Sur le crible bruyant le plus hardi s’élance :

Celui-ci , trop discret , par une longue faim Expira tout le jour le jeûne du matin :

Ceux-là , plus effrontés , usurpateurs avides ,

Volent impunément la part des plus timides:

DE LA FERME

Tandis que , bec à bec , deux champions rivaux ,

Pour un grain disputé , combattent en héros.

Sur cette terre ainsi faut-il qu’on se déchire ,

Là pour un grain de mil , ici pour un empire ?

Chez les oiseaux, du moins, ces guerres, ces combats Cessent au, même instant que cesse le repas.

Plus d’ennemis alors ; tout se réconcilie :

La discorde s’apaise , et la haine s’oublie.

Pour charmer ton réveil , tout ce peuple content Commence en ton honneur son ramage éclatant : Concert tumultueux de cent voix différentes ,

Vives ou sans gaîté , sourdes ou glapissantes.

Tels ne sont point ces airs au théâtre chantés , Applaudis par le goût, savamment concertés,

Où des tons ennemis l’heureuse antipathie Forme le juste accord où tend chaque partie.

Le cri de tes oiseaux , pour Garat sans douceur,

Ne te plaira pas moins : tout plaît au possesseur :

Tu dis à leurs concerts qui chaque jour reviennent : Cet orchestre est à moi , ces chantres m’appartiennent.

La Nature est leur guide , et l’instinct est leur loi : Chaque sexe a ses mœurs , ses devoirs , son emploi.

Le mâle , sans abus exerçant la puissance ,

Unit force et douceur, orgueil et complaisance ;

Tantôt , monarque heureux , promène avec fierté Sa royale grandeur, sa noble majesté;

Tantôt , pour oublier les soins d’un rang suprême , Descend dans son ménage, et jouijt de lui-même.

Cet insecte caché , cet invisible grain ,

Vainement enfouis , jailliront du terrain Que son bec a fouillé , que son pied éparpille ,

Pour nourrir sa compagne et sa jeune famille.

Plus touchante à tes yeux , la femelle à son tour, Prodige de tendresse , et modèle d’amour,

Regarde ses petits becqueter la pâture ,

S’abstient discrètement de toute nourriture ;

Sans peine à ce régime elle s’assujettit ,

Commande à ses besoins , dompte son appétit.

Q devoir d’une mère ! ô douce servitude !

Comme elle erre autour d’eux avec inquiétude !

Le moindre bruit pour elle est un bruit menaçant.

LES OISEAUX

Sa frayeur les rassemble avec un cri perçant.

Elle les couvre tous du rempart de ses ailes ,

Et semble leur conter ses transes maternelles.

Le jour, la nuit , pour eux que de périls divers î Il en est sur la terre , il en est dans les airs.

Mille ennemis cruels , enfants du brigandage ,

De ces objets chéris font un affreux carnage.

Crains la fouine avide; et mets au même rang La belette qui boit leur vie avec leur sang.

Conjure du vautour les atteintes subites,

Et du renard trompeur les ruses hypocrites.

Plus dangereux cent fois , cent fois plus meurtrier.

Ce mal qui de la poule assiège le gosier.

La malheureuse , en proie aux douleurs qu’elle endure , Repoussant la boisson , dédaignant la pâture ,

Meut 'a peine son corps de maigreur affaibli :

Sa plume se hérisse , et sa crête a pâli.

Elle souffre ; il suffit : la ménagère habile ,

Qui voit tout , qui sait tout , saisit la volatile ,

S’apprête , et, détachant cette pointe d’airain Qui tient assujetti le tissu de son sein ,

L’enfonce , et de l’oiseau , sous sa langue épaissie ,

Va chercher sans pitié la membrane durcie.

O du fer douloureux secourable rigueur !

La poule dans l’instant retrouve sa vigueur :

Déjà de son gosier elle a repris l’usage,

Et la docte intendante admire son ouvrage.

Que cette ménagère est donc rare à trouver !

Si tu l’as rencontrée , il faut la conserver.

Elle est laborieuse , attentive , économe :

Son peuple est dans ta cour; ta cour est son royaume. Elle parle ; on l’entend. Vingt fois par jour ses pas Font le tour assidu de ses petits états.

Sa voix tantôt caresse , et tantôt réprimande :

Il faut qu’on obéisse ; elle aime qu’on dépende.

De sa troupe , avec soin , les yeux toujours ouverts ,

Elle inspecte , en passant , les pelotons divers.

Dans un dernier appel , quand revient la nuit sombre , Son œil les compte encore, et s’assure du nombre.

Par elle au potager nul débris ne se perd :

DE LA FERME

Pour nourrir ses sujets tout est bon , tout lui sert.

La laitue en bouton, qui s’allonge et s’effile,

Et du chou si commun la dépouille inutile ,

Rebut du jardinier, deviennent , sous ses mains , L’ordinaire aliment des volages essaims :

Ainsi tout , par ses soins , et prospère , et s’emploie.

De tes oiseaux surtout quelle serait la joie ,

Si, dans l’heureux enclos par leur troupe habité.

Ta main officieuse avait exprès planté

L’arbre dont les rameaux , sans le secours de Flore ,

Se couvrent de ces fruits que la pourpre colore ,

Et qui , loin du midi, sans goût et sans saveur,

De l’antique Marseille empruntent leur faveur!

Tes hôtes , attirés sous l’utile feuillage ,

Y trouvent à la fois l’aliment et l’ombrage;

Et, repus à loisir de ces fruits nourriciers,

Ne seront plûs autant à charge à tes greniers.

Mais ces légumes vains, ces criblures légères

D’un fruit qui n’a qu’un temps les douceurs passagères,

Ce modeste repas du soir et du matin ,

Tous ces mets, en un mot , que , pour tromper leur faim , L’économie invente et sait mettre eu usage ,

Les font vivre , et c’est tout : il le faut davantage.

Yeux-tu voir ces oiseaux, sur ta table , à ton gré ,

Étaler à l’envi leur embonpoint doré ,

De ceux que ton arrêt condamne au sacrifice Il faut , loin du tumulte , établir l’édifice ;

Qu’un jour faible et douteux avec l’obscurité S’y mêle, et cependant ne soit pas la clarté;

Sous le même verrou , là , tes hôtes tranquilles ,

Oubliant le soleil et leurs ailes agiles ,

Cénobites oisifs, par aucun bruit distraits,

S’engraissent en silence , espoir de tes banquets.

La vieille ménagère a compté leurs journées :

Ils attendent en paix , victimes destinées A périr tour à tour sous le même couteau.

Et nous , que la Nature a soumis au tombeau ,

Humains infortunés, peuple jaloux de frères,

Nous aigrissons de fiel nos communes misères !

LES OISEAUX

Ou’il te suffise ici de l’usage adopté :

La routine est ta loi , guerre à la nouveauté.

Loin ces mets recherchés, ces pratiques bizarres;

Plus loin , plus loin encor ces procédés barbares Qui frappent la victime avant le coup mortel :

Jeux sanglants où se plaît un luxe trop cruel !

Toi , ris de tous ces arts ; toi , sans vouloir connaître Ces secrets meurtriers , vantés à tort peut-être , Préviens de tes reclus et la soif et la faim ;

Renouvelle leur eau , prodigue-leur le grain :

Surtout , qu’en leur logis la propreté soigneuse Fasse , tous les matins , sa ronde rigoureuse :

Méthode toujours sûre. Ainsi je te réponds Que le Mans même alors envîra tes chapons.

Que ne m’est-il permis de nommer sans bassesse Cet immonde animal , hôte d’une autre espece ,

Qui pourtant , sous tes yeux , et dans le même enclos , S’engraisse à ton profit , ainsi que tes oiseaux :

Dans le limon infect de la mare bourbeuse Plonge avec volupté sa croupe paresseuse ;

Quadrupède vorace , et non moins indolent ,

Broie , à demi couché , la châtaigne ou le gland ; Satisfait s’il se roule , et s’il gronde , et s’il mange ;

Et , mort , fait oublier qu’il vécut dans là fange 1 Cet objet de dégoût est l’honneur, à la fois ,

Et des banquets du pauvre , et des festins des rois.

Ce gardien surveillant , ce fidèle portier Aura près de ton toit son toit hospitalier.

Pour qu’il soit vigoureux , pour qu’il soit redoutable , Nourris-le chaque jour des débris de ta table :

Qu’il puisse repousser, robuste défenseur,

Et l’assassin nocturne , et le loup agresseur ;

Et lorsque , malgré lui , les long6 travaux et l’âge Auront dompté sa force et vaincu son courage ,

Qu’en son malheur présent ses services passés Te trouvent généreux et -soient récompensés.

Respect à ses vieux jours. Que ta reconnaissance Avec le même égard traite son impuissance :

Qu’il te souvienne alors que ce vieux serviteur De ton rustique toit fut long-temps protecteur; Qu’abattu maintenant, qu’autrefois si terrible,

DE LA FERME

Il fit la sûreté de la ferme paisible.

De tes jeunes enfants il a vu le berceau :

Compagnon de leurs jeux, que de fois, sous l’ormeau,

Il livra , sans défense , à leur troupe charmée Ses ongles indulgents, sa gueule désarmée !

A ces traits si touchants, que tes yeux ont pu voir,

Qui te parlent pour lui , qui doivent t’émouvoir,

Viennent se joindre encor les souvenirs antiques Et des siècles sacrés , et des temps héroïques :

C’est le jeune Tobie à sa mère annoncé Par le chien précurseur qui l’avait devancé ,

Alors que, pour épouse , au sein de sa famille Du juste Raguel il emmenait la fille :

C’est Ulysse , jouet du sort injurieux ,

Revoyant à la fin son Ithaque et ses dieux ,

Et le fidèle Argus, dont il nourrit l’enfance,

Frappé de cette voix , après vingt ans d’absence ,

Qui vers son maître encor, tout vieux et languissant,

Se traîne , et meurt de joie en le reconnaissant.

Ainsi donc , te faisant un plaisir d’une dette ,

Au chien qui te servit accorde une retraite :

Que dans la ferme enfin , oisif et respecté ,

Il meure de vieillesse et de caducité.

Et si je ne craignais de passer les limites Qu’en un sujet borné ma muse s’est prescrites ,

Peut-être que , cédant à l’attrait du désir,

J’étendrais au delà mes vers et mon loisir :

De détail en détail , mon Apollon , peut-être ,

Parcourrait en entier le domaine champêtre.

Que d’êtres animés , que de tableaux touchants Revivraient tour à tour, reproduits dans mes chants !

On verrait , dédaigneux du sein de l’étrangère ,

L’agneau bêlant , le soir, reconnaître sa mère.

La vache , qui blessait nos yeux si délicats ,

Au toit accoutumé retournant pas à pas ,

M’apporterait , tardive et se traînant à peine ,

L’ordinaire tribut de sa mamelle pleine.

Dans un vase , aux longs flancs , le lait emprisonné ,

A l’aide d’un cylindre en tous sens promené,

Sous la rapide main de la laitière agile ,

S’épaissirait en crème onctueuse et ductile ,

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