FETE ANTIQUE DE CERES
Tibulle invite Cêrês et Bacchus à ceindre leurs fronts d'épis » dorés et de grappes roupies. Il veut que les champs reposent :j avec le laboureur.
Bacche, veni, dulcisque tuis è cornibus uva Pendeat, et spicis tempora cinge, Ceres.
Luce sacrâ requieseat humus, requiescat arator, etc.
Et pourquoi commande-t-il ce repos sacré ? Parce que tel est l’usage antique.
Ritus ut à prisco traditus exstat ævo.
Remarquez bien que les chantres aimables de l’amour , comme les plus sages législateurs, attestent aussi les pratiques du vieux temps. Au reste, Tibulle est un casuiste très -sévère : il veut qu'on vienne ) avec un cœur chaste aux fêtes publiques ; il repousse d’un ton 1 indigné tous ceux qui , la veille , n'ont pas oublié V énus :
Vos quoque abesse procul jubeo , discedite ab ans,
Queis tulit hesternâ gaudia nocte Venus.
Il nous apprend ailleurs que, dans ces grandes solennités, Délie se condamnait à la retraite. Il la peint consultant tous les jours les prê- : tresd’Isis, les devins juifs, les augures latins; il parle autant de la piété crédule que de l’amour de sa maîtresse, et c’est pour cela qu’il la chérissait peut-être. Dans tous les temps et dans tous les pays, le }j culte de l’amour est un peu superstitieux; quand il cesse de l’être,
' tous ses enchantements sont finis.
« Dieux de nos pères, s’écrie le poète, nous purifions nos champs j » et nos pasteurs. Écartez tous les maux de nos foyers. »
Di patrii, pnrgamus agros, purgamus agrestos : Vos mala de nostris pellite limitibus.
Mais , pour mériter la faveur des dieux des champs , il a soin
reconnaître et de chanter les bienfaits dont ils ont déjà comblé les hommes :
« Ces dieux instruisirent nos ancêtres à calmer leur faim par des » aliments plus doux que le gland des forêts , à couvrir une cabane » de chaume et de feuillage , à soumettre au joug les taureaux , et à » suspendre le chariot sur la roue. Alors les fruits sauvages furent dé- » daignés, on greffa le pommier, les jardins s’abreuvèrent d’une eau » fertile , » etc.
His vita magistris Desuevit quernâ pellere glande famem.
Jlli etiam tauros primi docoisse feruntur
Servitium, et plaustio supposasse rotam.
Tune victus abiere feri , tune insita pomus ,
Tune bibit irriguas fertilis hortus aquas.
Cette harmonie est pleine de grâce. Les vers de Tibulle retentissent doucement à l’oreille, comme les vents frais et les douces pluies de la saison qu’il décrit. Mais tant de gravité religieuse ne dure pas long temps : le poète élégiaque reprend bientôt son caractère. Il place h* berceau de l’amour dans les champs, au milieu des troupeaux et des cavales indomptées. De là, il lui fait blesser l’adolescent et le vieillard : et, cédant de plus en plus au délire qui l’emporte, il peint la jeune fille qui trompe ses surveillants , et qui , d'une main incertaine et d’un pied suspendu par ia crainte } cherche la route qui doit la conduire au Ut de son amant :
Hoc duce custodes furtïni transgressa jacentes Ad juvenem tenebris sola puella venit ,
lit pedibus prætentat iter suspensa timoré,
Explorât cæcas cui manus ante vias.
Ce petit tableau est achevé, mais le culte de la chaste Cérès est déjà bien loin. Quand Tibulle écrivait ces vers , Délie sortait vraisemblablement de sa retraite pieuse et revenait auprès de lui. Le poète au moins se hâte de faire descendre la troupe des Songes, et le Sommeil avec ses ailes rembrunies :
Postque venit tacitus fuscis circumdatus alis Somnus , et incerto Somnia nigra pede.