VIE DU PHILOSOPHE ET DE L HOMME DE LETTRES
Horace nous a laissé le tableau de la vie indépendante. — Sa maison , située à Tibur dans le pays des anciens Sabins , réunissait les qualités que les Romains cherchaient le plus, la salubrité, la fraîcheur et une belle végétation ; elle dominait une vallée couverte de bois , d’où l’on entendait le bruit de la source Albunea, et l’Anioou le Teverone, qui se précipitait sur des rochers. Satisfait de ce séjour, qu’il tenait des bienfaits de Mécène, il ne demandait plus rien à son ami : quelques champs labourables, un jardin, une source près de l’habita tion, un petit bois, tels avaient été ses désirs, et les dieux lui avaient accordé davantage.
C’est là qu’errant au milieu des vergers arrosés de mille ruisseaux , ou dans le bois sacré de Tibur, il composait ses éloges de la campagne, ses satires sur Rome , et ses préceptes pour les poètes. Là il chantait Lalagé au doux sourire, au doux langage; ou bien Chloé, pour laquelle il aurait voulu mourir si les dieux avaient consenti de la préserver à ce prix. Quelquefois, accablé par la chaleur, il appuyait sa tête sur un rocher couvert de mousse , et s’endormait à l’ombre d’un chêne antique et au bruit d’une source qui tombait lentement du milieu des rochers. Le soir , assis sous le portique de sa maison avec quelques amis du voisinage , il faisait des repas que les dieux auraient enviés.
« Jeunes gens, disait-il à ses esclaves, apportez des parfums et des roses , faites-nous des couronnes de myrte; dites à la belle Neera de venir nous trouver, et de nouer de tleurs ses beaux cheveux ! mais surtout apportez de mon vieux vin de Cæcube, supérieur à celui des pontifes. Mes amis, videz cette amphore; elle est née en même temps que moi, sous le consulat de Manlius : buvons sans crainte, le vin adoucit les chagrins des sages et rétablit l’espérance dans les cœurs abattus ; et pourquoi songerions-nous aux peines de la vie ! Déjà la nuit du trépas s’avance , les ombres des mânes errent autour de nous , tôt ou tard il faudra se rendre au palais de Pluton, et de tous les beaux arbres que nous avons plantés le cyprès seul suivra son maître. »