‹ Les classiques de la tableChapitre 140 sur 282 · QUELQUES PRÉCEPTES SAGES · texte numérisé non relu

QUELQUES PRÉCEPTES SAGES

Le poème du Jardin , du Potager et du V erger est rempli de détails ravissants. Ces beaux vers de M. de Fontanes, si gracieux et si

élégants, remontent à sa jeunesse ; il les a retouchés dans toute la pureté de son goût, et lorsqu’il a quitté définitivement les grandes places pour celte vie sans faste mais soignée de la retraite. Ses corrections sont exquises ; lorsque les premiers vers de l’ancien président du Corps Législatif nous reviennent à la mémoire , nous le remercions par la pensée de tout ce qu’il a fait dans les nouveaux pour embellir ce sujet charmant qui a toutes les sympathies du sage. — Nous citerons quelques fragments du bel ouvrage de M. de Fontanes, dont la bienveillance est pour nous un si doux souvenir, et nous les citerons en reproduisant, après plus de quarante ans, deux poèmes de ce genre par iM. Lalanne dont M. de Fontanes a signalé lui-même les beautés dans le Mercure de France. Ces derniers vers étaient presque oubliés ; et il a fallu que notre voix allât rechercher dans une petite ville des Pyrénées l’autorisation de M. Lalanne, qui, après avoir écrit faci-* lement ces deux petits poèmes pleins de charme , n’a pas voulu aller plus loin et s’est arrêté à trente pages de vers.

Tous les poèmes de M. de Fontanes, tous ses écrits d’élite en prose ont été réunis par un critique supérieur , M. de Sainte-Beuve, dans une belle édition en deux volumes in-8°. On lui donnera une place dans les bibliothèques les plus sévèrement choisies; car, comme poète et comme prosateur, M. de Fontanes a été un des modèles modernes les plus achevés.

Nous commencerons par quelques vers du Jardin. Ce langage, ces charmants détails profitent à tous les esprits.

Le terrain est choisi : vous l’ornerez sans art.

Dans le hameau voisin s'offriront au hasard Mille décorateurs de votre enclos rustique;

Des artistes fameux dédaignez la critique.

Le manœuvre , en vos champs nourri des le berceau ,

Sait élever la plante, aligner l’arbrisseau;

Prête aùx buveurs l’abri d’un plane ou d’une treille ,

A côté du parterre ouvre un toit à l’abeille ,

Dirige une eau féconde, et, par des soins constants,

Charge de fruits l’automne, et de fleurs le printemps.

Eh bien! il trace alors une image fidèle Du jardin dont Virgile esquissa le modèle.

C’en est assez pour vous , car vos champêtres dieux D’un éclat étranger ne sont point envieux.

Vous ne chercherez point sous les brûlants tropiques Ces arbres ignorés des poètes antiques ;

Et qu’avez-vous besoin que des champs du Midi Une nouvelle Flore , au pinceau plus hardi ,

Vienne orner à grands frais vos humbles avenues

LE POTAGER

D’un luxe de couleurs dans nos champs inconnues ? La flore de l’Europe est-elle sans appas ?

C’est aux champs paternels , où s’égarent vos pas, Que de ses plus beaux dons la nature dispose ,

Elle nous accorda Philomèle et la rose.

Du solitaire enclos par le sage habité La première parure est la fertilité ;

Avant de plaire aux yeux , il faut qu’il vous nourrisse. Irez-vous, de l’usage écoutant le caprice,

Bannir loin du regard , par d’injustes dédains ,

Les dons du potager, vrai luxe des jardins ?

Le bon Alcinoüs en gémiVait sans doute.

Un héros que Pallas conduisait dans sa route Et dont la Grèce entière écoutait le conseil ,

Ce voyageur qu’aima la fille du Soleil ,

Ulysse est ébloui par la pompe soudaine De quatre arpents féconds qu’arrose une fontaine.

O jours du premier âge ! ô vénérables mœurs !

Osez donc , en dépit de nos fausses grandeurs ,

Du potager modeste anoblir la roture.

Le riche , dédaignant une utile culture ,

N’a que les vains plaisirs de l’orgueil satisfait ;

Ah ! le jardin du pauvre est seul riche en effet.

Quand sur l’aride sein des plaines déjà nues L’automne redescend , couvert d’épaisses nues ,

Et de ses noirs brouillards verse l’humidité Au sol qu’avaient durci les chaleurs de l’été , Jardinier, hâte-toi : la terre complaisante Alors s’ouvre sans peine à la bêche pesante :

Creuse et tourne vingt fois , creuse et retourne encor L’espace où de tes plants doit germer le trésor. Détruis avec le fer, et le gazon rebelle

POTAGER

LE POTAGE K

Qui sous la dent du chien toujours se renouvelle ,

Et le rampant lichen qui croît de toutes parts ,

Et le hideux chardon hérissé de ses dards.

Poursuis, et que la glèbe , en cent monceaux brisée , A l’air qui la mûrit long-temps reste exposée ;

Qu’elle endure en décembre et la glace et le nord ; Aux germes malfaisants le froid donne la mort ,

Et l’hiver rajeunit la campagne flétrie Sous les nitres féconds dont la neige est pétrie.

L’hiver fuit; le terrain prend un aspect nouveau , Partout il s’aplanit sous le même niveau ,

Et de larges carrés en distances égales Sont d’un sentier étroil coupés par intervalles.

Là croît le potager : sa parure est sans frais ,

Et la propreté seule en fera les apprêts.

Apportez-moi ces grains , ces herbes , ces racines , Aliment et trésor des chaumières voisines ; Long-temps l’orgueil du vers a craint de les nommer, Aujourd’hui je les chante et je veux les semer.

Oui , sans honte , à mes yeux , que l’oseille verdisse , Que l’épaisse laitue en croissant s’arrondisse ,

Que la courge flexible et semblable au serpent Erre en püs tortueux et s’allonge en rampant ,

Et que l’humble lentille, autrefois si vantée,

Des champs du Levantin soit ici transplantée.

La fève dont la tige aime l’eau des marais ,

Chez moi , de Pythagore a bravé les arrêts.

L’ail s’annonce de loin : pardonne , aimable Horace î Thestitis aux bras nus , sans craindre ta menace*, Exprime eu le broyant de piquantes saveurs Qui raniment le goût et la soif des buveurs.

Dirai-je le persil dont nos mets s’assaisonnent ,

Et le thym qu’en leur vol les abeilles moissonnent ,

Le cresson qui des eaux recherche le courant ,

Et l’ache , et le cerfeuil aux esprits odorants ?

Une graine est précoce , une autre est plus tardive ; Tout naît au temps marqué sous ta main attentive.

Le pois , se confiant aux premières chaleurs ,

Autour de longs appuis monte , et suspend ses fleurs. Dans une enceinte à part des fosses sont creusées :

Là, comme en un berceau, par ta main déposées,

LE POTAGER

Les semences , trois ans , mûriront en secret ;

Du quatrième été quand l’astre reparaît ,

L’asperge en s’allongeant livre enfin ses prémices ,

Et promet à ton goût de nouvelles délices.

Son fruit , grâce à tes soins , peut renaître vingt ans.

Tout l’éclat d’un parterre expire en peu de temps ;

Un soleil , une aurore en flétrit la richesse;

L’éclat du potager reverdira sans cesse.

Ses fleurs ont moins d’attraits ; leur sein , moins émaillé , Des sept rayons d’iris ne s’est point habillé ;

Mais leur couleur moins belle en est moins fugitive ; Zéphyr les aime aussi , Flore aussi les cultive ;

Leur calice en s’ouvrant boit les eaux du matin.

O vous qui présidez à leur humble destin ,

Divinités des champs , n’en soyez point confuses !

Le chou , dont le nom seul faisait rougir les Muses , Oubliant leurs mépris , de tributs toujours verts,

Ainsi que les étés enrichit les hivers.

Il est un végétal peut-être plus utile Qu’un voyageur anglais au milieu de son île Du fond de l’Amérique a jadis transporté ;

Il étonne les champs par sa fécondité ,

Du refus de Gérés souvent nous dédommage ,

Et doit même avec elle obtenir notre hommage.

Mortels, qui d’un faux luxe êtes souvent épris,

Ces herbes que vos pieds foulent avec mépris ,

Plus que l’or et le fer, ont fait vos destinées.

Triptolème , en semant ses graines fortunées ,

Vit naître et la patrie , et les mœurs , et les lois ;

La vigne au bord du Tibre appela les Gaulois;

Vingt peuples, sur les mers affrontant la tempête,

Vont du miel d’un roseau disputer la conquête ;

Souvent un végétal trouvé dans les déserts ,

Un arbuste, un seul fruit, peut changer l’univers.

Sous des astres divers doit fleurir .chaque tige;

Aux humbles végétaux que votre main dirige ,

Au sol qui les nourrit dispensez avec choix Les propices aspects et du jour et des mois.

Varions leur culture , interrogeons la terre ,

Et n’en tirons jamais qu’un tribut volontaire.

LE POTAGER

Quels sont ces souterrains qui craignent de s’ouvrir,

Où le printemps caché s’attriste de fleurir ?

Pourquoi tous ces fourneaux renouvelés sans cesse ,

Qui du frileux été raniment la paresse ?

La nature en gémit , et ne vend à grands frais Que des fleurs sans parfum et des fruits imparfaits.

Chaque mois à son tour vous porte ses offrandes,

Et j’attends son tribut sans hâter mes demandes.

Sous ses tièdes abris qu’on façonne avec art ,

Un printemps éternel féconde mon regard.

J’aime à suivre l’année en ses métamorphoses;

C’est au mois de l’amour que sied l’éclat des roses ;

Et même de l’hiver la lugubre couleur Prête un charme de plus à la naissante fleur.

O pâtre industrieux , rustique Columelle ,

La marche des saisons est ta règle fidèle :

Et tu sais , en dépit des injures de l’air,

Dérober quelquefois des faveurs à l’hiver.

Jamais dans ton jardin la bêche n’est oisive ;

Le sol infatigable en tout temps se cultive ;

Tes plants sont toujours verts , leurs dons toujours nouveaux.

L’art des engrais peut tout : une couche allongée D’un fertile terreau par vos mains est chargée;

Vers les feux du midi qu’elle tourne ses flancs ;

Sous la cloche de verre enfermez-y vos plants :

Ainsi, leur frêle enfance échappe à la froidure.

Sont-ils trop resserrés dans cette humble clôture ,

Sous de larges châssis rangez-les avec soin :

De secours assidus leur faiblesse a besoin.

L’oeil suivra leurs progrès : ces prisons transparentes Doublent de Sirius les flèches pénétrantes ;

Et là , comme à travers un miroir enflammé ,

Se mûrit le contour du melon parfumé.

Dès que l’été revient, que de soins il t’impose!

Ton jardin va périr si ta main ne l’arrose.

Venez, secourez-noiis , sortez de vos roseaux,

O Nymphes, dont la fable a peuplé les ruisseaux!

Sans vous rien ne fleurit : désaltérez vos plantes ,

Quand l’été courbera leurs têtes languissantes.

LE POTAGER

Vous paraissez : la terre étend ses verts tapis ,

Le laboureur content voit s’enfler les épis ,

L’arbre étend ses rameaux , la vigne au loin bourgeonne , Et septembre a doublé l’honneur de sa couronne.

Hélas ! combien gémit le triste possesseur

Qui , d’une eau nourricière implorant la fraîcheur,

Voit de ses jeunes plants se faner l’espérance !

Tout périt , ô regrets ! que de fois en silence Il tourne vers la nue un regard attristé !

Comme des jours sereins il maudit la beauté !

Loin de nous ces malheurs ! cherchez à reconnaître L’onde que sous vos pieds le sol cache peut-être ;

Mais , pour la découvrir, on interroge en vain Le coudrier qu’agite une trompeuse main.

Laissez à Thouvenel , à la foule indiscrète Consulter de Bléton l’impuissante baguette.

Qui nous dévoilera le cours secret des eaux?

Si les fleuves fameux et fiers de leurs berceaux Tombent de la montagne et sont nés près des nues , Combien d’autres, cachant leurs urnes inconnues, Habitent sous la terre , et , sans bruit dans leur cours , Errent de veine en veine en ses profonds détours !

Trop heureux qui découvre une onde souterraine !

Mais plus heureux encor celui dont le domaine Est animé du bruit d’un ruisseau tournoyant Qui brille aux feux du jour et gazouille en fuyant !

Si quelque fleuve même à longs replis étale Les aspects variés de sa course inégale !...

Mais d’un vœu trop hardi redoutons le danger ;

Un ruisseau doit suffire au séjour du berger.

Doctes amis des arts , ô vous dont la pensée Des longs travaux du jour, quelquefois est lassée ,

Sortez de votre asile à l’approche du soir,

Et ne rougissez pas de pencher l’arrosoir.

Que des fruits et des fleurs la racine épuisée Boive i’eau jaillissante en filets divisée :

Tel se jouait Condé , tel un sage empereur Se faisait jardinier pour trouver le bonheur.

Déjà renaît le sol que cette eau désaltère :

LE POTAGER

Soleil , viens-y mêler ta chaleur salutaire ;

Je vois à ton retour la sève fermenter,

Et la terre amoureuse a besoin d’enfanter.

Ces légumes féconds , ornés de leur verdure , S’embellissent encor d’une riche bordure.

Un long tapis de fleurs souvent court à leurs pieds ;

De la vigne alentour les bras sont déployés ;

Un peu d’art les dirige , et le souple feuillage Se courbe et se prolonge et s’unit au treillage.

Ici des groseilliers les grappes mûriront ,

Là des humbles poiriers les fruits courbent le front; Le parfum de la fraise au-dessous la décèle.

Ici l’utile est tout , ici rien n’est perdu ,

Et la terre aux besoins a partout répondu.

De saison en saison elle enrichit son maître ;

Et lorsqu’il est assis à sa table champêtre ,

Il dit : Yoilà des mets que je n’ai point payés.

Ses yeux d’un vert charmant sont toujours égayés. A-t-il quelque douleur , non loin croît le remède. Rarement il appelle Hippocrate à son aide,

Et trouve en un travail chaque jour répété Le plaisir, l’abondance, et surtout la santé.

Tels sont les biens réels , et la source en est pure.

Regardez L’Hospital, ce ministre des lois,

Qui , sourd aux factions , ami vrai de la France ,

Osait à Médicis prêcher la tolérance.

Lui-même il nous a peint son rustique séjour :

Deux amis pour le voir avaient quitté la cour ;

Il vole au-devant d’eux , et sa muse avec grâce Les invite en ces mots dans la langue d’Horace:

« Vous qui pour ma retraite abandonnez Paris ,

» Salut , dit-il , entrez , ô mes hôtes chéris !

» Entrez , et , partageant l’humble toit qui me couvre,

» Reposez-y vos yeux, las des pompes du Louvre.

» Que puis-je vous donner ? des légumes , des fruits :

» J’offre tous les trésors que ma ferme a produits.

» Que pour vous aux pois verts , ornement de ma table, » Le porc nourri de glands mêle un suc délectable ,

» Et , né depuis deux mois , qu’un innocent agneau ,

» A sa mère enlevé , tombe sous le couteau.

LE POTAGER

» La noix , chère aux buveurs , est déjà recueillie ;

» Du tribut des pommiers ma corbeille est remplie;

» Mon vin a quelque prix , mes raisins sont vantés ,

» Et leurs ceps par ma femme ici furent plantés.

» Vous faut-il d’autres mets , fiez-vous à son zèle.

» Non loin est une ferme et plus riche et plus belle :

» A son maître opulent nous pouvons recourir,

» Et du marché voisin les trésors vont s’ouvrir.

» Mes pénates pourtant n’ont point l’air trop rustique.

» De blancs tissus de lin ornent ma couche antique ;

» L’aimable propreté vous dresse en cet instant » Deux lits où dans ses bras le sommeil vous attend.

» Vos yeux même aimeront ma table hospitalière ,

» Et l’argent ciselé dont reluit ma salière ;

» D’une grappe alentour pend le fruit précieux :

» C’est un don de ma femme; elle-même en ces lieux » L’apporte de Paris , et , d’une main fidèle ,

» Toujours à mon départ l’y reporte avec elle.

» Voyez-vous sur deux rangs s’aligner les ormeaux » Dont le midi jamais n’a percé les rameaux ?

» C’est à ma femme aussi que je dois cet ombrage ;

» Quand j’y respire en paix je bénis son ouvrage ;

» Elle a fait ce beau lieu d’un champ presque désert ,

» Que de maigres épis autrefois ont couvert.

» Là je viens dès l’aurore, et seul, d’un pas tranquille ,

» Je m’égare en lisant ou Flaccus ou Virgile;

» De vers , d’aimables riens , doucement occupé ,

» Tout bas je dis au roi : Votre accueil m’a trompé.

» Le jour fuit , et du soir le banquet me rappelle ;

» Je prie, et dors en paix jusqu’à l’aube nouvelle.

» Ne cherchez point ici des sources, des ruisseaux :

» Un puits est tout mon bien ; si les nymphes des eaux » Accordaient à mes vœux une claire fontaine ;

» Si des prés, si des bois accroissaient mon domaine,

» Voudrais-je , environné de tableaux si touchants,

» Pour tous les biens du Louvre abandonner mes champs? »

LE VERGER

Plantez-vous un verger , que le sol soit fertile. Craignez l’aspect du nord et celui du couchant.

Que le sol , défoncé par le hoyau tranchant ,

Laisse, en des creux divers, et des vents et de l’onde Pénétrer à loisir l’influence féconde.

On ferme alors la fosse où l’arbre est transplanté ; Chacun a pris son rang et croît en liberté.

Aidons de tous nos soins leur enfance incertaine : Que le fer autour d’eux quelquefois se promène ; Qu’une herbe parasite, un importun gazon,

N’affame point l’arbuste en sa jeune saison.

Bientôt , développant ses branches vigoureuses , Lui-même affamera ces herbes dangereuses Ou’un sol trop abondant fit renaître à ses pieds.

Si pourtant il s’épuise en jets multipliés ,

Émondons le feuillage , et connaissons d’avance Le rameau fortuné qui promet l’abondance.

Souvent, dans nos enclos, un jardinier sans art, Sous l’imprudent acier qu’il promène au hasard , Taille , abat , détruit tout , et , fier de son ouvrage, Se croit sûr d’enrichir le verger qu’il ravage.

Il part, et des bourgeons tout l’espoir disparaît.

Le Scythe de la fable était moins indiscret.

Maudit soit le barbare ! Il faut qu’avec sagesse Ce qu’on retranche au luxe ajoute à la richesse.

Étudions la sève , observons ses détours ;

Qu’une savante main la dirige en son cours ,

Et la force à monter dans la branche choisie Où va d’un fruit plus doux s’épurer l’ambroisie.

Déjà , dans les canaux que rouvre le printemps ,

Le malheureux fluide, enchaîné trop long-temps, Monte , descend , remonte et redescend encore , Amollit d’un lait pur le bouton près d’éclore ,

LE VERGER

Et de la rude écorce endurcit tous les nœuds ,

Confond les savants même , étonnés de ses jeux , Renouvelle l’année et va dans chaque tige De son pouvoir fécond varier le prodige.

Ses effets sont connus , son principe est caché ;

Le Pline suédois vainement l’a cherché.

Quel organe inconnu fait croître chaque plante ?

Ainsi que l’animal serait-elle vivante ?

Elle vit en effet par sa fécondité.

Si l’animal renaît dans sa postérité ,

Le végétal aussi reproduit son semblable ;

Les races passeront, l’espèce est immuable.

Dans son germe immortel chaque être est tout entier; Le premier de sa race a transmis au dernier Un trait sûr et distinct qui jamais ne s’altère.

L’homme existe caché dans le sein de sa mère ;

Le chêne est dans ce gland , nous l’en verrons sortir ; Telle est la loi du ciel , et , sans la démentir,

Tous les sucs que la terre au printemps développe ,

En élevant le cèdre , ont abaissé l’hysope.

L’auteur de ce prodige en a seul le secret.

Toutefois, sous nos mains l’arbre de la forêt Corrige avec le temps sa grossière nature ,

Et reçoit d’autres mœurs à force de culture.

Son germe s’adoucit , mais ne peut se changer.

Laisse croître en plein champ les troncs les plus robustes, Ils braveront l’hiver : mais des tendres arbustes Que le branchage errant, par tes mains enhardi,

S’élève et se prolonge aux rayons du midi ,

Et cache , en se couvrant des trésors de l’automne ,

Du mur qui le soutient le coup d’œil monotone.

Autour de ces lambris que le nord ne voit pas ,

Le pêcher de la Perse a suspendu ses bras ;

La chaux , le plâtre ardent et les pierres blanchies Ont concentré du jour les clartés réfléchies ,

Et même ont réchauffé le soleil des hivers.

Muse , dis-moi l’auteur de ces treillages verts; Apprends-moi , tu le sais , d’où nous vint leur usage.

Un illustre vieillard, un patriarche, un sage,

D’un nom que ses enfants ont encore ennobli ,

Honorait autrefois le hameau d’Andillv.

LE VERGER

C’était le vieux Arnauld , qui des vieux solitaires Rappelait par ses mœurs les exemples austères.

Il raconta leur vie , et , pour mieux l’imiter,

Aux champs de Port-Royal il courut habiter.

Là ses jours s’écoulaient, comme aux siècles antiques, Entre les livres saints et les travaux rustiques.

Jour et nuit, de la Bible ouverte à son côté,

Sa foi , d’un œil plus sûr, admirait la beauté.

Cependant quelques jeux égayaient sa retraite;

Quittant sa docte plume , il tenait la serpette , •

Et, nouveau jardinier, cultivait de ses mains

L’art qu’enseigna Dieu même au premier des humains.

Dieu bénit le travail du juste qui l’implore.

Dans ce pieux enclos tout s’empresse d’éclore;

Chaque arbuste a ses fleurs , chaque fleur a son fruit.

Le vieillard est charmé, ses succès l’ont instruit.

Un jour des jeunes plants qu’en ces lieux il dirige Le long d’un mur voisin il fait errer la tige ;

Le docile arbrisseau que défend ce rempart B;’ave du froid janvier le sinistre regard.

Son progrès est rapide , et , tandis qu’il s’élève ,

Les trails d’un jour plus vif en ont mûri la sève;

La branche a des tuteurs , le bourgeon des abris. Arnauld de sa richesse est lui-même surpris.

Bientôt , par d’autres murs , de distance en distance , Des rayons du soleil il accrut la puissance ,

Et , pour les réunir , pour les multipher,

A l’espalier en face opposa l’espalier.

La faveur des saisons fut pour lui plus constante ;

Ses fruits , dont la grosseur a passé son attente,

D’un éclatant duvet sont toujours revêtus.

Ses voisins l’enviaient : « Imitez ses vertus , »

Leur disait quelquefois le pasteur du village ;

« Au Dieu qui le protège adressez votre hommage ;

» Le travail , la sagesse et la faveur des cieux » Font croître les beaux fruits chez les hommes pieux. »

Quand le printemps renaît, quand les arbres fleurissent, Les bourgeons trop hâtés quelquefois se flétrissent. Crains le perfide éclat d’un soleil printanier ;

L’hiver dans sa caverne un moment prisonnier,

Revient avec les vents et la grêle bruyante;

Cours à tes espaliers : que ta main prévoyante ,

LE VERGER

Sous des tissus de toile , ou de paille , ou de joncs ,

Cache de l’arbrisseau les fragiles bourgeons,

Et trompe ainsi des airs la rigoureuse haleine.

Lorsqu’en un ciel serein , prêts à s’épanouir,

Vos arbres, que cinq mois a noircis la froidure,

Font entrevoir de loin un réseau de verdure ,

Et qu’un heureux contraste unit en même temps Les débris de l’hiver aux boutons du printemps ,

Oh ! de l’année en fleurs que l’enfance intéresse !

Ce pommier a blanchi : tiendra-t-il sa promesse ?

L’été vient , et Pomone , amante du Soleil ,

Sous l’astre aux sept couleurs prend un teint plus vermeil. Alors de ses présents vous cueillez les prémices.

De leurs doubles parfums confondant les délices ,

La fraise et la framboise ont charmé l’odorat.

Comme elle , de sa pourpre étalant tout l’éclat ,

Le fruit de Cérasonte , à côté des groseilles ,

A des riants desserts couronné les corbeilles.

La pêche flatte l’œil , et la bouche , et la main ,

De sa chair embaumée et de son doux carmin.

La figue , en brunissant , à son tour vous appelle ; L’oranger a jauni, la grenade étincelle ;

En variant son goût , le prunier s’est couvert De nuances d’azur, d’or, de pourpre et de vert.

Du poirier né gaulois les tribus innombrables Sans cesse enrichiront le luxe de vos tables.

Chaque espèce a son temps : la fermière en fait choix ,

Et d’une main soigneuse , à l’abri de vos toits ,

Conserve la fraîcheur de ces poires tardives

Qui , jusqu’à l’autre été , charmeront vos convives.

L’automne épanche enfin ses dernières faveurs ,

Et rougit d’un vin pur la coupe des buveurs.

Les ceps sont dépouillés, déjà tombe leur feuille;

Et le coing plus tardif après eux se recueille.

N’ai-je pas entendu les branches du noyer Sous vos coups vigoureux et gémir et ployer ?

Les noix , autour de vous , roulent sur la verdure.

Arbre heureux ! du hameau ton ombre est la parure ;

Ton fruit , quand le banquet déjà touche à sa fin ,

Sait irriter encore et la soif et la faim ,

Et par les flots choisis de ta liqueur dorée L’absence de l’olive est souvent réparée.

Les pommiers inégaux ont cédé l.eur moisson ,

LE VERGER

Et leur suc formera cette fraîche boisson

Que la jeune beauté, dans les champs de Neustrie ,

Préfère au jus vermeil de la grappe mûrie.

Pour toutes les saisons Pomone a des bienfaits;

Qui peut compter les dons que sa main nous a faits ? Tous les jours de son art les succès l’enhardissent ,

Et d’un éclat nouveau ses fêtes resplendissent.

O monarque puissant ! qui des premiers Césars Rejoignis dans ta main les vingt sceptres épars,

Et qui , chargé du poids d’un si vaste royaume , Gouvernais ton verger, tel qu’un sage économe, Glorieux Charlemagne ! en vain tu m’as vanté La douceur dè tes fruits , et leur variété ;

De tes poiriers choisis , de tes royales treilles ,

Je ne garantis point les douteuses merveilles;

Ce trésor des Martels serait pauvre aujourd’hui.

Ce roi dont la sagesse eut Guesclin pour appui Couvrit de cerisiers le parc de ses ancêtres ,

Et Paris s’étonna du luxe de ses maîtres.

Maintenant de nos murs parcourez les dehors ;

Les rivaux de Thouin , étalant leurs trésors,

Offrent à chaque pas des espèces nouvelles :

Les plus rares pourtant ne sont pas les plus belles. Mais que d’heureux trésors vous pouvez conquérir !

Lorsqu’un plant fatigué commence à dépérir,

Du végétal mourant l’héritier se prépare ;

Et ce qu’il a perdu , le verger le répare.

La riche pépinière , en son sein maternel ,

Et de fleurs , et de fruits , porte un peuple éternel. Qu’au soleil du matin elle soit exposée ;

Du nord et du midi l’influence opposée Pourrait également brûler ces plants nouveaux ;

Le jour naissant convient aux naissants arbrisseaux. Ces frêles nourrissons entre des mains habiles Croissent pour remplacer leurs ancêtres débiles.

Tout meurt, mais tout renaît; et ce tronc précieux Que jadis a planté la main de vos aïeux ,

Et que plus d’une fois , en bravant leur défense , Dans ses jeux indiscrets outragea votre enfance ;

Ce* tronc que ses bienfaits ont long-temps embelli ,

LE VERGER

Par ses dons épuisé , comme nous a vieilli ;

Il tombe , et cède enfin son empire à l’arbuste.

Avant que sur les deux , dans un sombre nuage , Amalthée en fuyant ramène le Verseau ,

L’arbuste est enlevé de son premier berceau ;

Il a changé de sol , et, sous vos lois prospères ,

Il aime à vivre aux lieux où moururent ses pères.

Connaissez donc du ciel les signes réguliers ;

Sachez , en variant vos travaux journaliers ,

Les hâter à propos, les quitter, les reprendre.

Sur le tertre voisin dois-je encor vous apprendre A planter la colonne où le temps qui m’instruit ,. Tournant à pas égaux , marque l’heure qui fuit? N’allez point y graver quelque sinistre emblème ; Laissez le solitaire , ennemi de lui-même ,

Chercher dans l’instrument qui mesure le jour Le terrible signal d’un départ sans retour.

Mais vous, peignez plutôt les Heures enchaînées De pampres et de fleurs , et de fruits couronnées.

Tout doit rire en effet à votre œil enchanté.

Que la grâce se mêle à la fécondité !

Dessinez le parterre où vos fleurs vont éclore :

Pomone en tous les temps fut compagne de Flore. Renais dans l’hyacinthe , enfant aimé d’un dieu ! Narcisse , à ta beauté dis un dernier adieu ,

Penche- toi sur les eatix pour t’admirer encore.

D’un éclat varié que l’œillet se décore ;

Et toi , qui te cachas , plus humble que tes sœurs , Violette , à mes pieds verse au moins tes odeurs!

Que sous l’herbe en tous lieux ta pourpre se noircisse, Et que la giroflée en montant s’épaississe.

Mariez le jasmin , le lilas , l’églantier,

Et surtout que la rose , embaumant ce sentier.

Brille comme le teint de la vierge ingénue Que l’amour fait rougir d’une flamme inconnue.

Ces trésors pour vous seuls ne doivent pas fleurir ;

A la jeune bergère on aime à les offrir.

Elle rend un sourire : hélas ! belle rosière ,

D’autres amis des mœurs doteront (a chaumière;

LE VERGER

Mes présents ne sont point une ferme, un troupeau , Mais je puis d’une rose embellir ton chapeau.

O fleurs ! en tous les temps égayez ma retraite ,

Et, plus heureux que moi , puisse un autre poète Peindre sous des crayons frais comme vos couleurs Vos traits , vos doux instincts , vos sexes et vos mœurs. L’amour, dont vos parfums enflamment le délire , Souvent , par vos bouquets , étendit son empire.

O fleurs , qui tant de fois avez servi l’amour,

Votre sein virginal le ressent à son tour;

Non , vous n’ignorez point les humaines délices; Vainement la pudeur au fond de vos calices Cacha de vos plaisirs le charme clandestin ;

Les zéphyrs, précurseurs du soir et du matin ,

Les zéphyrs les ont vus , et leur voix fortunée Raconte aux verts bosquets votre aimable hyménée.

Ainsi donc que les fleurs, charme de votre asile,

Ne frappent point vos yeux d’un éclat inutile.

Alentour un essaim bourdonne sourdement :

C’est là que , pénétré d’un double enchantement ,

Vous lisez , au doux bruit de la ruche agitée ,

Ces vers plus doux encore où gémit Aristée.

C’est là qu’on rit parfois « Réaumur à la main ,

Des aimables erreurs du poète romain.

Un verger coûte peu; celui que j’ai tracé Ne convient point au luxe , à l’orgueil insensé ;

Il doit suffire au sage; il est simple et fertile ,

Et pourra plaire encore aux muses de Sicile.

Mais La Fontaine a dit : Les jardins parient peu,

Il y veut un ami , conduisez-le en ce lieu.

Ah ! pour animer tout, il vous faut vos semblables.

Sachez donc ménager des aspects agréables ,

Qui vous montrent les champs , les vignes , le hameau , Et la route où le char tremble sous son fardeau.

Près de vous , loin de vous , l’œil charmé se promène ; Contemplez ces lointains , ces coteaux , cette plaine : Quand avril reparaît , quand le joui’ renaissant Se glisse à travers l’ombre , et l’efface en croissant ,

La féconde génisse abandonne l’étable ,

LE VERGER

Mugit , et, du hameau nourrice inépuisable,

Broutant jusqu’à la nuit un gazon ranimé,

Grossit le doux trésor de son lait parfumé ;

L’œil la suit dans ces bois, dans ce noir labyrinthe,

Où de ses pieds pesants s’approfondit l’empreinte.

Sur le haut de ce mont voyez-vous le chasseur Des brouillards du matin traverser l’épaisseur ?

Lorsque tout est muet dans la ferme assoupie ,

Il veille avant le jour , il attend , il épie

Le lièvre aux pieds légers , qui , caché dans ces bois ,

Au vol du plomb brûlant échappa tant de fois :

Mais , hélas ! foudroyé par une main trop sûre,

Il meurt , et de son sang a noirci la verdure ;

Il meurt quand sur le thym ses compagnons heureux , Par l’aurore égayés, l’invitaient à leurs jeux.

Faites plus : que non loin des rustiques cabanes Le goût , ami des champs , contruise à peu de frais L’ermitage où vos jours s’écouleront en paix.

La maison de Socrate en sera le modèle ;

Consacrez au repos cet asile fidèle.

Les Grâces au front gai , se jouant sur le seuil,

De loin aux vieux amis font un riant accueil ,

Elles plaisent sans art , et leur simple élégance Redoute également le faste et l’indigence.

Amis ! qu’à nos cheveux la rose s’entrelace ,

Et, la lyre à la main, rappelons dans ce lieu Les mœurs d’Anacréon , d’Horace et de Chaulieu.

Une pierre immobile en table façonnée

Est de mes plus beaux fruits par mes mains couronnée ;

Le lait coule , un vin pur brille d;pis le cristal ;

Il est temps de s’asseoir à mon banquet frugal :

Pomone l’a fourni , c’est sa main qui l’apprête.

Et vous , Marnésia , présidez à la fête.

FIN DU YFKÜEK.

. "• 3 3 fl r? / îf-.i

, < ïi'L: ■' üwûi tnïj

taixul ) ? • : i-i/ôil *>J

t /IJ. i r * . n 'iU« IjfiMip limai ü

üifirlî uff H*' â MÎtLn*fWü , WjHlÇitï d'ifo i.ïh* f t itr.

. ! * • •.;■■: zjYMYiÏÏ t :• F

)rn>yi în-^ü 2in§ /n$7 jpjs tüôi $t|

, ». ! rfiflfA

»»• ■ • ■ î; ml -,l rîü

* ilO liàfyùfffff $TtoK*| ‘Mil

: itrçpni si;: u ^ •*.*.’»* $ii ëArifrJ la* il

i fip hifitti r- fHMMiï n‘î 4*101 no*!

et .of-Vu . . ^na f ldi

PAli NV.

LES FLEURS

LES FLEURS

Vous trompiez donc un amant empressé ,

Et c’est en vain que vous m’aviez laissé D’un prompt retour l’espérance flatteuse !

De nouveaux soins vous fixent dans vos bois ;

De cette absence , hélas ! trop douloureuse ,

Vos écrits seuls me consolent parfois :

Je les relis , c’est ma plus douce étude.

N’en doutez point ; dès les premiers beaux jours , Porté soudain sur l’aile des Amours ,

Je paraîtrai dans votre solitude.

Seule et tranquille à l’ombre des berceaux ,

Vous me vantez les charmes du repos ,

Et les douceurs d’une sage mollesse;

Vous les goûtez ; aussi votre paresse Du soin des fleurs s’occupe uniquement.

Ce doux travail plairait à votre amant.

Flore est si belle , et surtout au village !

Fixez chez vous cette beauté volage.

Mais ses faveurs ne se donnent jamais ;

Achetez donc , et payez ses bienfaits.

Des aquilons connaissez l’influence ,

Et de Phébé méprisez la puissance.

On vit jadis nos timides aïeux L’interroger d’un regard curieux ;

Mais aujourd’hui la sage expérience A détrompé le crédule mortel.

Sur nos jardins Phébé n’a plus d’empire.

De son rival l’empire est plus réel ;

C’est par lui seul que tout vit et respire,

Et le parterre où vont naître vos’fleurs Doit recevoir ses rayons créateurs.

Du triste hiver Flore craint la présence ;

C’est au printemps que son règne commence. Voyez-vous naître un jour câline et serein ,

Semez alors , et soyez attentive ;

Car du zéphyr le souffle à votre main

LES FLEURS

Peut dérobe!4 la graine fugitive.

De sa bonté l’eau doit vous assurer.

En la noyant, celle qui, trop légère, Dans le cristal ne pourra pénétrer, Sans y germer, vieillirait sous la terre.

L’oignoû préfère un sol épais et gras;

Un sol léger suffît à la semence :

Confiez-lui votre douce espérance,

Et de vos fleuri les germes délicats.

Mais n’allez point sur la graine étouffée, Accumuler un trop pesant fardeau ;

Et , sans tarder, arrosez-la d’une eaii Par le sôleil constamment échauffée.

Craignez surtout que l’onde en un moment N’entraîne au loin la graine submergée.

Pour l’arrêter qu’une paille allongée D’un nouveau toit la couvre également.

Par ce moyen vous pourrez aisément Tromper l’effort des aquilons rapides Et de l’Oiseau les recherches avides.

N’osez jamais d’une indiscrète main Toucher la fleur, ni profaner le sein Que chaque aurore humecte de ses larmes ; Le doigt ternit la fraîcheur de ses charmes , Et leur fait perdre un tendre velouté ,

Signe chéri de la virginité;

Au souffle heureux du jeune époux de Flore , Le bouton frais s’empressera d’éclore ,

Et d’exhaler ses plus douces odeurs :

Zéphire seul doit caresser les fleurs.

Le tendre amant embellit ce qu’il touche. Témoin ce jour où le premier baiser Fut tout à coup déposé sur ta bouche;

Un feu qu’en vain tu voulais apaiser Te colora d’une rougeur nouvelle ;

Mes yeux jamais ne te virent si belle.

Mais, qu’ai-je dit! devrais-je à mes leçons Des voluptés entremêler l’image ?

Réservons-la pour de simples chansons ,

Et que mon vers désormais soit plus sage.

LES FLEURS

De chaque fleur connaissez les besoins.

Il est des plants dont la délicatesse De jour en jour exige plus de soins.

Aux vents cruels dérobez leur faiblesse ;

Un froid léger leur donnerait la mort.

Qu’un mur épais les défende du nord ,

Et de terreau qu’une couche dressée Sous cet abri soit pour eux engraissée. Obtenez-leur les regards bienfaisants Du dieu chéri qui verse la lumière ;

J’aime surtout que ses rayons naissants Tombent sur eux * mais par un toit de verre. De ses rayons modérez la chaleur ;

Un seul suffit pour dessécher la fleun Dans ces prisons retenez son enfance Jusqu’au moment de son adolescence.

Quand vous verrez la tige s’élever Et se couvrir d’uile feuille nouvelle $ Permettez-lui quelquefois de braver Les aquilons moins à craindre pour elle.

Mais couvrez-la quand le soleil s’enfuit. Craignez toujours le souffle de la nuit ,

Et les vapeurs de la terre exhalées ;

Craignez le froid tout à coup reproduit ,

Et du printemps les tardives gelées.

Malgré ces soins , parfois l’on voit jaunir Des jeunes fleurs la tige languissante :

Un mal secret sans doute la tourmente;

La mort va suivre il faut la prévenir.

D’un doigt prudent découvrez la racine,

De sa langueur recherchez l’origine ;

Et sans pitié coupez avec le fer L’endroit malade ou blessé par le ver.

De cette fleur l’enfance passagère De notre enfance est le vivant tableau ;

J’y vois les soins qu’un fils coûte à sa mère , Et les dangers qui souvent du berceau Le font passer dans la nuit du tombeau.

Mais quelquefois la plus sage culture Ne peut changer ce qu’a fait la nature,

Ni triompher d’un vice enraciné.

Ce fils ingrat, en avançant en âge,

Trom e souvent Tespoir qu’il a donné ;

LES FLEURS

Ou , par la mort tout à coup moissonné ,

Avant le temps il voit le noir rivage.

Souvent aussi l’objet de votre amour,

La tendre fleur se flétrit sans retour.

Parfois les flots versés pendant l’orage Dans vos jardins porteront le ravage,

Et sans pitié l’aquilon furieux Renversera leurs trésors à vos yeux.

Mais quand d’iris l’écharpe colorée S’arrondira sous la voûte des deux ,

Quand vous verrez près de Flore éplorée Le papillon recommencer ses jeux ;

Sur leurs besoins interrogez vos plantes ,

Et réparez le ravage des eaux.

Avec un fd , sur de légers rameaux ,

Vous soutiendrez leurs tiges chancelantes.

Ces nouveaux soins , partagés avec vous , Amuseront mon oisive paresse.

Mais ces travaux, ô ma jeune maîtresse , Seront mêlés à des travaux plus doux.

Vous m’entendez , et rougissez peut-être.

Le jour approche où nos jeux vont renaître. Hâtez ce jour désiré si long-temps ,

Dieu du repos , dieu des plaisirs tranquilles , Dieu méconnu dans l’enceinte des villes ,

Fixez enfin mes désirs inconstants ,

Et terminez ma recherche imprudente.

Pour être heureux , il ne faut qu’une amante , L’ombre des bois , les fleurs et le printemps.

Printemps chéri , doux matin de l’année , Console-nous de l’ennui des hivers;

Reviens enfin , et Flore emprisonnée Va de nouveau s’élever dans les airs.

Qu’avec plaisir je compte tes richesses !

Que ta présence a de charmes pour moi ! Puissent mes vers , aimables comme toi ,

En les chantant te payer tes largesses !

Déjà Zéphire annonce ton retour.

De ce retour modeste avant-courrière ,

Sur le gazon la tendre primevère S’ouvre , et jaunit dès le premier beau jour.

LES FLEURS

A ses côtés la blanche pâquerette Fleurit sous l’herbe , et craint de s’élever. Vous vous cachez, timide violette ,

Mais c’est en vain , le doigt sait vous trouver ; 11 vous arrache à l’obscure retraite Qui recélait vos appas inconnus,

Et, destinée aux boudoirs de Cythère,

Vous renaissez sur un trône de verre Ou vous mourez sur le sein de Vénus.

L’Inde autrefois nous donna l’anémone ,

De nos jardins ornement printanier.

Que tous les ans au retour de l’automne Un sol nouveau remplace le premier,

Et tous les ans la fleur reconnaissante Reparaîtra plus belle et plus brillante.

Elle naquit des larmes que jadis Sur un amant Vénus a répandues.

Larmes d’amour, vous n’êtes point perdues, Dans cette fleur je revois Adonis.

Dans la jacinthe un bel enfant respire ;

J’y reconnais le fils de Piérus :

Il cherche encor les regards de Phébus ;

Il craint encor le souffle de Zéphire.

Des feux du jour évitant la chaleur,

Ici fleurit l’infortuné Narcisse.

Il a toujours conservé la pâleur Que sur ses traits répandit la douleur :

Il aime l’ombre, à ses ennuis propices ;

Mais il craint l’eau qui causa son malheur.

N’oubliez pas la brillante auricule ;

Soignez aussi la riche renoncule ,

Et la tulipe honneur de nos jardins :

Si leur parfum répondait à leurs charmes :

La rose alors , prévoyant nos dédains ,

Pour son empire aurait quelques alarmes , Que la houlette enlève leurs oignons Vers le déclin de la troisième année ;

Puis détachez les nouveaux rejetons Dont vous verrez la tige environnée ;

Ces rejetons fleuriront à leur tour;

LES FLEURS

Donnez vos soins à leur timide enfance ,

De vos jardins elle fait l’espérance ,

Et vos bienfaits seront payés un jour.

Voyez ici la jalouse Clytie

Durant la nuit se pencher tristement ,

Puis relever sa tête appesantie Pour regarder son infidèle amant.

Le lis, plus noble et plus brillant encore, Lève sans crainte un front majestueux ;

Roi des jardins , ce favori de Flore Charme à la fois l’odorat et les yeux.

Mais quelques fleurs chérissent l’esclavage , L’humble genêt , le jasmin plus aimé ,

Le chèvrefeuille et le pois parfumé Cherchent toujours à couvrir un treillage :

Le jonc pliant sur des appuis nouveaux Doit enchaîner leurs flexibles rameaux.

L’iris demande un abri solitaire,

L’ombre entretient sa fraîcheur passagère.

Le tendre œillet est faible et délicat ;

Veillez sur lui , que sa fleur élargie Sur le carton soit en voûte arrondie.

Coupez les jets autour de lui pressés;

N’en laissez qu’un , la tige en est plus belle : Ces autres brins dans la terre enfoncés Vous donneront une tige nouvelle ,

Et quelque jour ces rejetons naissants Remplaceront leurs pères vieillissants.

Aimables fruits des larmes de l’Aurore,

De votre nom j’embellirai mes vers;

Mais , quels parfums s’exhalent dans les airs ! Disparaissez , les roses vont éclore.

Lorsque Vénus , sortant du sein des mers , Sourit aux dieux charmés de sa présence ,

Un nouveau jour éclaira l’univers :

Dans ce moment la rose prit naissance.

D’un jeune lis elle avait la blancheur ;

Mais aussitôt le père de la treille,

De ce nectar dont il fut l’inventeur,

Laissa tomber une goutte vermeille,

LES FLEURS

Et pour toujours il changea sa couleur.

De Cytherée elle est la fleur chérie ,

Et de Paphos elle orne les bosquets ;

Sa douce odeur aux célestes banquets Fait oublier celle de l’ambroisie.

Son vermillon doit parer la beauté ,

C’est le seul fard que met la Volupté.

A cette bouche où le sourire joue,

Son coloris prête un charme divin ;

Elle se mêle aux lis d’un joli sein.

De la Pudeur elle couvre la joue ,

Et de l’Aurore elle rougit la main.

Cultivez-la , celte rose si belle ;

Vos plus doux soins doivent être pour elle. Que le ciseau, dirigé par vos doigts, Légèrement la blesse quelquefois.

Noyez souvent ses racines dans l’onde.

Des plants divers faisant un heureux choix , Préférez ceux dont la lige féconde Renaît sans cesse, et fleurit tous les mois. Songez surtout à ce bosquet tranquille ,

Où notre amour fuyait les importuns ; Conservez-lui son ombre et ses parfums :

A mes desseins il est encore utile.

Ce doux espoir, dans mon cœur attristé Vient se mêler aux chagrins de l’absence. Ah ! mes ennuis sont en réalité ,

Et mon bonheur est tout en espérance î

Page 1