MEUBLES
Le dessin compte au premier rang dans le luxe aciuel , daus le comfort des maisons. Le modèle en tout est inspiré par sa plus belle ligne, la ligne qu’il a eue aux époques polies, à celles où les arts ont brillé. Il suit toutes les formes, les reproduit ou les modifie, les rajeunit , les simplifie. Aussi tous les objets de notre ameublement moderne lui appartiennent : — ce meuble d’une structure solide, d’une forme commode et distinguée, comme l’emploi de cette laine filée, de celte soie brillante. — Le dessin transporte dans les meubles tous les besoins du repos, du goût ; tous ceux de i’esprit et de l’activité. Il fait une continuelle application de la peinture ; il précise la transition des tons et même des teintes. La justesse du dessin ne s’apprend pas; elle est donnée par celle des organes , par cette habileté des industries qui étendent chaque jour chez nous les limites du possible et l’imagination du consommateur. Le goût et le dessin français , voilà les sources de la vie et de la supériorité de nos manufactures; ce sont eux qui font rechercher nos bronzes , nos tapis, nos porcelaines, nos cristaux, notre ébénisterie parisienne, cette ébénisterie parfaite, — la riche soierie de Lyon, qui progresse toujours, les rubans de Saint- Étienne, les châles de Paris, l’orfèvrerie et la bijouterie, les impressions sur laines , les plus ravissantes broderies. Le dessin réside dans toutes les formes du comfortable. — L’ancienne définition lui confiait simplement en industrie le contour des objets et leurs parties saillantes. Aujourd’hui le crayon suit tous les mouvements de la pensée, ses excès mêmes, ses caprices, et devient une sorte d’écriture pour le praticien. Par suite de cette disposition générale, le comfort parisien est fondé sur le talent des ouvriers les plus habiles, qui dépassent en délicatesse d’exécution , en variété de style , tout ce qui s’était fait avant eux. La forme a beau changer, le style aussi deux ou trois fois en cinq ou six ans, chaque circonstance , chaque révolution trouve aussitôt des ouvriers distingués qui traitent tout, antique, moyen âge, renaissance, Louis XIV, Pompadour. Il est vrai que nous avons eu et que nous avons pour le diriger de grands artistes f Chenavard, Denière, Odiot, Meurice après Wagner. Le travail des ou-
vriers de Paris devient la leçon de l’Europe , grâce aux goûts élégants de plus en plus développés de toutes les classes aisées , au bon marché des fabrications.
Les papiers fins de tenture sont aujourd’hui d’une grande perfection , divers à l’infini ; bois , marbre , velours , moire , mousseline , ils se concilient avec tous les goûts, toutes les dispositions de l’esprit
Les appartements se sont resserrés et ont donné l’idée de meubles à plusieurs fins. Ces meubles, d’une forme simple, sont bien calculés ; leurs angles s’abattent comme pour les débarrasser des légers inconvénients que leurs formes véritables peuvent y laisser. De telle sorte qu’en ce moment , dans notre vie française ultra-civilisée , au milieu des soucis qui entrent dans toutes les classes , le corps trouve du moins toutes les commodités que le comfort peut créer. Fauteuils, divans, causeuses, sont dans mille maisons de charmants chefsd’œuvre , où le penseur peut réaliser cette douce méditation que Gray a indiquée plutôt que définie. Tout ravit les yeux , — ces cristaux de Saint-Louis, de Baccarat; ces vases peints , ces flacons, ces verres aux milliers de formes , aux ravissantes couleurs ; ces magnifiques bronzes où la main-d’œuvre a dû mettre des limites dans le fini , afin de ne pas coûter plus cher que les œuvres de l’art; ces tapis somptueux ou élégants , au milieu desquels brillent ceux de nos fabriques des Gobelins, d’Aubusson, de Beauvais, d’Amiens, où se jouent les lignes des plus charmantes imaginations de dessinateurs ; ces tapis enfin, nouvelles peintures, qui répètent les tableaux éminents de Winterhalter, Xr. Scheffer, Steuben.
Un vieil objet et un des plus sains du luxe de nos pères a été ressuscité : ce sont les portières intérieures de cabinet de travail , de chambre à coucher et de salon. Toutes les maisons sur un bon pied ont maintenant des portières et des stores. Les stores de mousseline sont joints aux doubles et triples rideaux de damas et de velours dans le comfort des croisées , pour ne laisser arriver dans la chambre ou l’oratoire qu’une douce et suave clarté. On admire des stores où toutes les fleurs sont rappelées , le dahlia , le camélia , l’églantier , toutes ces fleurs mêlées à une nuée d’oiseaux que la précision du métier a aussi bien retracés que les crayons mélangés ou l’aquarelle. Il y a portière et portière; les unes sont en tapis magnifiques : œ sont les portières d’Orient, force et beauté de tissus, ornements bizarres, vives couleurs, ressouvenirs des dessins de Bellanger, celui qui imita le mieux le travail des ouvriers orientaux ; venues de l’Inde ou tissues avec la laine dès chèvres du Thibet , elles n’auraient pas plus d’éclat et de solidité. Les autres sont en tissus de soie assez forts, d’un maniement plus facile. Après cette rapide énumération, nous placerons sous les yeux de nos lecteurs une portière où l’or, la laine.
l’argent et la soie sont fondus ensemble. Elle est destinée au sultan Abdul-Medjid. Cette portière a été exécutée par les métiers de MM. Demy-Doineau.
Les tentures luttent avec les meubles de richesse et d’éclat. Mais la contestation de la prééminence est bien autrement vive du côté des professions dont le dessin a été de tout temps le guide et même l’âme, l’orfèvrerie, la bijouterie, le bronze, la porcelaine, la sculpture des ornements; personne n’est vaincu , parce que toutes ces spécialités ont les mêmes principes : le goût de l’époque et le dessin.
Les miroirs biseautés de Miret effacent peut-être ceux Venise au seizième siècle.
Les surtouts si brillants où se reproduisent les noms de Klageniann , Cavellier père et fils, Denière fils, artistes d’avenir, Froment- Meurice , Morel , Maurice Mayer, d’une exécution si vigoureuse , sont remplis de chefs-d’œuvre. L’art ici le plus attentif à tous les besoins est venu au secours des plus charmantes superfluités. Il a sculpté toutes ces coupes , ces seaux d’argent où la glace resserre en l’avivant le feu de l’aï. Çà et là quelques ravissantes pièces de poterie d’argent que Lebrun a travaillées avec toute sa verve jettent une heureuse variété ; çà et là aussi le talent de Durand s’élève par les ciselures originales dont il orne ses belles pièces, animaux, végétaux les plus précieux , modelés par le talent supérieur de Barye et de ses émules.
Et les fleurs artificielles! quelle fraîcheur! Et Constantin! quel peintre ! Les fleurs de nos jardins ne sont pas plus vivantes que ces charmantes similitudes. L’invention a ce grand intérêt : c’est que ces fleurs se fabriquent en très-peu d’instants et coûtent peu d’argent. Que ne fera-t-on pas cet hiver sur nos tables avec ces aimables emblèmes en les groupant et en les distribuant avec le sentiment juste de l’élégance pittoresque. Les fleurs naturelles nous disent mieux , il est vrai, la philosophie qu’il faut tirer de toutes ces fêtes, de tous ces festins qui ne se succèdent pas pour les mêmes convives. Elles éveillent aussi plus d’une rêverie, lorsqu’on pense que si elles couronnent la coupe du banquet, les cheveux des jeunes femmes, elles n’ont qu’un instant d’existence et s’éteignent aussi vite que les jets d’une parole piquante et les éclats du rire.
Nous allons maintenant nous arrêter avec quelques détails sur les belles parties du comfort parisien ; nous nous efforcerons de préciser ce qu’elles sont devenues, dans une suite de petites notices. Nous épargnons le temps de ceux qui nous écoutent en choisissant les détails et en ne fixant leur attention que sur ceux qui semblent réunir
l’élégance à la nouveauté, une judicieuse mesure de luxe à toute la perfection atteinte par nos ouvriers. On verra, nous le répétons, que, dans toutes ces brillantes spécialités, le dessin et le goût jouent un premier rôle.