CHAMBRE A COUCHER
Dans un ménage parisien, il y a deux chambres à coucher, car chaque chambre, celle du mari el celle de la femme, n’ont guère que dix pieds carrés ; c’est dans cette mesure d’air que nous respirons aujourd’hui. Dans la plupart des appariements , le plafond est peu élevé ; une grande maison , à Paris , dans la classe indépendante , est devenue une sorte de petit quartier. Les personnes opulentes ont seules des demeures plus spacieuses. Le nombre de celles qui occupent entièrement un bel hôtel est très-limite.
Un homme du monde couche près d’une pièce que l’on appelle •bibliothèque ou parloir. La chambre de sa femme se développe, ou par un petit salon d’attente, le boudoir, ou par un oratoire d’ùne élégante simplicité. Le caprice et le goût donnent exclusivement la forme de l’ameublement de ces pièces-là.
Chambre du chef de la famille. — Aspect simple, tranquille, chambre commode. Les murs et les sièges sont couverts d’un tissu laine et soie, couleur uniforme, grise, brune, violette. Les quelques meubles sont sculptés dans le palissandre ; ce sont commode , table , bureau , un lit. — Le lit a une forme simple ; il est enveloppé par des rideaux d’étoffe et de mousseline. — Une belle peau ou un tapis soyeux est placé à la desceute du lit. Le tapis de la chambre doit être épais el velouté. — La toilette est placée dans l’embrasure d’une des croisées. C’est le meuble principal. Divers- objets,- en or ou en vermeil, repoussé et ciseié, couvrent son marbre. Cette toilette-là est souvent d’un prix énorme : elle n’est accessible qu’à bien peu de personnes. C’est un type plutôt qu’un modèle usuel. Les ciselures en rendent quelquefois le prix inouï.
Une chambre à coucher réclame une pendule, des coupes sur la cheminée, quelques bronzes, deux flambeaux rocaille en argent massif. Tout cela doit être relevé par quelques beaux portraits, des pistolets, des poignards de prix; des gravures rares sont aussi un ornement.
Chambre à coucher de la maîtresse de la maison. — Elle est plus fraîche, plus claire, en un mot, plus coquette, toutefois lorsque les rideaux sont ouverts. Le style du mobilier en bois de rose est Louis XV. Il y a là commode , chiffonnier, bureau, guéridon. Les tentures sont en pékin broché ou en damas à larges bouquets. Des figurines en bronze doré s’attachent aux angles des meubles; la causeuse, le fauteuil, revêtent les formes capricieuses du dix-lmitième siècle; pendules, girandoles, vases envahissent la table de la cheminée couverte par le velours. Quelques bouquets de fleurs sont dispersés çà et là; les portières sont en velours ou en soie; le
tapis, toujours brillant, est posé pour six , sept et huit mois. Le lit le plus élégant, nommé lit à ia duchesse , peut à peine être deviné sous les flots de mousseline et de dentelle qui le couvrent. Tout ce brillant, tout ce luxe est bien éclipsé par la richesse artistique du boudoir. La nouveauté règne ici ; rien qu’elle , rien que ses caprices. Tout est de premier jet, tout est fragile dans cet ameublement, que les besoins des personnes ne réclament pas : ce sont les imaginations les plus charmantes qui ont jeté tous ces produits aux autres imaginations. Là, vous admirez des corbeilles à la La Vallière, où le Sèvres couvert de scènes charmantes s’encadre dans une fine ébénisterie de bois de rose que Rissner n’aurait pas désavouée. Là, des encognures, des étagères, des jardinières de vieux laque , des sièges couverts de satin bleu, lilas, orange, des chinoiseri es , des figurines, des joyaux de toutes les époques confondus. Voilà pour une jeune dame.
Le boudoir change d’aspect quand les années viennent : la décoration est plus calme ; le Sèvres coquet est remplacé par le biscuit sévère ; un élégant prie-Dieu , d’où l’on fait sortir à volonté un symbole peint ou brodé sur satin ; un portrait de famille, ouvrage d’un ancien maître, remplacent les frivolités; vous apercevez çà et là quelques bons livres. La tenture est nécessairement gros-vert ou violet-évêque. C’est dans son oratoire ou dans son boudoir qu’une grande dame reçoit ses marchands, ses protégés, ses parents, ses amis. — C’est la chambre à coucher qui se décore de ces belles psychés, ou de ces toilettes qui ont gardé le nom de madame Dubarry, et dont une plume habile, exercée dans la description de ces objets, a retracé les charmantes merveilles. Cette plume est celle de M. Sazerac, amateur apprécié des artistes (1).
« C’est une table qui, découverte, serait fort belle, car elle est de bois de citronnier. Elle a quatre ou cinq pieds de long sur deux pieds et demi de large , et la hauteur d’une table-bureau. Elle est entièrement enveloppée d’un frais lapis de moire rose ; ce tapis sert de pardessous à un second tapis formé d’une nappe de toile de Frise qui a les (li-
ft) Il y a trente ans que M. Sazerac juge leurs œuvres C’est un des hommes de goût qui ont le plus heureusement secondé lingelmann , introduisant à Paris, en 1820, cette invention précieuse, la lithographie, qui devait désormais diriger les idées des artistes. Le premier, il a eu avec beaucoup de tact l’idée de faire des dessins, aquarelles et tableaux modernes, une industrie au profit de nos ateliers. Nous avons souvent regretté, au milieu de la pénurie des hommes pratiques dans cette spécialité, que cet écrivain n’ait pas eu une de ces positions officielles oü s’agrandit l’influence d’un goût distingué. Il aurait été souvent utile. Par exemple , personne ne convenait mieux pour classer et diriger l’Exposition de l’industrie, qui a été, cette année, un pêle-mêle sans goût, sans nom : mais j’oubliais de dire que M. Sazerac n’était plus qu’un vieux connaisseur, éloigné des intrigues, vivant dans la solitude.
inensions de Ja table. A cette nappe est attachée une garniture de mousseline de l’Inde brodée merveilleusement ; au bas de cette garniture, qui s’arrête à six pouces du sol, court un point de Bruxelles d’une richesse extrême. Un support adhérent à la table retient une flèche argentée qui s’enroule dans la mousseline brodée, et des rubans roses qui forment ensemble un nœud gracieux. — Sur cette flèche sont jetés deux rideaux , qui , comme le haut falbala de la table, sont de mousseline brodée, garnis de dentelles et doublés de moire rose. — Sous les rideaux s’abrite un beau miroir qu’embrasse un cadre rocaille d’argent massif, dont la ciselure est d’une admirable exécution ; près et de chaque côté du miroir reposent deux coffrets d’argent massif, ciselés comme la bordure de la glace. L’un contient plusieurs petites boites aussi d’argent guilloché, renfermant les pales, les pommades, les velours à l’usage des dames; l’autre, doublé de satin rose, est plein de mille petits ustensiles délicats, dont l’emploi n’est connu que de celles qui s’en servent ; ensuite, tout à l’entour, se groupent des flacons, une coupe en cristal, des urnes en vieux saxe chargées de miniatures délicieusement peintes. Ces cristaux, ces porcelaines sont portés par de frêles corbeilles de filigrane d’argent d’un travail qui en double le prix. Enfin deux grands vases de Sèvres roses, enrichis de camées charmants ; des vases à pieds de rocaille d’argent, et que ferment des couvercles de même métal , avec des guillochages d’un goût parfait, occupent les deux extrémités de la toilette. »