TRÈS-SAGES
u Régime alimentaire. — Le calcul en a été fait : un homme opulent , enclin à la bonne chère , prend quarante fois plus d’aliments qu’il n’en a rigoureusement besoin. Il faut le croire, la nature comme la fortune fait aussi des ingrats. Comment ne pas la remercier chaque jour qu’on est exempt de maladies après de tels excès? car rien ne prédispose aux maladies comme un état continuel de plénitude et d’ingurgitation abdominale. Quant à moi , je ne cesserai de redire aux personnes dont la santé est l’objet de ces recherches, le judicieux principe de Sanctorius : Qui comedit magis quam oportet , alitur minus quam oportet ( Apk . 54). Elles éviteront non-seulement, par une sobriété conforme à leur estomac , une foule de maux , mais les facultés de l’intelligence se maintiendront en activité. C’est une vieille et excellente maxime , que la tempérance est la mère-nourrice du génie.
Les Muses sont chastes , ajoutez encore qu’elles sont sobres. Cette tempérance a pour but et pour effet de rendre la tête froide , les idées nettes et le jugement sain. La faculté de l’aliment passe au cerveau , a dit un ancien ; vérité répétée depuis par le médecin Lancisi : Quale est alimentum , taiis est chylus ; qualis chylus , talis sanguis ; qualis tandem sanguis 9 taies sunt spiritus. Il y a ici un enchaînement de causes physiques et morales dont on ne peut nier l’influence. « Jamais homme aymant sa gorge et son ventre ne fist belle œuvre. » (Charron. ) Que des gens d’esprit proclament
1 L’excellent livre intitulé : Physiologie et hygiène, des hommes livrés aux travaux de V esprit (4e édition) nous fournit ces conseils précieux. L’ouvrage, riche de considérations solides et sages, est recherché dans toute l’Europe. — C’est un livre aimable, spirituel, varié et profond.— Nous le recommandons vivement aux hommes d’esprit et de goût qui considèrent l’estomac comme le protecteur de la santé.
VARIETES HISTORIEES.
en riant Gasterea pour une dixième muse, on le conçoit, mais qu’ils se gardent de sacrifier sur ses autels; autrement les maladies arrivent promptement, et la gloire s’enfuit. La vie n’est pas longue quand on ne vit que d’indigestions. L’historien Mézerai en faisait naïvement l’aveu ; la goutte qui le tourmentait si fort lui venait de la feuillette et de la fillette.
Toutefois le reproche ordinaire ne manquera pas ici. Faut-il avoir sans cesse la balance à la main , doser son pain et son vin , compter ses morceaux ? Voudriez-vous, dira-t-on, renouveler la loi de Sparte, qui imposait une amende quand l’embonpoint dépassait une certaine mesure ? A Dieu ne plaise ! la médecine , comme la sagesse , est un guide et non pas un tyran. Toutefois il est des règles générales qu’aucun individu n’enfreint jamais impunément, le lecteur en jugera. Voici les principales :
1° Connaître exactement la force , l’énergie, les répugnances, les prédilections et, j’ose le dire, les caprices de son estomac. Une expérience journalière et réfléchie doit éclairer sur ce point important. Manger ce qu’on digère bien , rejeter ce qui incommode , voilà la règle suprême , le sommaire de tous les préceptes, ce qui nous débarrasse d’une foule de détails qui encombrent les traités d’hygiène.
2° Apaiser la faim, et ne jamais l’irriter : ah! que de maux ce simple et court précepte , bien observé , éviterait à l’humanité !
3° Que la quantité d’aliments soit toujours proportionnée à la puissance digestive. La force organique est d’autant plus active qu’elle s’exerce sur une moindre quantité de matière; c’est-à-dire qu’elle agit en raison inverse des masses : ce que l’estomac ne peut pas digérer est un véritable poison.
U° Manger de peu et peu ; c’est le régime philosophique par excellence, caries béatitudes gastronomiques se payent trop cher. Cependant il faut toujours avoir égard à la disposition particulière de son estomac. Louis Cornaro avait fini par une sobriété telle qu’il ne maugeait plus à chaque repas qu’un jaune d’œuf; encore , dit sa petite nièce, en faisait-il à deux fois sur la fin de sa vie. Mais Lessius et autres imitateurs du célèbre Vénitien ne purent jamais supporter un pareil régime *. Au reste, tout est relatif, bien qu’on ne doive jamais trop solliciter l’estomac. Ici comme ailleurs, il faut se contenir et s* abstenir, triste lot de la philosophie, mais qui éloigne bien des maux.
5° Gardez-vous de confondre l’appétit de l’estomac avec l’appétit du palais ; ce dernier n’est que trop souvent factice. Ce qui plaît au goût, ce qui flatte la sensualité est parfois très-dangereux à l’estomac.
1 On sait que Cornaro publia quatre traités de diététique. Il écrivit le premier à l’àge de quatre-vingt-six ans, le deuxième à quatre-vingt-huit, le troisième à quatre-vingt-dix, et le quatrième à quatre-vingt-quinze.
QUELQUES RÈGLES TRESSAGES.
Le quod sapit , nutrit , est un chant de sirène dout il faut se méfier. La bonne cuisine a cela de dangereux , qu’elle fait trop manger ; or l’écueil est ici bien près de la volupté.
6° Éviter toute distraction forte, importune, pendant le repas. Convive aimable et gai , soyez à votre aise ; éloignez toute idée pénible ; ce que Ton mange au sein de la joie produit h coup sûr un sang pur, léger et nourrissant. Que le poison de la vanité ne gâte pas les mets les plus sains; mais surtout laissez voguer en paix le vaisseau de la chose publique.
7° Consulter le besoin et l’habitude pour le nombre des repas. En général , pour bien digérer, il faut que l’estomac ait complètement achevé la digestion du repas précédent. Cependant je remarque que les estomacs faibles , délicats , ont besoin de manger peu et souvent ; ce qui prouve la fausseté de ce vieux dicton : Semei comedere ange iorum est ; 'bis eodem die, hominum ; frequentius , brutorum.
8° Faire un choix d’aliments convenables , sans exclusion , rafraîchissants, calorifiants , légers, substantiels, toujours selon la tolérance gastrique. Encore une fois, l’aliment qu’on digère le mieux est le meilleur. Qu’est-ce que la digestion? c’est une fonction qui consiste dans l’affinité de soi pour soi , dans l’attraction des éléments similaires; c’est la reproduction des organes par la puissance même de leur action. Or, ce qu’il y a de mieux est de s’abandonner à l’instinct de l’estomac, quand du reste cet organe est sain, bien constitué. «Les fraises et la crème me rendent triste, » dit madame Du Defîant; dès lors elle se gardait d’en manger 1 * * 4.
9° Le besoin une fois satisfait, la borne est posée, l’excès se trouve au delà : il faut même, dans certains cas, avoir le courage d 'immoler son appétit à sa santé. Si vous gorgez l’estomac, si vous le condamnez sans cesse à de rudes épreuves , il y aura une réaction éminemment à craindre. Les dîners de Platon, comme on sait, étaient fort médiocres le jour même, mais le lendemain on les trouvait délicieux. J’aime ce proverbe arabe : « La tempérance est un arbre qui a pour racine le contentement de peu, et pour fruit la santé et le calme. »
10° Si par circonstance on mange plus qu’on ne doit, il faut se restreindre les jours suivants. John Saint-rClair fait mention d’un homme de lettres très-distingué , qui , étant obligé de passer de temps
1 Le choix des aliments est d’autant plus important que les plus petites quantités repétées influent à la longue sur l’économie. Par exemple, un médecin a
calculé que celui qui avale dans la journée trois gros de sel de cuisine en a introduit dans son corps plus de huit livres au bout de l’année; à soixante ans,
il en aura employé sept cent vingt livres: rien n’est indifférent. (Voir sur ce Sujet l’édition de la Collection de Carême, du Dictionnaire des substances alimen -
taires.)
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en temps quelques semaines à Londres , se trouvait toujours incommodé des grands repas auxquels il était invité ; il imagina d’y remédier en se faisant une règle de jeûner tous les dimanches, et de ne prendre ce jour-là d’autre nourriture qu’un œuf poché, ce qui lui réussit. L’empereur Vespasien faisait diète un jour par mois; c'est une excellente coutume.
Je finirai ces préceptes très-généraux en faisant observer que beaucoup d’hommes studieux, méditatifs, poètes, artistes, etc., ont quelquefois un appétit assez vif, tandis que la digestion est ensuite laborieuse : cela provient du défaut d’éqiiilibre entre la sensibilité de l’estomac et la tonicité contractile de ce viscère. La première , souvent exagérée , donne le sentiment de la faim , tandis que la véritable puissance digestive réside dans la seconde. Il en est de même pour les convalescents; la force de leur estomac ne répond jamais au tourment de leur appétit. Il faut se garder ici du latrantem stomachum dont parle Horace.
De l’ordre à établir dans te travail mental sous le rapport
hygiénique — Une autre règle générale , et qui tient à l’ordre
même qu’on veut établir, est précisément de ne pas s’assujettir à une marche trop uniforme. Faire une minutieuse anatomie du temps, établir pour chacune des mille quatre cent quarante minutes de la journée, une sorte de comptabilité de faits, de pensées, d’émotions, de sensations , c’est faire de son existence une mécanique. Le génie ne produit que par vives et impétueuses saillies, par une furie de première inspiration. Vous le comprimez , vous l’étouffez sous le niveau de plomb d’une coutume journalière, comme sous les lois stupéfiantes d’une théorie conventionnelle. Que chacun se livre donc au travail selon son goût particulier, la disposition de son esprit , l’état de sa tête , de son estomac , l’inspiration du moment , qui dirige si bien la plume ou le pinceau. Il est à cet égard , parmi les penseurs, d’étonnantes variétés. Les uns poursuivent leurs idées à outrance, d’autres les prennent quand elles viennent ; il en est qui travaillent d’une façon plutôt que de telle autre. Paul Manuce , savant du seizième siècle, composait partout ; mais il laissait une distance de quatre doigts d’une ligne à l’autre, pour remplir cet espace d’autres mots s’il en trouvait de meilleurs que les premiers. Montaigne s’enfermait dans une vieille tour, « pour y digérer librement à loisir ses pensées. » Rousseau herborisait ; c’est en se meublant la tête de foin s comme il le dit , qu’il méditait le plus profondément. Montesquieu, au contraire, jetait les bases de l'Esprit des lois au fond d’une chaise de poste. Milton composait la nuit , ou bien dans un grand fauteuil , la tête renversée en arrière. Bossuet se mettait dans une chambre froide et la tête chaudement enveloppée. Lorsque Fox avait fait quelques excès de table, et