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QUELQUES RÈGLES TRÈS-SAGES

qu’il se retirait dans son cabinet , il s’enveloppait la tête d’une serviette trempée d’eau et de vinaigre , et il travaillait quelquefois dix heures de suite. On assure que Schiller composait en se mettant les pieds dans la glace. Maturin , l’auteur de Bertram , de Mcimoth , se retirait du monde pour composer : quand l’inspiration le saisissait, il plaçait, dit-on, un pain à cacheter entre ses deux sourcils, et ses domestiques, avertis par ce signe, n’approchaient plus de lui. Jérémie Bentham jetait ses idées sur de petits carrés de papier qu’il enfilait les uns à côté des autres , et ces longues broches de notes étaient la forme première de ses manuscrits. Linné , à peu de chose près , avait adopté le même genre de composition. Napoléon, lui-même, avait son mode particulier de méditation et de travail. « Quand il n’y avait pas de conseil , il restait dans son cabinet , causait avec moi , chantait toujours, coupait, selon son habitude, le bras de son fauteuil, avait quelquefois l’air d’un grand enfant ; puis , se réveillant tout à coup , indiquait le plan d’un monument à ériger, ou dictait de ces choses immenses qui ont étonné ou épouvanté le monde. » (Mémoires de Bourrienne. )

Newton expliquait ainsi son mode de travail : « Je tiens , disait-il , le sujet de ma recherche constamment devant moi ; j’attends que les premières lueurs commencent à s’ouvrir lentement , et peu à peu , jusqu’à se changer en une clarté pleine et entière; » c’était là ce qu’il appelait sa 'pensée patiente. Selon Walter Scott, cinq ou six heures de travail d’esprit sont une tâche raisonnable , quand il s’agit d’une composition originale ; tout ce que l’intelligence produit au delà ne vaut pas grand’chose. Ce grand écrivain attribuait la maladie dont il mourut au travail forcé auquel il se condamna après sa catastrophe financière.

Parmi les peintres, on trouve que Léonard de Vinci travaillait quelquefois à son beau tableau de la Cène avec tant d’assiduité, qu’il oubliait jusqu’au soin de se nourrir; puis il restait plusieurs jours sans le regarder ; d’autres fois il donnait en hâte un ou deux coups de pinceau aux têtes, et il s’en allait sur-le-champ. Guido Reni peignait avec une sorte de pompe : il était alors vêtu magnifiquement, et ses élèves, rangés autour de lui , le servaient dans un respectueux silence. Teniers, fils de David Teniers, ne faisait que le soir une sorte de petits tableaux qu’on appelle des apres-soupers .

Les musiciens ont à cet égard une originalité bien connue. Les uns ne composent que dans le silence et l’obscurité , comme Sarti. Cimarosa recherchait le bruit et l’éclat ; Paësiello ne s’inspirait qu’enseveli dans ses couvertures ; c’est là qu’ennemi déclaré des théories , il s’écriait : « Sainte Vierge , obtenez-moi la grâce d’oublier que je suis musicien ! » Il fallait à Sacchini les jeux et les gambades de jeunes

VARIETES HISTORIQUES

chats autour de lui, etc. Ces exemples seraient infinis. Toujours est-il que la règle est la même, qu’il faut s’en tenir à ses habitudes particulières ; en un mot , travailler à son gré , à son aise , à son heure.

Mais voici la grande et l’éternelle objection : En travaillant de cette manière, surtout en s’attachant trop à la loi d 'intermittence cérébrale, quel travail peut avancer ? Et qu’importe qu’il avance rapidement ou avec lenteur ! l’essentiel est qu’il soit bon, marqué du sceau de l’avenir et de l’immortalité ; mais il est certain qu’on ne parvient jamais à ce but qu’avec une volonté ferme , un génie sans entraves et une santé inébranlable. On demandait à l’illustre Poussin comment il était arrivé à ce haut degré de vérité où il avait porté la peinture , il répondit : Je n’ai rien négligé. « La perfection ne s’improvise pas, » disait Girodet ; et ce grand peintre avait raison ; car le beau est comme le vrai , on n’y arrive que par approximation. Ce ne fut qu’après quinze années de recherches et douze de composition , que de Thou fit paraître les quatre-vingts premiers livres de son Histoire. La Fontaine publia le premier volume de ses fables à quarante- sept ans, et le second dix ans après. Molière avait quarante-deux ans lorsqu’il donna l’Ecole des Femmes , la première de ses pièces dignes de lui1 * * 4. Je sais bien qu’à l’époque où j’écris de pareilles maximes sont surannées. On veut une célébrité prompte, et en tirer, sur-le-champ tout le parti possible. Le tyrannique besoin d’actualité et de jouissances présentes a réduit une partie de la littérature et des arts à de petites proportions. Mais outre que de grandes compositions littéraires se font encore, les sciences tiennent aussi dans la société une large place , et il ne faut pas les oublier. Il est encore plus d’un esprit généreux qui , à l’exemple de Cbampollion , espère bien déposer sa carte de visite chez la postérité. Ayez donc soin de couver à loisir vos idées, vos conceptions, pour qu’elles aient de la chaleur et de la vie; de soutenir l’économie animale , pour obtenir la force de la pensée , base des œuvres de l’intelligence , ce qui leur donne du corps , de la solidité pour traverser le gouffre de l’oubli. Des idées qui n’ont ni veille ni lendemain, une poésie qui rampe sur la terre , des vues scientifiques sans profondeur et sans portée , sont toujours le fruit de la précipitation. « Souvenezvous, dit Franklin, que le temps est de Y argent. » On peut dire hardiment qu’il est aussi de la gloire , car sans lui tout labeur de la pensée devient stérile : estimez-le donc son prix , sachez ce que vaut une minute , cet atome imperceptible de l’éternité.

1 Personne n’a peut-être égalé Voltaire pour la facilité du travail , et pourtant

cet homme célèbre s’assujettissait à une correction répétée. « Ma tragédie est

finie, écrit-il à d’Argental, mais vous sentez bieu qu "elle n’est pas faite. » Il

avait composé une tragédie en peu de temps, mais il ajoute • « Mon ours de six jours demande six mois à être léché. »

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