QUELQUES RÈGLES TRES-SAGES
Des excitants et des sédatifs physiques et moraux. — L’expérience prouve qu’il y a, parmi les hommes de haute capacité, une grande variété sous le rapport de la facilité du travail. Chez les uns , à peine le cerveau est-il stimulé que les idées abondent claires, vives, fécondes , tandis que chez d’autres ces idées sont cherchées avec tourment, enfantées avec peine, arrachées, pour ainsi dire, une h une. Quelquefois mobiles, brillantes, légères, il faut que l’artiste ou l’écrivain se hâte de les saisir ; d’autres fois elles ont un caractère de fixité que rien ne peut détruire ; elles reparaissent sans cesse sous le même type. Montesquieu refusa de faire pour l 'Encyclopédie les articles Despotisme et Démocratie , par le motif suivant : « L’esprit que j’ai est un moule , on n’en tire jamais que les mêmes portraits. » ( Lettre à d’ Alemhert.) Il est des hommes dont la plume ou le pinceau suit à grand’peine les rapides mouvements de l’esprit; il en est d’autres dont le génie , lent d’abord , s’élève ensuite peu à peu à des hauteurs immenses; ce qu’on a comparé au vol de l’aigle, toujours pesant et lourd dans le commencement. Rousseau méditait longtemps, et retouchait sans cesse c£ qu’il avait écrit; ses manuscrits raturés , barbouillés de toutes manières , en font foi. Malherbe gâta , dit-on , toute une demi-rame de papier h faire et à refaire une seule stance. Lope de Vega , au contraire , faisait aisément mille vers par jour. 1 II y a des peintres qui conçoivent et exécutent rapidement un tableau. Léonard de Vinci, j’en ai fait la remarque, peignait avec une extrême lenteur. On sait que Gérard Dow se vantait de mettre cinq jours à peindre une main , et trois à représenter un manche à balai : notez qu’il estimait vingt sous du pays chaque heure de son travail.
Quoi qu’il en soit de ces différences , il est des cas où la tête ne donne pas ce qu’on lui demande. Le cerveau , fatigué par des efforts antérieurs, ou nullement disposé à l’action, reste stérile; la fibre poétique est engourdie, on n’est pas en verve. Cependant ce travail est quelquefois forcé, comme on dit ; on veut absolument le continuer. D’autres fois , il s’agit de tirer l’esprit de sa torpeur; car, dit Sénè-
1 Voici un exemple de la facile verve de ce poète : « Lope de Vega et son disciple Montalvan, devenu son ami, ayant fait chacun un acte d’une pièce, se partagèrent le troisième. Le jeune poète voulut devancer son vieux maître , et , s’étant levé à deux heures du matin , il avait fini à dix heures la tâche qui lui était imposée. Il court chez Lope, et le trouve occupé à émonder dans son jardin un oranger qui avait souffert de la gelée. « J’ai fini mon demi-acte. — J’ai aussi fini le mien , répondit Lope. — lit quand? — Je me suis levé à cinq heures, j’ai fait le dénoùment de la pièce. Voyant qu’il était encore de bonne heure, j’ai écrit une épitre en cinquante tercets; j’ai déjeuné avec des fritures, et je suis venu arroser mon jardin. Je viens de finir; mais je vous assure que je suis fatigué. » (Théâtres étrangers , Notice sur Lope de Vega.)
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que , cogenda mens , ut incipiat : on a recours alors à des stimulants plus ou moins directs sur le cerveau.
Ces stimulants de l’érection mentale se partagent en deux classes bien distinctes , les stimulants physiques et les stimulants moraux. Leur but est le même , aviver la pensée ; mais leurs résultats sur l’économie sont souvent bien différents. Le café, le vin, les liqueurs alcooliques , le tabac , l’opium même , voilà les excitants physiques les plus employés. Turgot ne travaillait bien que quand il avait largement dîné. Addison parle d’un avocat qui ne plaidait jamais sans avoir dans sa main un bout de ficelle, dont il serrait fortement un de ses pouces pendant tout le temps que durait son plaidoyer. Les plaisants disaient que c’était là, en effet, le fil de son discours. Le docteur Chapman rapporte qu’un avocat célèbre de Londres se faisait appliquer un vésicatoire au bras, chaque fois qu’il avait une affaire importante à plaider. Il a déjà été question du café précédemment , de ses attraits et de ses dangers pour quiconque pense et médite. On connaît aussi l’anathème lancé par les poètes sur les pâles buveurs d’eau , ces maudits d’Apollon. « Si la pensée, dit'Sheridan, est lente à venir, un verre de bon vin la stimule; et quand elle est venue, un verre de bon vin la récompense. » Fort bien ; mais à force de stimuler et de récompenser, il est à craindre qu’on ne contracte de funestes habitudes. Sheridan lui-même en était un assez triste exemple. L’ivresse est considérée, par Hofmann le conteur, sous un autre rapport. « Ce n’est pas , dit-il , que l’on conçoive alors des pensées plus sublimes ; mais je suis tenté de comparer cet état à une roue de moulin qu’une rivière gonflée fait tourner plus vite ; ainsi les flots de vin poussent avec plus de violence les rouages intérieurs. » Sans contredit; mais ces rouages, poussés avec violence, sont bientôt usés et rompus. Penseurs , amis du travail , n’en croyez pas les poètes , écoutez les médecins
VARIETES HISTORIQUES