‹ Les classiques de la tableChapitre 188 sur 282 · LE REPAS · texte numérisé non relu

LE REPAS

« Le repas s’annonçait au son du cor chez les nobles; cela s’appelait corner l’eau , parce qu’on se lavait les mains avant de se mettre à table. On dînait à neuf heures du matin et l’on soupait à cinq heures du soir. On était assis sur des banquets ou bancs , tantôt élevés , tantôt assez bas , et la table montait et descendait en proportion. Du banc est venu le mot banquet. Il y avait des tables d’or et d’argent ciselées : les tables de bois étaient couvertes de nappes doubles appelées doubliers ; on les plissait comme une rivière ondoyante qu’un petit vent frais fait doucement soulever. Les serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient point les Romains, furent aussi inconnues des Français jusque vers la fin du quatorzième siècle ; on ne les trouve que sous Charles Y.

» On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des raffinements que nous ignorons aujourd’hui ; la civilisation romaine n’avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés je trouve le deUegrout , le maupigyrnum , le karumpie. Qu’était-ce? On servait des pâtisseries de formes obscènes, qu’on appelait de leurs propres noms. Les ecclésiastiques, les femmes et les jeunes filles rendaient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité. La langue était alors toute nue ; les traductions de la Bible de ces temps sont aussi crues et plus indécentes que le texte. L’instruction du chevalier Geoffroy Latour- Landry, gentilhomme angevin , à ses filles , donne la mesure de la liberté des enseignements et des mots.

» On usait en abondance de bière, de cidre et de vins de toutes les sortes. 11 est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet était du vin clarifié mêlé à des épiceries; l’hypocras, du vin adouci avec du miel. Un festin donné par un abbé , en 1310, réunit six mille convives devant trois mille plats.

» Les repas royaux étaient mêlés d’intermèdes. Au banquet que Charles Y offrit à l’empereur Charles IV, s’avança un vaisseau mû par des ressorts cachés : Godefroy de Bouillon se tenait sur le pont, en-

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touré de ses chevaliers. Au vaisseau succéda la cité de Jérusalem avec ses tours chargées de Sarrasins ; les chrétiens débarquèrent , plantèrent les échelles aux murailles , et la ville sainte fut emportée d’assaut.

» Froissard va nous faire encore mieux assister au repas d’un haut baron de son siècle.

« En cet état que je vous dis , le comte de Foix vivait. Et quand » de sa chambre à mi-nuit venait pour souper en la salle , devant » lui avait douze torches allumées que douze varlets portaient , et icelles » douze torches étaient tenues devant sa table, qui donnaient grand’- » clarté en la salle ; laquelle salle était pleine de chevaliers et d’é- » cuyers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper qui » souper voulait. Nul ne parlait à lui, à sa table s’il ne l’appelait. Il » mangeait par coutume foison de volaille , et en spécial les ailes et les » cuisses tant seulement , et guère aussi ne buvait. Il prenait en toute » menestrandie (musique) grand ébattement , car bien s’y connaissait. » Il faisait devant lui ses clercs volontiers chanter chansons, rondeaux » et virelais. Il séait à table environ deux heures , et aussi il véait vo- » lontiers étranges entremets , et iceux vus , tantôt les faisait envoyer » par les tables des chevaliers et des écuyers.

» Brièvement et ce tout considéré et avisé , avant que je vinsse en » sa cour, je avais été en moult de cours de rois, de ducs, de princes, » de comtes et de hautes dames ; mais je n’en fus oncques en nulle » qui mieux me plut , ni qui fut sur le fait d’armes plus réjouie comme » celle du comte de Foix était. On véait en la salle et ès chambres et » en la cour chevaliers et écuyers d’honneur aller et marcher, et » d’armes et d’amour les oyait-on parler. Toute honneur était là-de- » dans trouvée. Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fût » là-dedans on y apprenait ; car de tout pays , pour la vaillance du » seigneur, elles y appleuvaient et venaient. »

Ce comte , si célèbre par sa courtoisie, n’en avait pas moins tué de sa propre main son fds unique : « Le comte s’enfelonna (s’irrita) et , » sans mot dire , il se partit de sa chambre et s’en vint vers la prison » où son fils était ; et tenait à la male heure un petit long coutel , et » dont il appareillait ses ongles et nettoyait. Il fit ouvrir l’huis de la » prison et vint à son fils, et tenait ralumelle (lame) de son coutel par » la pointe , que il n’y en avait pas hors de ses doigts la longueur de » l’épaisseur d’un gros tournois. Par mautalent (malheur), en boutant » ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l’assena ne sçais en » quel veine et lui dit : « Ha traitour (traître) ! pourquoi ne manges- » tu point? » Et tantôt s’en partit le comte sans plus rien dire ni faire,

» et rentra en sa chambre. L’enfès (enfant) fut sang mué et effrayé » de la venue de son père , avecques ce que il était faible de jeunes ,

» et qu’il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la gorge ,

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