LADY MONTAGUE
rité proclamée par Molière , et qu’aucun homme de lettres ne combattit jamais :
Le véritable amphitryon Kst l’amphitryoi) où l’on dîne ,
mistress Montague avait coutume d’ouvrir sa maison à une nombreuse compagnie des deux sexes qu’elle invitait souvent à dîner. Un service en vaisselle plate , une table abondamment servie disposaient ses convives à ne pas moins admirer l’éclat de sa fortune que celui de ses talents. Elle avait vu les mêmes résultats naître des mêmes causes pendant son séjour à Paris, après la paix de 1763 , lorsqu’elle avait déployé aux yeux des littérateurs étonnés de cette capitale l’étendue de ses ressources pécuniaires, aussi bien que celle de ses talents. Comme ce sujet de conversation était un de ceux qui lui plaisaient le plus, elle consentait facilement à le traiter avec l’air de la plus grande complaisance. Tes éloges prodigués à ses repas, et l’étonnement que l’on montrait de la grandeur de ses revenus , qui paraissaient prodigieusement augmentés par leur transformation de livres sterling en livres françaises , parurent l’avoir autant satisfaite que les panégyriques de son Essai sur le génie et l es ouvrages de Shakspeare.
Mistress Montague, en 1776, approchait de sa soixantième année; mais, mince et bien conservée, sa ligure semblait moins âgée. Elle paraissait presque tout à fait exempte des infirmités qui souvent sonf le partage d’un âge avancé. Toute sa contenance annonçait de l’esprit, et ses yeux étaient bien en harmonie avec ses traits, qui avaient quelque chose de satirique et de sévère plutôt que d’aimable et de séduisant. Elle possédait une grande gaieté naturelle et beaucoup de vivacité; aimait à parler, et parlait bien sur presque tous les sujets ; conduisait la conversation, et était propre à présider son cercle, quelque matière que l’on y traitât ; mais ses manières étaient plutôt dictatoriales et sentencieuses que conciliatrices et modestes. Il n’y avait en elle rien de féminin; et quoique ses opinions en général fussent justes et rendues dans un langage propre à leur donner de la force, l’organe qui les faisait entendre n’était ni doux ni harmonieux. Sans goût pour disposer sa parure , elle étudiait ou affectait cependant ces moyens de plaire plus qu’il ne paraissait convenir à un esprit philosophique appliqué à des occupations plus élevées que celle de la toilette. Cette faiblesse de son sexe fut la sienne, lors même qu’eHe approchait de quatre-vingts ans. Elle ne put jamais quitter son collier et ses anneaux de diamants, qui, commele ruban rougissant de sir William Drapier, dont parle Junius, formaient les soirs le perpétuel orqement de sa personne amaigrje. Je pensais volontiers que ces brillantes marques d’opulence l’aidaient quelquefois à éblouir les dispu leurs que ses arguments ne
VARIÉTÉS. — LADY MONTAliUE.
pouvaient pas toujours convaincre , ni sa réputation littéraire intimider. Cette réputation n’avait pas encore reçu l’attaque violente que le docteur Johnson dirigea contre elle dans la suite, lorsque , si nous en croyons son biographe Boswell , il traita avec une extrême irrévérence son Essai sur Shakspeare. Malgré les défauts et les faiblesses que j’ai indiquées, mislress Montague possédait une mâle intelligence, éclairée , cultivée et étendue par la connaissance des hommes et des livres. Un grand nombre des plus illustres personnages, par leur rang ou par les talents, dans les règnes de Georges II et Georges III, ont été ses correspondants, ses amis et ses admirateurs. De ce nombre étaient Pultency, comle de Bath, dont le portrait était sur la cheminée de son salon , et Georges, le premier lord Lyttleton , si recommandable par son génie. Elle était toujours entourée par ceux que distinguaient leur qualité ou leurs talents, hommes ou femmes, Anglais ou étrangers, et je serais presque ingrat si je ne reconnaissais pas les avantages que j’ai retirés de leur conversation et de leur société.
Quoique mistress Montague occupât la première place parmi les beaux esprits à cette époque , on ne manquait pas de personnes qui aspirassent à une telle distinction. On peut dire que mistress Vesey tenait le second rang. Différant de mademoiselle de Lespinasse , qui , dans Paris , éleva un étendard littéraire séparément de madame du Deffant, mistress Vesey n’aspirait qu’à suivre à une humble distance les brillantes traces de mistress Montague. La première semblait plutôt désirer de rassembler chez elle ou à sa table des personnes célèbres ou habiles que de prétendre se mettre elle-même du nombre. Quoiqu’elle ne fût pas logée avec autant de magnificence que mistress Montague, cependant elle recevait de la société , mais avec moins de formes et d’ostentation. Les repas de mistress Vesey étaient mieux choisis et plus délicats. Plus âgée que mistress Montague , elle n’avait point de manières brillantes et ne recherchait pas les ornements de la toilette. La simplicité et une sorte d’inattention aux choses qui se passaient sous ses yeux la caractérisaient. On aurait pu dire qu’en fait d’absence d’esprit elle égalait presque le duc de Brancas, chambellan d’Anne d’Autriche, à l’égard de cette violation continuelle des règles sociales les plus communes , dont madame de Sévigné nous a laissé des anecdotes si amusantes. Mistress Vesey poussait quelquefois ses distractions jusqu’à se ressouvenir à peine de son propre nom. A peine croira-t-on qu’elle déclama un jour contre les seconds mariages en s’adressant à une dame de qualité qui avait été deux fois mariée, et quoique M. Vesey fût son second époux. Quand enfin la dame lui en fit l’observation, elle s’écria seulement : « Ah ! mon Dieu! ma chère, je l’avais tout à fait oublié. »> U y avait réellement quelque faiblesse d’esprit dans un tel défaut de mémoire. Sa belle-sœur, qui habitait la même maison, formait avec